Tribune 09/04/2010 à 08h40

Eglise et pédophilie : la double peine du crime et du silence

Luc Chatel | Journaliste

Le traitement médiatique des crimes pédophiles dans l’Eglise catholique a soulevé une vague de colère chez de nombreux croyants. Une riposte a été donnée tous azimuts dès la fin mars. Un droit de réponse à un dessin de Plantu paru en Une du Monde (le 29 mars) a été réclamé par le père Patrice Gourrier, qui a également ouvert un site pour soutenir l’Eglise : www.jaimemonpretre.com. Initiative suivie par la publication d’un « Appel à la vérité » le 2 avril dans le Figaro, signé notamment par des journalistes, des intellectuels et des parlementaires.

Tous dénoncent un acharnement contre l’Eglise catholique et contre le pape. Ils s’en prennent au manque de déontologie des journalistes et à leur « délectation » à malmener l’Eglise. Certains se demandent même si tout cela n’est pas « orchestré » (voir l’éditorial de La Croix du 29 mars).

Ces réactions, quand elles ne frisent pas le ridicule, paraissent particulièrement déplacées.

Arrêtons-nous sur deux points. Le premier porte sur le profil de ces personnalités. Le père Patrice Gourrier est chroniqueur sur RMC, station bien connue pour son sens de la nuance et son traitement exemplaire des questions religieuses...

Précisons pour les lecteurs qui n’auraient jamais goûté l’écoute de cette radio commerciale, qu’elle diffuse régulièrement des propos d’une vulgarité sans égale : machisme, populisme, etc. Et rappelons que le père Patrice Gourrier a co-écrit en 2007 un livre avec l’une de ses animatrices vedettes : Brigitte Lahaie, ex-star de films pornos. Est-il bien placé pour donner des leçons de retenue et de morale ?

L’Appel à la vérité et la « partialité » des journalistes

Quant à « l’Appel à la vérité », il est signé, entre autres, par des journalistes (dont la plupart travaillent au Figaro, journal qui a publié l’Appel) qui dénoncent la « partialité » de certains confrères. Or ces mêmes journalistes expriment non seulement leur solidarité avec les prêtres (« nous sommes avec eux ») mais, dans le texte qui accompagne leur appel (voir la rubrique « à propos » sur le site internet www.appelaverite.fr), leur fidélité sans faille à l’Eglise :

« nous appelons au soutien et à la solidarité avec l’ensemble des catholiques, de leurs prêtres et de leur pape ».

N’y a t-il pas là un aveu de partialité en totale contradiction avec le propos de leur texte ?

Une chose est sûre, nous guetterons avec attention dans le Figaro les prochains éditoriaux d’Ivan Riouffol et Alexis Brézet (signataires de l’Appel) pour nous imprégner de leur sens de l’impartialité.

Signalons également la présence, parmi les pétitionnaires, d’un élu qui fut poursuivi pour homophobie (sa condamnation a été cassée en Cour de Cassation, ndlr), Christian Vanneste. A-t-on vraiment des leçons d’« éthique de responsabilité » à recevoir d’un tel individu ?

Le deuxième point concerne l’attitude de l’Eglise catholique à l’égard des victimes. En devenant bourreaux, des prêtres n’ont pas été seulement sources « d’offenses portées (…) au Christ ». Et en les couvrant, des membres de la hiérarchie catholique ne se sont pas limités à de simples « dysfonctionnements » ou « manquements ».

L’Eglise du côté des victimes

Ensemble, ces hommes ont de façon radicale et tragique remis en cause la mission première de leur Eglise, l’invention la plus belle du christianisme, celle qui lui a donné une portée universelle et exemplaire : l’obligation de se placer, pour toujours et en tout lieu, du côté des victimes innocentes. René Girard, anthropologue et philosophe, a théorisé l’importance de ce message, qui a marqué le passage du temps des mythes et leurs nécessaires boucs-émissaires à celui de la Bible et son martyr innocent, « agneau de Dieu » porteur d’espérance (cf : « Je vois satan tomber comme l’éclair », ed. Grasset).

L’espérance, c’est bien avec les médias que les victimes et leurs familles l’ont retrouvée, quand ils se sont mis à leur écoute et ont su porter haut leurs témoignages, accompagnant ainsi leur combat pour la justice et la vérité, valeurs hautement évangéliques. En revanche, combien de ces victimes ont-elles déclaré avoir été soutenues et secourues par des religieux catholiques ?

