A la une 03/05/2010 à 19h57

Comment Jérôme Kerviel veut gagner le procès médiatique

François Krug | Journaliste Rue89


Jérôme Kerviel, son livre dans les mains, lors d’une interview avec Reuters, à Paris le 29 avril 2010 (Benoît Tessier/Reuters).

Un mois avant son procès, Jérôme Kerviel veut d’abord convaincre l’opinion publique : il n’était pas un financier sans scrupules, mais le prisonnier d’un système. L’ancien trader de la Société Générale a choisi avec soin ses apparitions avant la sortie de son livre, mercredi, puis un silence complet jusqu’à l’audience. La stratégie a été mise au point par l’ancienne conseillère en communication du ministre de la Justice Dominique Perben.

Devant la justice, Jérôme Kerviel est bien le seul accusé. Il comparaîtra à partir du 8 juin pour « abus de confiance », « faux et usage de faux » et « introduction frauduleuse de données dans un système de traitement automatisé ».

Les conclusions de l’enquête du juge Van Ruymbeke n’ont pas été très favorables au trader, comme l’avait révélé notamment Eco89. Mais depuis l’annonce de la perte de 5 milliards d’euros, en janvier 2008, c’est surtout l’image de la Société Générale qui a souffert du scandale. Le livre de Jérôme Kerviel, « L’Engrenage : mémoires d’un trader » (Flammarion), ne devrait pas faciliter les choses pour la banque.

Le secret avait été bien gardé. Il a été levé ce week-end, avec le début d’une série d’interviews choisies avec soin par les avocats et la conseillère en communication de Jérôme Kerviel :

  • Presse nationale  : le Journal du dimanche,
  • presse régionale  : Ouest France, dimanche,
  • télévision  : journal de 20 heures sur France 2 dimanche, le Grand Journal sur Canal+ ce lundi, C à dire sur France 5 mardi,
  • radio  : France Info ce lundi matin, Europe 1 et RTL mardi matin,
  • agences de presse  : Reuters.

Derrière ce « plan médias », Patricia Chapelotte, patronne de l’agence Albertine & Média et très bonne connaisseuse du monde judiciaire : elle était la conseillère en communication de Dominique Perben, ministre de la Justice sous Jacques Chirac.

Elle gère l’image de Jérôme Kerviel depuis juillet 2008. Pour cette dernière offensive médiatique avant le procès, les apparitions de Jérôme Kerviel n’ont pas non plus été choisies au hasard.

Des interviews pour donner « de l’humain »

L’interview au Journal du dimanche ? « A partir du moment où le bouquin sortait le mercredi, il n’était pas possible de faire des hebdos », explique Patrica Chapelotte. (Michel Deléan, le journaliste du JDD, nous a précisé qu’il n’avait eu « aucun contact avec Patricia Chapelotte » pour cette interview : il connaissait déjà Jérôme Kerviel et avait pu lire son livre « quinze jours avant sa parution »).

L’entretien dans Ouest France ? « Il est Breton, il est très populaire en Bretagne et il ne faut jamais négliger la presse régionale. Avec Ouest France, on a eu de l’humain, il s’est adressé à ses compatriotes. »

Le choix du 20 heures de France 2 plutôt que celui de TF1 ? « C’est le service public, on avait de bons contacts avec Arlette Chabot [directrice de l’information de France Télévisions, ndlr] et sur TF1, on avait déjà fait Sept à huit [en février 2009, ndlr]. » (Voir la vidéo)

L’interview à Reuters ciblait, elle, les milieux financiers, principaux clients de l’agence.

C’est effectivement « de l’humain » que Jérôme Kerviel offre au public depuis ce week-end. « J’ai pris la mauvaise route », raconte-t-il au Journal du dimanche :

« Je me dis que j’évoluais dans un milieu complètement déconnecté de la réalité, et par certains aspects irresponsable [...].

On perd la notion des montants, ça va tellement vite qu’on n’a plus le temps de réfléchir. Oui, j’étais partie prenante de ce système. Mais aujourd’hui, je me demande comment j’ai pu me laisser entraîner là dedans. »

« De l’humain », aussi, sur France Info : l’ancien trader admet qu’il a été « vraiment très con ». Et encore, « de l’humain » dans Ouest France, avec cette évocation de sa région natale :

« J’étais à Pont-l’Abbé il y a deux semaines. Je n’y vais pas aussi souvent que je souhaiterais. J’adore me balader le veek-end sur les plages de la Torche et de Pors Carn. Et faire un détour par le port de Sainte-Marine. »

« C’est un bon client », résume Patricia Chapelotte. Tellement bon, assure-t-elle, qu’il aurait écrit lui-même son livre, sans « nègre », et qu’il n’aurait pas eu besoin de « media training » :

« On lui a simplement dit de parler doucement, car il a un débit rapide, et d’expliquer les choses clairement, sans rentrer dans les détails très techniques.

