A la une 09/04/2010 à 11h39

Suicides à France Télécom : le rapport qui accable la direction

François Krug | Journaliste Rue89

L’inspection du travail relève la détérioration des conditions de travail et souligne la responsabilité du management.

Eco89 publie le rapport à l’origine de l’instruction judiciaire ouverte contre France Télécom et ses dirigeants.

Ce rapport de l’inspection du travail démontre que le groupe était au courant des risques de ses choix sur la santé mentale des salariés, mais n’a rien fait. Un texte de 82 pages, accablant, qui a été adressé le 4 février au parquet de Paris. Celui-ci vient d’ouvrir une instruction judiciaire.

L’auteure du rapport, l’inspectrice du travail Sylvie Catala, signale à la justice les faits suivants :

  • « Mise en danger d’autrui du fait de la mise en œuvre d’organisations du travail de nature à porter des atteintes graves à la santé des travailleurs »
  • « Méthodes de gestion caractérisant le harcèlement moral »

Le rapport vise directement les principaux dirigeants du groupe :

Selon Sylvie Catala, la justice ne doit pas seulement s’intéresser à la responsabilité pénale des personnes morales, France Télécom et sa filiale Orange, mais aussi à celle de ces trois dirigeants :

« Les atteintes à la santé mentale, l’absence de prise en compte des risques psychosociaux liés aux réorganisations sont le résultat d’une politique mise en œuvre sur tout le territoire national au cours de la période 2006-2009.

La responsabilité de cette politique et de ses effets n’incombe pas à chaque directeur d’unité France Télécom qui n’ont fait qu’appliquer des décisions et des méthodes prises au plus haut niveau du groupe. Elle incombe aux personnes physiques précitées. »

Une enquête pour « homicide involontaire » à Besançon

C’est la justice, désormais, qui devra déterminer les responsabilités exactes du groupe et de ses managers. Le syndicat Sud avait déposé une plainte pour « harcèlement moral » et « mise en danger de la vie d’autrui » dès le 14 décembre. Le parquet de Paris vient de décider l’ouverture d’une instruction judiciaire, comme l’a révélé jeudi soir France Info. Le syndicat CFE-CGC-Unsa de France Télécom a décidé de se constituer partie civile, nous a annoncé ce vendredi matin son président, Sébastien Crozier.

La justice s’intéresse déjà aux suicides à France Télécom. En mars, le parquet de Besançon a déjà ouvert une enquête pour « homicide involontaire par imprudence, inattention, négligence et manquement à une obligation de prudence ». Objectif : déterminer la responsablité du groupe et de son directeur en Franche-Comté dans le suicide d’un jeune technicien, en 2009.

L’ouverture d’une instruction par le parquet de Paris marque pourtant un tournant : par son ampleur, puisqu’elle concerne la stratégie nationale du groupe, et par les personnalités visées, les dirigeants d’un des principaux groupes européens.

Objectif : 22 000 emplois en moins en trois ans

Le stress des salariés et la vague de suicides sont directement liées à la stratégie établie au siège parisien du groupe, accuse le rapport de l’inspection du travail. Une stratégie fixée en 2005 par le plan « Next », visant à augmenter la productivité de 15% en trois ans, et son volet concernant les ressources humaines, le plan « Act » (pour « Anticipation et compétences pour la transformation »).

Avec des objectifs chiffrés : supprimer 22 000 emplois, faire changer de métier 10 000 salariés, et embaucher 8 000 personnes. Au final, les effectifs de France Télécom sont passés de 161 700 à 103 000 personnes entre 1996 à 2009.

La montée du stress s’expliquerait notamment par la « mobilité contrainte ». Les changements de postes et de lieux de travail sont pourtant encadrés strictement par le code du travail. Subtilité : les salariés de droit privé peuvent s’y opposer, pas ceux de droit public. Or, France Télécom emploie encore en grande partie d’anciens fonctionnaires des PTT, qui ont pu conserver leur statut de droit public après la privatisation.