Plutôt que de se lamenter sur les assauts extérieurs qui maltraitent l’Eglise et son pape, sur un registre victimaire particulièrement malsain en de telles circonstances, certains catholiques feraient mieux de se recueillir et de méditer sur les raisons d’un tel renversement de son message et de sa mission, qui l’a amenée à protéger des bourreaux, condamnant des victimes innocentes à une double peine : le crime et le silence.

Précision le 9/4/10 à 12h00, concernant le jugement de Christian Vaneste cassé en Cour de Cassation.

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  • A déménagé le 8-10 2
    • Posté à 09h30 le 09/04/2010
    • Internaute 41917
      nc

    (Enfin un Luc Chatel sympa !)

    Et d’abord, une précaution oratoire : par « Eglise catholique » je vais entendre la majorité de sa hiérarchie tous étages confondus et les fidèles qui la suivent, pas la totalité des fidèles dont plus d’un est horrifié par ces abus et furieux de se découvrir dirigé par de mauvais bergers, tant les coupables que ceux qui les ont couverts.

    Si l’Eglise catholique est dans le pétrin, c’est qu’elle l’a cherché :

    - En cachant tant qu’elle a pu, en achetant le silence des victimes comme on paie une pute après la passe sauf qu’ici la pute n’était pas une pute et n’était pas volontaire. On fait grand cas d’un B16 qui prendrait enfin le problème à bars le corps, c’est oublier que quand il était Ratzinger à la tête de la Congrégation de la Foi il a accentué la pratique du secret. Là, maintenant, il court après les effets de la catastrophe comme d’autres volent au secours du succès et comme un coupable se repent après son crime et pas avant.

    - En exerçant sur ses fidèles un magistère moral fondé sur l’écrasement et sur la soumission. On voit ça et là des images d’enfants prosternés pile devant un prêtre en tenue qui leur impose les mains sur la tête. A genoux pile devant : la symbolique est terrible.

    - En ayant fabriqué des pédophiles par sa règle du célibat et sa misogynie ancestrale. Elle minimise ses péchés en tapant sur ceux des autres (père de famille, enseignants, etc) en confondant pédophile et agresseur sexuel (ce qui, du point de vue des petites victimes, est hélas pareil). Car, alors qu’un père incestueux prend autant son pied avec Maman, la bonne, moi et le chien, autant un pédophile l’est par immaturité, par peur d’une sexualité adulte, par peur de la femme. Femme qui, pour les cathos, est soit la Vierge Marie, une icône, soit cette salo.e d’Eve par qui tout le mal est arrivé. Misogynie ancestrale : pas une femme au moindre poste de responsabilité dans l’Eglise.

    Il est probable que moult cathos vont venir démonter mes arguments. Normal. Mais ils vont le faire dans un charabia ecclésiastique que seul un théologien jésuite pourra décrypter, pas le fidèle lambda qui se fera encore enfumer. En y ajoutant une bonne louche de casuistique, comme le curé formateur de séminaristes venu dire sur Rue89 qu’une liaison est tolérée si elle est discrète (ce qui permettra au lié de condamner la chose chez les autres en chaire, j’ai connu ça)

    PS Il faut bien voir que la majorité des signataires de cet appel et la majorité des blogues qui soutiennent le pape sont de droite voire d’extrême droite, partisans d’une Eglise rigide sur ses fondamentaux à ceci près que ces fondamentaux ne sont pas ceux de l’Eglise initiale, pauvre et modeste, mais ceux de l’Eglise post-constantinienne, arrogante, porté sur la charité plus que sur la justice et donneuse de leçons qu’elle n’applique pas.

  • koz
    koz
    Blogueur
    • Posté à 10h31 le 09/04/2010
    • Internaute 24849
      Blogueur

    L’auteur n’a manifestement pas apprécié l’Appel ni la démarche du Père Gourrier, pour consacrer ici une tribune à nous éreinter, après l’avoir déjà fait dans des termes quasi identiques dans son édito de Témoignage Chrétien. La colère n’est généralement pas bonne conseillère.

    Le Père Gourrier répondra s’il le souhaite. Nos initiatives sont dissociées. Je m’étonne juste de ce petit procès en sorcellerie et mauvais goût que s’obstine à faire Luc Chatel.

