A debattre 05/04/2010 à 16h22

« Mainstream » : et l'Europe perdit une bataille culturelle

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


dans un grand magasin à New York en 2008 (Pierre Haski/Rue89).


« Si l’Europe ne réagit pas, elle sera marginalisée, et, face aux pays émergents, elle sera submergée »... On pourrait accuser Frédéric Martel de dramatiser la situation, s’il n’avait pas parcouru le monde et écrit 450 pages pour étayer sa démonstration dans « Mainstream », un livre consacré au bouleversement des industries culturelles à l’ère numérique.

« Mainstream », c’est la culture grand public, celle « qui plait à tout le monde » comme le souligne le sous-titre du livre.

Celle, aussi, qui fait tourner une industrie pesant de plus en plus lourd dans le PIB mondial, devenue un terrain d’affrontement majeur entre grands groupes globalisés : à la fois un enjeu économique mais aussi d’influence car la culture fait partie du « soft power », c’est-à-dire le pouvoir qui découle non pas de la force des armes, mais de celle de la création.

Dans son tour du monde destiné à évaluer les conséquences de la révolution numérique, de deux décennies de mondialisation, et de l’émergence des puissances du Sud, Frédéric Martel, chercheur et journaliste (France culture, NonFiction.fr), est bien sûr allé aux Etats-Unis, la Mecque du « Mainstream », mais aussi du côté des nouveaux acteurs, à Mumbai, Shanghaï, Séoul ou Dubaï.

Les Etats-Unis leader du marché « mainstream »

Sa conclusion est à peine surprenante : les Etats-Unis restent le « leader incontesté » de ce marché mondialisé. Mieux, ses entreprises continuent à gagner des parts de marché dans les exportations de produits et services culturels. Mieux encore, « les Etats-Unis n’exportent pas seulement leurs produits culturels - ils exportent aussi leur modèle » :

« A Damas comme à Pékin, à Hué comme à Tokyo, et même à Riyad et à Caracas, j’ai été frappé par la fascination de tous mes interlocuteurs pour le modèle américain de l’entertainment. Les mots sont en hindi ou en mandarin, mais la syntaxe est américaine.

Et même ceux qui combattent les Etats-Unis, en Chine ou dans les pays arabes, le font en imitant le modèle américain. Telles sont les forces des Etats-Unis qu’aucun autre pays, pas même l’Europe à vingt-sept, pas même la Chine avec son 1,3 milliard d’habitants, n’arrivent à concurrencer. Pour l’instant. »

Chine, Inde, Brésil... : l’essor des émergents

Les autres gagnants de la redistribution des cartes à laquelle nous assistons actuellement, ce sont évidemment les pays émergents, la Chine, l’Inde, le Brésil, ou encore les pays du Golfe qui bâtissent des industries culturelles à coups de petrodollars.

Il existe de vastes différences entre eux, évidemment. Le chapitre sur la Chine est à ce propos instructif, en ce qu’il montre la détermination chinoise, publique et privée, d’avancer à grande vitesse sur ce terrain-là, sans en avoir les codes, le mode d’emploi, et surtout l’environnement économique et politique adéquat.

La description des mésaventures du groupe Warner, qui a investi massivement dans l’ouverture de salles de cinéma multiplexe pour se retrouver un jour dépossédé par un changement de règle du jeu en cours de route, est édifiante. Cette mésaventure suscite cette remarque acerbe de la représentante de Warner en Chine :

« Vous n’écrivez pas un livre sur le cinéma en Chine : c’est un livre sur la corruption du parti communiste chinois qu’il faut écrire... »

Frédéric Martel commente :

« La guerre culturelle est déclarée mais nul ne sait trop en Chine quels en sont les objectifs. La fusée culturelle chinoise a décollé sans que le régime autoritaire lui ait fixé une trajectoire. On fonce. Pour la destination, on verra plus tard. »

La description du paysage chinois me fait penser à ce dicours prononcé récemment par le jeune écrivain et blogueur chinois Han Han, dont Rue89 vous a donné la traduction intégrale sous le titre « pourquoi la Chine n’est pas un grand pays de culture », et qui s’en prenait à la censure, principal frein à ses yeux du développement du pays.

Frédéric Martel est plus indulgent, ou plus impressionné, par l’Inde ou le Brésil dans leurs efforts de « globaliser » leurs industries culturelles, en se basant sur une base solide comme Bollywood ou les Telenovelas.