La direction connaissait les risques

Sylvie Catala accuse : dès le début, la direction de France Télécom était consciente des risques. Le sujet avait été abordée lors de la formation des 4 000 cadres chargées d’appliquer la nouvelle stratégie. Le rapport explique :

« Les résistances et les moyens de les faire céder sont développés, ses effets sur la santé mentale des travailleurs y sont également abordés. Ainsi un schéma illustre le positionnement du salarié lors du processus de mise en mouvement et les phases appelées “phases du deuil”.

Parmi ces phases, une phase est identifiée comme étant la phase de décompression qui se caractérise par la tristesse, l’absence de ressort, le désespoir, la déprression (...). Les atteintes à la santé mentale due à la politique mise en œuvre par l’entreprise sont donc déjà identifiées. »

France Télécom serait resté sourd aux alertes des délégués syndicaux, des CHSCT (Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), des médecins et des inspecteurs du travail. Le rapport pointe l’absence de prévention, et la faiblesse des mesures prises a posteriori, comme la création de cellules d’écoute.

« Les seules solutions, c’est de partir ou en finir »

Plusieurs suicides ou tentatives de suicide sont examinées en détail. « Je l’ai fait au boulot pour passer un message », explique un salarié parisien, ayant tenté de se jeter par la fenêtre devant ses collègues. « Je me suis dis que puisque je disparaissais du service, je pouvais aussi bien disparaître définitivement », raconte une salariée du Havre, après une overdose de médicaments.

Autre cas accablant, celui de ce salarié de Troyes (Aube), qui s’est jeté sous un train. Il ne supportait pas d’être déplacé d’un poste de technicien, métier historiquement « noble » aux PTT puis à France Télécom, à un service clientèle. La direction avait été alertée de son état par le médecin du travail, les délégués syndicaux et l’inspection du travail. Avant de se suicider, le salarié a adressé un courrier à sa hiérarchie :

« Quand je reprenais le travail, c’était pour être comme un pantin mécanique devant un écran, j’en pouvais plus. Le fait même de rentrer dans ce mouroir me stressait déjà à l’idée de me retrouver enfermé, et j’avais plus du tout le moral (...). Moi je ne demandais pourtant pas grand-chose, seulement pouvoir faire un travail plus manuel et technique (...).

Voilà vous allez pouvoir dormir tranquille vous au moins, je vous débarrasse. C’était bien votre but non ? (...) Les seules solutions qu’on ait c’est de partir ou en finir comme moi. »

Ce salarié ne s’étant pas suicidé sur son lieu de travail, France Télécom avait refusé d’y voir un « accident de service », une qualification reconnaissant le lien entre le travail et le suicide.

► Mis à jour le 09/04 à 14h, avec davantage de détails sur le rapport de l’inspection du travail.

Mis à jour le 10/04 à 18h30. Pour préserver l’anonymat d’une des personnes citées dans le rapport, le document a été dépublié provisoirement. Il sera remis en ligne dans les plus brefs délais.

Mis à jour le 10/04 à 19h30. Republication du rapport.

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  • alberich
    alberich
    fumiste
    • Posté à 12h18 le 09/04/2010
    • Internaute 84604
      fumiste

    Voila un rapport qui accuse mais ne démontre rien.

    Comme d’habitude ce genre de fonctionnaire peut essayer de vous nuire en vous traînant devant les tribunaux sachant qu’eux ne risquent absolument rien en cas de poursuites infondées sur la base de leur interprétation tout à fait personnelle et partisane des textes.

  • Stanislas Jourdan
    Stanislas Jourdan
    Journaliste
    • Posté à 12h22 le 09/04/2010
    • Internaute 78450
      Journaliste

    Il ne faut pas se leurrer, ce n’est pas non plus *que* la faute au management. Il faut considérer le système dans son ensemble : le contexte, les conflits d’intérêts etc.

    La plupart des managers de ces grosses boites ne sont que des pions au service d’un système devenu fou. Au point qui’ls ne sont plus que des parasites pour la société.

    Pas étonnants que ça finisse comme ça.

