Sur le terrain 12/04/2010 à 17h43

Des SDF sur la grève du Samu social : « Personne n'est à l'abri »

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Les employés du Samu social sont en grève depuis le 31 mars. Qu’en pensent leurs « usagers », pudiquement appelés les « hébergés » ?



Frank et Luce au café (Sophie Verney-Caillat/Rue89)

Le centre du Samu social où nous nous rendons ce samedi matin ferme ses portes à 11h30 pour la journée. Un par un, le matin, ils émergent sur le trottoir. Venu me montrer les lieux : Cyril, l’animateur du centre, pourtant en grève.

Des hébergés le saluent spontanément :

« La grève ? Quelle grève ? Ah oui, mais il y en a qui travaillent à l’intérieur. »

En le voyant, d’autres réalisent que ce ne sont pas les têtes familières qui les encadrent depuis dix jours. Les grévistes ont été remplacés par des bénévoles et des cadres de l’institution :

« Ah oui, hier soir j’en connaissais aucun. On s’est dit “Ils sont où les habituels ?” [Ces derniers jours] ils nous surveillaient comme si on était en prison ! »

Les bénévoles sont peu diserts et les cadres, plutôt anti-grève.

C’est par un article dans le quotidien gratuit Metro, mardi dernier, que les SDF ont pour la plupart eu vent du mouvement.

« On n’est pas fiers de vous accueillir comme ça »

« Ah, oui, vous faites grève pour l’hygiène. C’est vrai que c’est crade parfois », interprète un sans-abri.

Cyril, le gréviste du Samu Social qui m’accompagne, rebondit : « C’est vrai qu’on n’est pas très fiers de vous accueillir comme ça. »

Il poursuit :

« C’est délicat de dire aux gens très démunis qu’on fait grève pour les salaires. On va pas leur demander de nous soutenir, ils ont d’autres urgences. »

En parler ou pas ? La question divise un peu les grévistes de l’institution, créée par Xavier Emmanuelli en 1994.

« Personne n’est à l’abri et la descente va vite »

Cyril espère que la grève profitera aux usagers du centre. D’abord parce que le centre d’hébergement d’urgence où il travaille, frappé d’un avis de démolition depuis 2001, est dans un état déplorable.

Mais cette grève vise surtout à revaloriser leurs salaires, à obtenir des primes (de pénibilité, de nuit, de risque et pas seulement d’hiver) et la transformation de contrats précaires en CDI.

Frank, à la rue depuis dix-neuf mois, raconte qu’entre hébergés, personne ne parle de la grève. Il comprend le mouvement social de ceux qui travaillent au centre :

« Heureusement qu’ils existent. Du jour au lendemain, ils peuvent se retrouver dehors, comme nous, personne n’est à l’abri et la descente va vite. »

Luce, gréviste, est elle aussi venue à la rencontre des hébergés. Pour elle, qui décroche aux appels au 115, mettre un visage sur les voix des SDF qu’elle aiguille est un moment émouvant. Elle demande à Frank : « Vous me reconnaissez ? ». Il ne l’identifie pas.

« Avec tous les SDF, ça aurait un impact »

Nous sommes attablés au café depuis plus d’une heure, le centre va bientôt fermer ses portes, quand débarque un petit groupe de SDF. Très en forme, Nathalie, une lueur dans les yeux, a une idée :

« Qu’est-ce qu’on peut faire pour eux ? Et si on allait devant le ministère ? C’est quoi le ministère qui s’occupe de ça ? On peut faire passer un message à la télé ? »

Cyril tente d’expliquer que leur tutelle est complexe, la mairie de Paris, des privés... Mais il est devenu impossible d’arrêter Nathalie dans son projet :

« Imaginez que tous les SDF soient avec eux, ça ferait du monde, là y aurait un impact ! Bon, quand est-ce qu’on fixe une date ? Le plus dur, c’est de faire passer l’info. “

Cyril est dubitatif sur la mobilisation... Mais Nathalie, la sans-abri, ne recule pas :

‘Manifester pour eux, ce serait aussi manifester pour notre condition.’

  • 10615 visites
  • 36 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Cherab
    Cherab
    Europe Eco en 2012
    • Posté à 22h17 le 12/04/2010
    • Internaute 89998
      Europe Eco en 2012

    En dehors de l’article sur la grève, j’ai parlé avec une intervenante sociale aujourd’hui, et nous constations par nos experiences le poids de l’acool et autres addictions dans l’exclusion.
    Il y aurait fort a faire à ce niveau pour aider les exclus, certes, mais l’essentiel est dans ce que le monde d’aujourd’hui offre comme espoir (desespoir). Chaque jour, toutes les raisons de sombrer s’accumulent, chacun constate combien la société est dure, et de plus en plus excluante, s’appuyant (par effet de consequence ?) sur les peurs.
    On sent qu’une transformation est en cours, la solidarité se perennise, de plus en plus d’assos, d’ecologie, de solutions alternatives... On est bien obligé de s’adapter à un monde en crise.
    Et justement, face à l’existence d’acteurs sociaux qui repondent de fait aux déraillement des plus précaires, cette precarisation s’enracine, les aides deviennent des pis-allés qu’on finit par accepter, et la survie devient une habitude de laquelle on ne cherche plus a sortir. Et on ne réagit plus, on se résigne.

    Par experience, de nombreux habitués cotoient depuis des années les memes structures d’aide. Ils n’en sortent pas, et ne font plus rien pour ça. S’inclusent dans ce schéma diverses addictions qui n’aident pas finalement à sortir de la spirale.

    Je ne sais pas quelle solution apporter, mais bravo tout de même à tous ceux qui aident au quotidien, bien qu’il y ait un effet pervers à cela.

  • Irfan
    • Posté à 22h57 le 12/04/2010
    • Internaute 30779

    Franchement, une manif de SDF, ce serait beau. Ce serait une façon d’apprendre aux riches ce que signifie la solidarité, quand même les plus démunis soutiennent d’autres personnes qui elles-mêmes risquent le déclassement. En plus si c’est fait du côté de Paris et notamment des ministères, ça va faire flipper du bourgeois ! Et puis si ce sont ceux qui puent le plus qui marchent devant, les flics oseront pas taper, na !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 23h01 le 12/04/2010
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    « Manifester pour eux, ce serait aussi manifester pour notre condition. »

    Nathalie a tout compris. Merci à elle.

  • Parisienne de Xian
    • Posté à 08h03 le 13/04/2010
    • Internaute 31442

    Ce n’est parce qu’ils travaillent aux côtés des pauvres que les employés des services sociaux doivent être payés une misère !
    Pour autant, je suis d’accord avec certains membres de la Rue qui s’interrogent sur un système économique qui génère de + en + d’exclusion sociale, obligeant à multiplier les « rustines » que sont les associations, services sociaux, oeuvres de bienfaisance, etc. Une grande partie de la France se paupérise. C’est malsain, dangereux... et évidemment indécent dans une société globalement riche.