A la une 07/04/2010 à 13h21

Comment Amazon, eBay et iTunes échappent aux impôts

François Krug | Journaliste Rue89

Amazon, eBay ou la plate-forme iTunes d'Apple réalisent des millions d'euros de chiffre d'affaires en France, mais ils n'y paient quasiment pas d'impôts parce qu'ils sont domiciliés au Luxembourg. Google, lui, a préféré l'Irlande. Un rapport du Sénat s'attaque aux paradis fiscaux du Web et une directive européenne prévoit d'y mettre un peu d'ordre d'ici 2015, en obligeant les sites marchands à s'acquitter de la TVA du pays d'achat.

Ce rapport sur « l'impact du développement d'Internet sur les finances de l'Etat » a été commandé au cabinet Greenwich Consulting par le centriste Jean Arthuis, président de la commission des finances du Sénat. Ses conclusions ont été révélées ce mercredi par La Tribune. Le rapport est désormais disponible sur le site du Sénat.

Le principe est simple, et légal. Etre domicilié au Luxembourg ou en Irlande, cela permet d'abord de limiter la TVA sur les produits ou les espaces publicitaires vendus. En France, il ne reste plus qu'à payer l'impôt sur les sociétés. Et lorsque l'activité de ces filiales françaises est limitée, l'impôt l'est tout autant.

Exemples les plus frappants, selon le rapport cité par La Tribune : en 2008, les impôts en France d'eBay se seraient montés à 33 misérables euros, et ceux d'Amazon, à zéro tout rond. La filiale française de Google aurait versé 1,6 million d'euros au fisc, mais c'est le siège européen, domicilié en Irlande, qui engrange le produit des pubs. A un taux de TVA plus avantageux. Facebook s'est lui aussi installé à Dublin.

6 centimes d'euro de droit d'auteur contre 19 centimes en France

Le Luxembourg est la principale cible du rapport. Dès leur lancement sur le marché européen, plusieurs vedettes du commerce électronique ont choisi de s'y installer. On retrouve ainsi au registre du commerce du Luxembourg :

  • iTunes, la plate-forme musicale d'Apple,
  • Le site d'e-commerce Amazon,
  • eBay et sa filiale de paiement en ligne, PayPal,
  • Le service de téléphonie en ligne Skype,
  • La plate-forme musicale Spotify.

Le Luxembourg n'attire pas que des Américains. Spotify, le service musical à la mode, est né en Suède. Des Français aussi apprécient le Luxembourg : le portail de blogs Wikio y est domicilié.

Dans un communiqué de presse publié ce mercredi en début d'après-midi, eBay répond au rapport :

« eBay obéit à toutes ses obligations fiscales et légales en France, et sa situation fiscale est tout à fait claire et connue des autorités françaises. Le niveau d'impôt acquitté en France en 2008 par eBay, payé en 2009, reflète la situation économique particulière de l'entreprise cette année là, et notamment une restructuration majeure de nos activités en France. »

Wikio, de son côté, n'aurait pas choisi de s'installer au Luxembourg pour des raisons fiscales. Dans un e-mail, son patron, Pierre Chappaz, explique qu'il était à l'époque « résident suisse, marié à une Suissesse » :

« Je pouvais mettre le siège en Suisse ou ailleurs, j'ai choisi le Luxembourg d'une part comme porte-bonheur (c'était le siège de Skype), d'autre part parce qu'avoir son siège dans un Etat membre de l'Union est plus commode pour certaines opérations. »

Apple, lui, ne cherche pas uniquement à limiter la TVA. Les professionnels français de la musique le dénoncent déjà depuis longtemps : les droits d'auteur redistribués au Luxembourg sont beaucoup plus faibles. Selon La Tribune, Apple ne reversait que 6 centimes d'euro par morceau vendu, au lieu de 19 centimes en France.

Le Luxembourg et l'Irlande ne sont pas les seuls paradis fiscaux du Web. Ainsi, Malte accueille des sites de jeux en ligne visant la clientèle française. En limitant la taxe sur les mises des joueurs à 0,5%.

La « taxe Google », alternative à l'impôt ?

Résultat, selon Greenwich Consulting : au total, le manque à gagner pour le fisc se serait élevé à 416 millions d'euros en 2008, et il devrait représenter 560 millions d'euros d'ici 2014. (La prévision pour 2014 publiée dans le rapport, et reprise dans les médias, dépasse le milliard d'euros, mais elle est désormais erronée, explique un consultant de Greenwich Consulting : l'étude avait été réalisée en octobre, avant le vote de la loi sur les jeux en ligne ; la loi réduira le manque-à-gagner fiscal, puisque les sites jusqu'ici illégaux seront désormais imposés.)