Le grand perdant : l’Europe

Dans cette enquête passionnante, il ressort qu’il y a deux perdants : l’Europe, dont il décrit et explique le déclin relatif, et les « autres », c’est-à-dire ces pays du Sud qui n’ont pas la taille ou les moyens des « émergents » et sont condamnés à importer les sons et les images des autres, et même s’ils produisent aussi les leurs, ils ne parviennent pas à les exporter.

L’Europe, donc, dont la part de marché dans les exportations mondiales de films, de programmes télé et de musique (l’édition resiste mieux, signale Martel) diminue depuis une décennie au rythme de 8% par an là où les Américains progressent au rythme de 10% par an. Elle reste globalement numéro deux mondial, mais en baisse.

Les handicaps de l’Europe sont nombreux, d’abord son éclatement en marchés nationaux, car même si on considère statistiquement l’Europe comme un seul marché intérieur, dans la sphère culturelle, il y a 27 marchés nationaux « qui dialoguent peu entre eux ». Il y a le vieillissement qui pèse sur l’industrie de l’entertainment :

« La définition européenne de la culture historique et patrimoniale, élitiste souvent, anti-mainstream aussi, n’est plus forcément en phase avec le temps de la mondialisation et le temps numérique. »

« Chaque Européen a deux cultures : la sienne et l’américaine »

La liste ne s’arrête pas là, et inclut la méfiance initiale vis-à-vis dIinternet (ça n’est pas fini, si on voit le florilège de jugements négatifs de certaines de nos « sommités » culturelles...) ou « le rejet fréquent des cultures produites par les immigrés et leurs enfants ». L’auteur ajoute :

« Le dernier problème pour l’Europe, le plus grave, et celui qui la distingue assurément des Etats-Unis, mais aussi du monde arabe, probablement de l’Afrique, et peut-être même de l’Asie, c’est la disparition de sa culture commune.

Si l’on regarde de près les statistiques culturelles en Europe, on constate que chaque pays réussit à bien protéger sa musique et sa littérature nationales, parfois son cinéma, souvent ses programmes télévisés, mais le reste des contenus non nationaux est de plus en plus américain et de moins en moins européen.

Pour paraphraser une formule célèbre de Thomas Jefferson, c’est un peu comme si chaque Européen avait désormais deux cultures : celle de son propre pays et la culture américaine ».

« Sensibiliser les Européens sur l’importance du “soft power” »

Ce constat est sévère, et presque accablant. Les esthètes s’en moqueront en abandonnant volontiers le mainstream aux Américains ou aux Chinois, du moment que l’on ne touche pas à ce qu’ils considèrent comme l’essence de la culture française.

Ce serait une erreur, car l’affaiblissement des industries culturelles globales aura des retombées sur tous les secteurs et même sur notre capacité à produire hors du mainstream ; bref, à résister à la « soupe ». C’est donc un appel à en prendre conscience et à réagir qu’a, en fait, rédigé Frédéric Martel.

L’auteur note en effet que si son livre, « permet de sensibiliser les Européens sur l’importance du soft power et les incite à se repositionner dans cette nouvele donne internationale, il aura rempli son office ».

Ca n’est pas gagné, mais ce livre apporte au moins les éléments du débat.

Rectifié le 5/4 à 17h10. La légende était erronée.

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  • survivant
    • Posté à 18h25 le 05/04/2010
    • Internaute 25864

    L’Europe regorge d’excellents artistes ; et n’oublions pas que la plupart des grands mouvements musicaux : le mouvement punk (c’est le premier qui me vient en tête) où le mouvement rastafari sont arrivés d’Europe. Non, le problème artistique européen vient de cette foutue mondialisation, et comme avec l’Otan les chefs d’états européens préfèrent se blottir derrière le grand frère américain en achetant des séries de flics pas chères, bonnes à ramollir le cerveau pendant deux heures avec 30 minutes de pubs ; afin que le scotomisé puisse se goinfrer de pops corn pour devenir gras et gros. Et puis, il faut avouer que la parano ambiante ne laisse guère de marges à l’industrie artistique dans son ensemble. Pourquoi ? Parce que pour découvrir les arts et ses artistes que se soit : le cinéma, dans un concert, à un vernissage, au théâtre etc. Il faut se bouger. Ça ! C’est comme les manifs, t’en a qui comptent les têtes à la tv, et d’autres qui usent leurs semelles sur le pavé. Et comme tout est fait pour que les gens ne se rencontrent pas, on leur balance de l’art bâclé servit sur un plateau de merde.