  • Pictulo
    • Posté à 13h51 le 09/04/2010
    • Internaute 23785

    Au-delà d’Orange, c’est le procès de méthodes de management aussi scandaleuses que répandues. Pour avoir bossé longtemps dans une boîte de crédit à la consommation bien connue, j’ai vu le harcèlement moral, la pression quotidienne, les réflexions humiliantes et publiques. Je pense que chaque salarié d’une boîte institutionnelle (notamment dans le secteur des services) voit de quoi je parle.

  • reflexions
    reflexions
    observateur
    • Posté à 14h04 le 09/04/2010
    • Internaute 73953
      observateur

    On parle aujourd’hui de FT mais c’est presque la même chose dans toutes les sociétés côtées en bourse...

    - des actionnaires qui veulent toujours un rendement élevé (nous, vous via des assurances vie par exemple)
    - des directions aux ordres de ces actionnaires qui veulent également toujours plus « tous les ans le CA doit augmenter de x% »
    - des stratégies court terme pour une rentabilité court terme
    - des salariés sous pression jusqu’au suicide...

    Je pense qu’il faudrait supprimer ce système de capitalisation boursière...plus d’actionnaires pour dicter sa seule loi : profit immédiat...
    Si les sociétés ont besoin d’argent pour se développer, c’est aux banques de leur prêter à un taux d’intérêt correct et sur du long terme - comme celà se fait pour des particuliers qui achétent leur bien immobilier...

  • Hervé de Montmartre
    Hervé de Montmartre
    Dessinateur de Presse
    • Posté à 18h38 le 09/04/2010
    • Internaute 30530
      Dessinateur de Presse
  • ehna81
    ehna81 répond à Stanislas Jourdan
    Fonctionnaire
    • Posté à 20h17 le 09/04/2010
    • Internaute 90547
      Fonctionnaire

    Je travaille depuis 13 ans à FT.

    J’ai connu des chefs compétents, proches du terrain, connaissant le travail à réaliser et l’équipe à gérer de façon individuelle et humaine. C’est un plaisir de travailler avec eux, généralement ils sont ouverts et même si on a pas les mêmes rôles.

    Les autres bizarrement se sont des parachutés copinés par un de leur pote influant. Ils n’ont pas le profil mais c’est pas grave, et bien sûr si ça marche pas c’est la faute des autres !

    Je suis d’accord qu’il faut considérer le contexte : marché fortement concurrentiel, grande boîte avec les lourdeurs d’organisation qui vont avec, la « gueguerre » entre services ...

    Ceci dit il y eu quand même des ordres venus du haut de la hiérarchie. Et l’objectif était « tuer les coûts », en version anglaise « cost killer » « low cost ». C’est vrai que suite à la bulle internet qui a explosé vers 2001, FT était beaucoup endettée.

    Mais bon y avait un conseil d’administration et tout le monde a suivi aveuglément une politique de rachats effrénée. A l’époque je crois bien que l’Etat était encore majoritaire.Et après ce même conseil d’administration a validé sous l’ère Lombard (2005) une politique d’économie drastique (-22 000 salariés en 3 ans). C’est surtout les télécoms polonais qui ont payé la note. Juste à ce moment ils ont été rachetés par Orange.

    Alors toutes ces décisions prises en haut sont redescendus localement. Le haut management n’est pas 100% responsable du malaise mais dans sa tour d’ivoire il n’a pas voulu voir les signaux d’alerte.

    Effectivement le système est devenu fou. C’est arrivé à France télécom mais je suis sûr que ça se passe ailleurs et arrivera encore. Quand l’argent est le seul moteur, on oublie ces petites choses qui ne s’achète pas forcement (la créativité, l’intelligence ...)

  • mick69
    • Posté à 22h32 le 09/04/2010
    • Internaute 2907

    Le manuel de management « Réussir ACT » avait été révélé par Bakchich.

    Voir page 32 du PDF, à propos du désespoir du salarié, « Le positionnement du salarié, et les phases du deuil » :

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