    Ainsi, le Père Gourrier aurait le mauvais goût de chroniquer sur RMC. Il aurait donc l’obligation de se taire. Il chronique aussi dans « Prier », est-ce que ça fait un partout la balle au cente, Monsieur Chatel, ou cela ne compte-t-il pas ?

    Mais surtout, quel manque d’ouverture d’esprit que de faire le reproche au Père Gourrier de ses fréquentations ! Ben oui, c’est un prêtre et il intervient dans des milieux qui ne sont pas nécessairement emprunts du plus grand esprit évangélique. J’ai la faiblesse de penser que c’est précisément la place d’un prêtre. J’ai la faiblesse de croire qu’un prêtre n’est pas dans l’obligation de se cantonner aux publications catholiques ou chrétiennes pour ne pas risquer de se « commettre » avec des personnes vulgaires.

    Il a co-écrit un livre avec Brigitte Lahaie... Mais avez-vous lu ce livre, ou vous contentez-vous de la couverture et de jeter l’opprobre sur sa co-rédactrice ? Êtes-vous allé voir si, par hasard, ce livre n’aurait pas été l’occasion de porter une vision de l’amour chrétien auprès de personnes qui n’écoutent habituellement pas ce message ?

    Il me semble d’ailleurs que le Père Gourrier pourrait se prévaloir d’un précédent illustre : cherchez du côté d’un homme qui fréquentait les samaritaines, les publicains, les femmes adultères et les prostituées.

    Il est goûteux d’ailleurs de trouver le rédacteur en chef de Témoignage Chrétien du côté de la morale bourgeoise.

    Voyez-vous, de mon côté et à mon petit niveau, il m’arrive de publier sur des sites qui ne se cantonnent pas aux meilleurs propos sur l’Eglise. Dans mon idée, il est justement précieux de m’adresser à un public différent, et assez stérile de ne parler qu’à ceux qui partagent mon avis.

    Venons-en à l’Appel, dont je suis l’un des initiateurs (même si ici je ne parle que pour moi et n’engage personne d’autre) et son péché originel : Christian Vanneste a signé.

    Pemettez-moi de vous préciser que, ne vous en déplaise, la condamnation de Monsieur Vanneste a été annulée par une décision de la Cour de cassation du 12 novembre 2008. Lui imputer aujourd’hui une condamnation est donc mensonger.

    Maintenant, il est vrai qu’en ce qui me concerne, je ne partage pas toutes les convictions de Monsieur Vanneste. Parmi les signataires, nombreux sont ceux qui ne les partagent pas. Vous trouverez d’ailleurs dans les signataires certaines de vos connaissances qui ne les partagent pas, mais vous avez préféré vous focaliser sur un homme.

    Monsieur Vanneste est député, il n’est pas condamné et si un député communiste, dont je ne partage pas les convictions, avait entendu signer, je ne me serais pas opposé à sa signature. J’ai un peu la faiblesse (décidément, il faut que je me reprenne) de penser que le fait qu’un texte rassemble largement est plutôt un gage de sa justesse.

    Il y a, aussi, parmi ces signataires, des personnes dont le parcours ne les amène aucunement à adhérer aux idées de M. Vanneste. Peut-être d’ailleurs ont-ils jugé que les signatures de M. Jean-Luc Marion, de l’Académie Française, de M. Rémi Brague, de l’Institut, de Mme Chantal Delsol, de l’Institut, de M. Claude Bébéar, de M. Arènes, d’Henri Tincq ou du Pasteur Joly - toutes signatures que, dans votre fureur, vous préférez passer sous silence - étaient le gage que la signature de l’Appel n’emportait pas adhésion aux idées de l’un des signataires (puisqu’il faut apparemment le préciser).

    M. Bruno Roger-Petit, par exemple, a rejoint les signataires. Je n’ai pas vraiment (ou vraiment pas : ça marche dans les deux sens) entendu dire qu’il serait au rang des admirateurs de Christian Vanneste.

    En fin de compte, les deux tiers de votre billet se résument à des attaques ad hominem.