  • Chakado
    Chakado répond à ezyrider
    Ingénieur consultant
    • Posté à 19h07 le 05/04/2010
    • Internaute 104975
      Ingénieur consultant

    « Je ne suis pas certain alors que soutenir le mainstream en Europe soit forcément une solution, puisqu’elle aura tendance à copier notre oncle d’Amérique et la diversité culturelle en prendra encore un coup. »

    Je crois que c’est exactement ce que déplore l’auteur du livre : on manque d’une culture mainstream typiquement européenne.
    Prenez l’exemple de Friends : c’est un exemple type du mainstream, c’est drôle, dynamique, ça se regarde tout seul, ça plaît dans le monde entier. Et pourtant culturellement, c’est extrêmement américain. C’est même carrément new-yorkais pour le coup. Les relations amoureuses et une foule de détails sont déroutants même pour un Européen, parfois. Et pourtant ; ça nous parle, nous fait rire et nous émeut.
    Pourquoi n’a-t-on rien d’équivalent en Europe ? Quelque chose qui ne soit justement pas « culturellement unique », quelque chose que l’on puisse immédiatement identifier comme européen (tout comme Friends est immédiatement identifiable), mais capable de séduire tout le monde ?

    Ah, et merci de ne pas systématiquement prendre le terme « mainstream » dans un sens péjoratif, style « soupe pour lobotomisés ». La seule caractéristique, c’est que c’est quelque chose de pensé pour plaire à tout le monde, et qui effectivement plaît à tout le monde. Après, libre à vous de penser que Friends ou Le Roi Lion, c’est de la merde en barres, mais je crois que vous passeriez à côté de quelque chose...

  • Warung Kopi
    Warung Kopi
    Perdu à la traduction
    • Posté à 19h15 le 05/04/2010
    • Internaute 77170
      Perdu à la traduction

    Enquête très intéressante, certes, mais comme j’ai pu observer un peu comment elle s’est faite, je crois qu’elle est un tantinet biaisée... Un an d’enquête partout dans le monde, finalement c’est court, surtout quand on continue ses autres activités, notamment à à la radio, et qu’en conséquence, on ne peut effectuer que de brefs séjours dans chacun des pays traversés, sans possibilité de vraiment approfondir.

    Autre petit déséquilibre, l’auteur a vécu un certain temps aux Etats-Unis, où il était attaché culturel si je me rappelle bien, il avait donc une pléthore de contacts de ce côté-là, ce qu’il n’avait pas dans les pays d’Asie ou d’Afrique, où il s’en remettait aux services culturels des ambassades. Et c’est là que le bât blesse... Car dans certains pays, le tour d’horizon du monde culturel s’est révélé plutôt superficiel, d’autant que pour des raisons de commodité, les contacts se faisaient avec des interlocuteurs au pire anglophones, c’est-à-dire déjà passablement influencés par l’entertainment US...

    En somme, le constat général est juste, il suffit de voyager un peu pour s’en rendre compte, cependant, il devrait être nuancé...

  • Inpou
    Inpou
    J'enfonce le clou
    • Posté à 19h16 le 05/04/2010
    • Internaute 92671
      J'enfonce le clou

    Enquête intéressante. Les Etats-Unis ont ceci de remarquable que même quand ils commettent des crimes de guerre ou violent le droit international, ils conservent une image séduisante aux yeux du monde. Hollywood est non seulement une usine-à-rêves, mais aussi une machine propagandiste : vous regardez 24 heures chrono, et vous constaterez à quel point l’image du chevalier-américain-contre-les-méchants-arabes-les méchants-russes y est forte... Au premier abord, Hollywood, c’est que de l’image innocente ; mais, après analyse, on se rend compte que l’industrie du cinéma américain permet de forger tout un imaginaire et toute une imagerie favorables aux intérêts idéologiques des Etats-Unis.

    Le mainstream made in USA est surpuissant. Personne ne peut actuellement rivaliser avec le mainstream américain. Ils ont l’argent et les cerveaux qui permettent de créer du contenu culturel facilement exportable et très bankable.

    Le mainstream européen est encore trop englué dans ses barrières mentales : quand est-ce qu’on verra un grand acteur noir sur le sol européen ?

  • Schtroumpf perplexe
    • Posté à 20h54 le 05/04/2010
    • Internaute 22547
      physicien

    Quand des cinéastes français font de « l’entertainment », ils se font dégommer par la critique. Voyez les gros succès populaires, grâce auxquels, sans se creuser trop la tête, on peut passer de bons moments. Par exemple : « bienvenue chez les Cht’is », « les visiteurs », les films de Bourvil+ De Funès, etc. Pour les « gens de goût », tout ceci est de la merde pour la populace, ou au mieux des films qui ne sont pas allé assez loin dans ci ou dans ça, et dont les critiques de télérama ou du nouvel Obs sortent déçu.