Il a beaucoup de talent oratoire, il connaît son dossier sur le bout des doigts et il a le sens des médias. »

Et le livre, dans tout ça ? Peu de journalistes ont pu le lire avant sa parution. Une phrase extraite de « L’Engrenage » résume à elle seule la stratégie de Jérôme Kerviel :

« Je ne suis pas un symptôme de la crise financière, [...] je ne suis qu’un homme qui a commis des erreurs au sein d’une banque qui les a longtemps admises, parce qu’elle en tirait profit. »

« Un petit travail pour décrédibiliser l’histoire de l’adversaire »

Cette ligne de défense, c’est celle élaborée dès janvier 2008 avec le premier conseiller de communication du trader, Christophe Reille, de l’agence RLD Partners :

« La Société Générale a raconté une histoire, on a raconté une autre histoire, l’opinion publique a changé d’avis et s’est dit que notre histoire était la plus vraisemblable.

Objectivement, Jérôme Kerviel a gagné la bataille médiatique. Daniel Bouton [l’ancien président de la Société Générale, ndlr] a commis l’erreur de désigner Kerviel comme son adversaire et de personnaliser l’affaire.

Evidemment, il y a aussi eu un petit travail pour décrédibiliser l’histoire de l’adversaire, en mettant en avant ses incohérences. Par exemple, expliquer que Jérôme Kerviel n’a pas perdu 5 milliards d’euros : il a d’abord gagné 1,5 milliard d’euros, puis il y a eu 6 milliards d’euros de perdus par la Société Générale, c’est elle qui a débouclé ses positions et qui a perdu l’argent. »

Christophe Reille assure être resté en bons termes avec son ancien client. En juillet 2008, Jérôme Kerviel a changé d’avocats et, par la même occasion, de conseiller en communication. C’est un journaliste qui le met en contact avec Patricia Chapelotte.

Celle-ci explique aujourd’hui avoir voulu aider un homme « tout seul ». En admettant qu’il était aussi « une belle vitrine » pour son agence. A tel point que, comme Christophe Reille, elle affirme travailler gratuitement.

Des « vitrines » célèbres, Patricia Chapelotte en a déjà plusieurs. Elle s’est occupée de Jean-Louis Gergorin pendant le procès Clearstream, et gère l’image de la société de convoyage de fonds Loomis avant le procès de son ancien salarié Tony Musulin, devenu une star après s’être enfui avec un fourgon :

« La communication est un élément important dans le dispositif, et je suis persuadée que ça va de plus en plus rentrer dans les mœurs d’adjoindre un conseiller en communication dans le cadre d’un procès. »

Modifié le 06/05/2010 à 19 heures : le journaliste du Journal du dimanche ayant interviewé Jérôme Kerviel nous a apporté des précisions sur son entretien avec l’ex-trader, et nous a expliqué avoir pu lire le livre avant sa parution (la phrase « Pour l’instant, les journalistes ne l’ont pas lu, sauf Le Monde » a été supprimée).

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  • superbuse83
    superbuse83
    Retraité attentif
    • Posté à 20h21 le 03/05/2010
    • Internaute 54861
      Retraité attentif

    Nous sommes nombreux à avoir connu cette situation. A vous de prendre les risques pour atteindre les objectifs. En cas d’échec personne pour vous soutenir. Toujours d’actualité. espérons que lors de ce procès ses « supérieurs » seront dans le bateau. Un espoir car il n’y a pas de politicards
    dans le box.

  • Crapaud froid
    • Posté à 20h32 le 03/05/2010
    • Internaute 69828

    « puis il y a eu 6 milliards d’euros de perdus par la Société Générale, c’est elle qui a débouclé ses positions et qui a perdu l’argent. »

    Ce n’est pas pour prendre position en faveur de la SG, mais l’argument ci-dessus est ridicule. La SG n’aurait pas eu à déboucler ces positions si Kerviel ne les avait pas prises.

    La vérité est probablement grise. Il est peu probable que la SG ne sût rien, et peu probable que Kerviel n’ait rien dissimulé : n’importe quel salarié planque ce qu’il peut planquer si c’est inquiétant.

  • A.T.swey
    • Posté à 21h42 le 03/05/2010
    • Internaute 112034
      *

    « ....c’est elle qui a débouclé ses positions et qui a perdu l’argent. »
    C’est totalement vrai. »

    Ben non, si elle n’avait pas « débouclé » rapidement la banque aurait perdu infiniment plus. Et que Kerviel se fasse passer pour un martyr « pris dans un engrenage » me fait doucement rigoler .

    Même si l’affaire ne lui a rien rapporté, il a voulu faire son malin en pariant que son coup rapporterait gros à son patron, lequel lui aurait certainement versé un bonus record...c’est raté !

    Et Il a demandé à ses anciens collègues, mais aussi concurrents dans le classement de « l’efficacité professionnelle », de témoigner, on va voir si son appel a du succés !

  • I.P
    I.P répond à A.T.swey
    Flat4
    • Posté à 08h44 le 04/05/2010
    • Internaute 25391
      Flat4


    Même si l’affaire ne lui a rien rapporté, il a voulu faire son malin en pariant que son coup rapporterait gros à son patron, lequel lui aurait certainement versé un bonus record...c’est raté !

    C’est clair.
    J’ai tout de même hâte de voir la SG expliquer qu’ils étaient incompétents au point de ne pas se rendre compte des sommes engagées OU complices en toute connaissance de cause.
    On va bien rigoler.