    Et puis tenez, votre réaction fait écho chez moi à d’autres, que j’ai pu lire. Et notamment à celle du site chretiente.info, qui s’offusque de la signature de Jean-Luc Marion, qui aurait déclaré que « Humanae Vitae est un bug dans l’Eglise » ou de la présence d’un signataire qui se définit comme « prêtre marié » (et il n’est pas le seul). Quelque part, c’est la même fermeture d’esprit. Et là encore, c’est un gage d’équilibre. Nous n’avons pas refusé la signature de M. Vanneste, pas plus que nous ne nous faisons inquisiteurs sur les déclarations de M. Marion, ou sur la qualité de « prêtre marié » d’un signataire.

    Vous semblez aussi avoir omis quelques passages dans l’Appel, pourtant pas bien long à lire. Oui, nous parlons d’« offenses faites au Christ » et, franchement, je crois que la différence entre cette formulation et celles que vous employez n’est pas de nature à susciter une telle ire de votre part. Nous évoquons aussi ceci :

    « Avec les évêques, et en tant que membres de la même Église, les laïcs catholiques assument le poids des crimes de certains prêtres et des défaillances de leurs supérieurs ; ils se rangent résolument, ainsi que le Christ invite à le faire, du côté de ceux qui souffrent le plus de ces crimes, c’est-à-dire les victimes, tout en priant pour les coupables.

    Quant à nous, nous souhaitons de tout cœur que toute la vérité soit faite et qu’avec le concours de tous les hommes et femmes de bonne volonté, il soit débattu sereinement et fraternellement, dans l’Église catholique, de tout ce qui a pu rendre possible ces offenses portées aussi au Christ. »

    Est-ce vraiment différent, lorsque vous appelez l’Eglise à se placer du côté des victimes ? Lorsque vous dîtes que les prêtres pédophiles ne se sont pas seulement rendus coupables d’« offenses faites au Christ », est-ce que le terme de « crime » vous semble parlant ? Lorsque vous invitez « certains catholiques [à] se recueillir et [à] méditer sur les raisons d’un tel renversement de son message et de sa mission », est-ce que vous pensez que c’est exclusif de la volonté de faire toute la vérité, et de « débattre sereinement et fraternellement » ?

    Serait-ce la notion de sérénité qui vous serait peu familière ?

  • lally
    lally
    professeur
    • Posté à 10h35 le 09/04/2010
    • Expert 51226
      professeur

    Que ça me fait plaisir de lire tout ça en tant que catholique progressiste !
    On retrouve TC comme à la belle époque de Chaillet et Montaron, du temps où dénoncer les barbaries nazies puis colonialistes ne lui faisait pas peur.
    Merci mon Dieu ! Si j’avais été triste du départ de Michel Cool il y a quelques années et que j’avais eu l’impression depuis, que finalement TC s’était un peu rangé et éteint au niveau du contenu par rapport à ce que le journal était avant (et je le regrettais puisque ça laissait Golias tout seul au niveau journal catholique critique), cet article me réconforte. TC n’a pas baissé pavillon ni perdu son âme. Alleluia !

    Si cette Pâques avec le silence de B16 concernant la responsabilité de l’Eglise institutionnelle vis à vis des prêtres pédophile a transformé plutôt ce jour pour moi et bien d’autres catholiques en vendredi saint, lire cet article redonne de l’espoir. Et ça me laisse à penser qu’il n’y a pas que Golias qui ose critiquer l’attitude méprisante et malsaine de l’institution.

    Concernant les appels publiés, comme je le disais à Golias l’autre jour, faudrait peut-être diffuser le document élaboré par B16 à l’époque où il était à la Congrégation de la Foi en 2001 : Crimen Sollicitationnis. Document qui était la feuille de route pour chaque diocèse qui aurait des prêtres pédophiles afin de les déplacer et d’étouffer toute affaire publique. Peut-être que ça éclairerait les personnalités qui ont signé l’Appel. Golias a publié récemment les lettres de félicitations envoyées à certains évêques pour n’avoir pas dénoncé les prêtres pédophiles.
    Ce qui permet de comprendre à quel point l’institution était impliquée dans la dissimulation et la pérénité des crimes perpétrés par les prêtres pédophiles.

    D’un autre côté, pour certains signataires, lire ces textes ne changerait sans doute rien tellement ils ont la nuque raide. Mais bon, peut-être que pour une majorité d’autres, il y aurait une forme de déclic pour réaliser à quel point l’institution a couvert ces crimes odieux et ce depuis toujours.

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