    Le problème que nous avons avec le « mainstream », c’est ce dédain pour les produits de « détente ». Les critiques (qui sont des gens intelligents) ont un problème avec ces films là, alors qu’ils savent très bien, quand ils critiques des oeuvres intellectuelles ou artistiques analyser les différents registres. Le registre « divertissement » ne passe pas avec eux, c’est à peine s’il lui reconnaissent un statut.. que le public, lui, sait apprécier.

    C’est bien dommage pour nous, car en Europe, nous pourrions tout avoir.

    S’il le cinéma populaire était reconnu en Europe, nous pourrions à la fois faire et aimer plus de films à succès, et profiter -mieux qu’aux USA- des films plus difficiles, dérangeants, poétiques, que nous savons faire aussi. Nous avons des réseaux de salles d’art et d’essai, et des télévisions non commerciales que les Américains (du moins ceux qui ne vivent pas à N.Y. Los Angeles et quelques villes comme ça) pourraient nous envier.

    Les américains, qui ne sont pas fous, mais pas toujours très ouverts sur le monde, nous rachètent des droits sur des films (parce qu’ils sont bons), et les retournent à leur sauce (« un éléphant ça trompe énormément », « trois hommes et un couffin » etc).

  • Spiripotain
    Spiripotain
    promeneur écoutant
    • Posté à 20h57 le 05/04/2010
    • Internaute 49037
      promeneur écoutant

    Ce monsieur Martel porte hélas bien son nom. Il voudrait arrêter les américains à Poitiers. Trop tard !
    Pourquoi le « mainstream » l’emporte ? Autrement dit, pourquoi la culture populaire américaine l’emporte ? Parce que l’archaïque hiérarchie culturelle qui sévit en France n’est jamais que le reflet de la hiérarchie sociale. Parce que le public (peuple ?) n’est pas concerné par la culture officielle qu’on lui désigne, dans sa version éltiste (art contemporain, musique contemporaine, danse contemporaine) comme dans sa version populiste (téléfilms indigestes).
    Ce qui se passe aujourd’hui n’est ni pire ni meilleur que ce qui s’est passé après guerre, quand le cinéma américain a déferlé en Europe. cela nous a valu Minelli, Ford, Walsh, Hitchcock...
    Si la téléfrançaise se montre incapable de produire aussi bien que HBO ou la BBC, c’est effectivement une défaite et je l’applaudis. Parce que c’est la défaite d’une société de classes sclérosée, figée dans la nostalgie de sa suprématie.

    Pour parler plus simplement :
    The Wire, Mad Men, c’est quand même autre chose que Joséphine, Ange Gardien, ou l’Instit.

  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable
    • Posté à 17h43 le 06/04/2010
    • Internaute 53186
      inconsolable

    L’illusion est toujours vivace, changer de support, et vous serez un grand créateur, faites de l’argent avec et vous serez un grand artiste universel.

    C’est comme si Guttemberg, en imprimant la Bible s’en était fait l’auteur. Pourtant Walt Disney en pompant Blanche Neige n’a pas eu tant de scrupules, et le « Choc des Titans » n’a rien a envier à la mythologie grecque.

    Si le mainstream est le commerce d’objets culturels on peut naturellement parler de guerre puisque depuis Xénophon, économie et guerre ne font qu’un.

    Aussi paradoxal que çà puisse paraitre, le mainstream n’a pas fait naitre de nouveaux mythes, ce n’est qu’une compilation de thèmes déjà rebattus, depuis la Genèse jusqu’aux angoisses de la grande période industrielle.

    La comparaison aujourd’hui des cultures n’a pas de sens, ce qu’il faut c’est comparer les secteurs économiques les uns par rapport aux autres (livres, ipod, nouilles, cinéma, terres rares, numérique, biologique etc).

    Dire que le mainstream c’est ce qui plait à la majorité, c’est une imposture dans le monde de la grande distribution. Ces loisirs imposés aux masses, n’empêchent pas à celles-ci de développer leurs propres cultures, en dehors des circuits marchands, quitte à susciter des faux débats normalisateurs, comme le port de tel vêtement, « hadopi », les réunions dans les halles d’immeubles, la recherche de sensations par la violence la drogue, l’automutilation.

    Parce que la culture c’est ce qui établi le lien entre les individus quels qu’ils soient où qu’ils soient, et ce principe est universel.