Revoir la fiscalité du Web, c'est visiblement un des nouveaux objectifs de l'Etat et des parlementaires. Le rapport du Sénat fait suite au débat agité sur la « taxe Google ». Une taxe sur le chiffre d'affaires des principaux sites, réclamée par les professionnels de la culture pour compenser l'impact supposé du Web sur leur industrie.

Un pas important a pourtant déjà été franchi, dès 2008, avec une directive européenne sur la TVA des « services intracommunautaires ». A partir de 2015, la TVA ne sera plus celle du pays où est installé le site, mais celle du pays où vit le client. De quoi faire perdre beaucoup de leur attrait au Luxembourg et à l'Irlande.

Mis à jour le 07/04/2010 à 16h avec les réactions d'eBay et de Wikio.

Mis à jour le 07/04/2010 à 16h50 après la mise en ligne du rapport et avec des précisions de Greenwich Consulting sur ses prévisions.

  • 25403 visites
  • 65 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Séverine Barthes-Vignes
    • Posté à 13h46 le 07/04/2010

    Il faudrait quand même compléter un peu votre exposition du cas luxembourgeois, car dire que c'est un paradis fiscal semble sous-entendre qu'il suffit d'une boîte aux lettres dans le pays pour bénéficier du taux de TVA luxembourgeois et de l'impôt sur les sociétés.

    Or, la loi luxembourgeoise est faite de telle façon que le siège de l'entreprise, avec une partie conséquente du management de ladite entreprise, doit effectivement et réellement être sur le territoire luxembourgeois. Ainsi, le Luxembourg, petit pays qui sait qu'il doit attirer de la main d'oeuvre qualifiée, met en oeuvre une politique qu'on peut regretter, mais qui est logique et vise à pousser le développement du pays. Cette politique a pour conséquence l'emménagement de familles entières dans le pays, ce qui « pousse » la consommation locale (magasins, services) et oblige le pays à renforcer ses infrastructures (scolaires, culturelles, hospitalières), lançant le pays dans une sorte de cercle vertueux de développement et de croissance.

    Tout ça pour dire qu'on peut évidemment contester la politique luxembourgeoise, mais avec des arguments fondés et pas seulement sur la notion de « paradis fiscal », bouc émissaire bien souvent utilisé ces derniers temps en France.

  • alberich
    • Posté à 13h51 le 07/04/2010

    Le problème de la territorialité de la TVA en matière de services est très complexe. Le règime en a été fixé avant le développement des services en ligne, le modifier entraîne des conséquences sur l'ensemble des services qu'il vaut mieux prévoir et chiffrer.

  • zorbek
    zorbek répond à yabon
    • Posté à 21h41 le 07/04/2010
    • Internaute

    « Et on va pas pleurer sur les paradis fiscaux à l'heure où quelques “frappes chirurgicales” devraient définitivement les calmer. »

    Un peu court. Le Luxembourg est un bouc-émissaire facile, surtout dans ce cas-ci, car ce que l'article passe un peu trop vite sous silence c'est qu'une plus faible imposition de Amazon ou EBay profite au consommateur lambda qui peut payer moins cher et dont potentiellement tout le monde peut profiter. Cibler le Luxembourg, c'est un ecran de fumée qui permet surtout aux brasseurs de vent du gouvernement et aux journalistes qui les suivent de ne pas s'attaquer aux vrais scandales d'évasion fiscale...

    Exemple d'un vrai scandale pêché sur le FT Deutschland : les 25 « meilleurs » managers de hedge funds (tous « offshore ») ont totalisé à eux seuls une année record de 23 milliards de $ en 2007, juste avant que la crise qu'ils ont généré ne mette l'économie à plat. C'était un record, et ce record vient d'être battu. En 2009, grâce aux injections d'argent frais par l'intervention des états, les 25 meilleurs managers de hedge funds ont totalisé 25 milliards de $ de bénéfice, avec 4 milliards pour l'un d'ente eux, un record là aussi avec 0 imposition. Et tous ces fonds ne sont pas basés au Luxembourg, mais aux Virgin Islands et autres iles Caimans. A voir le pillage que l'économie réelle subit à cause de leurs stratégie à court terme, pillage qui ne profite qu'à eux et à eux seuls, je me demande si l'auteur de l'article à les yeux en face des trous. Et je ne parlerai pas des sociétés du CAC40 qui ont toutes des centaines de compte off-shore. Mais c'est évidemment plus facile de s'attaquer à un petit etat ou de culpabiliser le populot qui acheterait un peu moins cher sur e-Bay ou Amazon....