Vie de bureau 30/03/2010 à 19h41

Coups de fil, dossiers : le piège du travail à la maison

Nacim Chikh | Rue89


Un homme travaille sur son canapé (Plutor/Flickr)

Consulter ses e-mails après dîner, répondre aux appels pro le week-end ou préparer la réunion du lendemain... A quel moment finit la journée de travail ?

Scott Schieman (sociologue à l'université de Toronto), Melissa Milkie, (université du Maryland) et Paul Glavin (université de Toronto) ont conduit une étude pour essayer de mesurer les intrusions de la vie professionnelle dans la sphère privée, demandant aux personnes interrogées à quelle fréquence ressentent-elles que leur travail interfère avec leur vie familiale ou avec leurs loisirs. Près de la moitié des salariés nord-américains interrogés ramènent du travail à la maison « de temps en temps » ou « fréquemment ».

Une discrimination « à l'envers »

A la différence de la plupart des inégalités professionnelles, le travail à domicile touche plutôt les « biens lotis ». Plus le niveau d'études est élevé ou le rôle dans l'entreprise important, plus les intrusions du travail à la maison sont fréquentes. Les professions libérales emportent aussi plus souvent du travail à domicile que dans d'autres secteurs.

On pourrait penser que ceux qui ont plus de contrôle sur leur temps de travail parviennent plus facilement à ne pas se laisser envahir chez eux. Au contraire, ceux qui maîtrisent leurs horaires de travail sont aussi plus susceptibles d'emmener du boulot chez eux.

Les travailleurs étrangers ou les jeunes semblent en revanche moins touchés par le phénomène.

Frontières poreuses

En France, aucune étude chiffrée n'existe sur le sujet. Pourtant, les exemples ne manquent pas.

Myriam travaille dans la finance. Pour elle, travailler de chez elle fait partie du quotidien :

« Je n'ai qu'une seule boîte e-mail pour le boulot et le reste. Donc quand je suis sur mon ordinateur chez moi et que je vois un mail du bureau, je réponds souvent tout de suite. Et puis comme je suis célibataire, j'ai rarement des activités que je ne peux pas mettre en attente quelques minutes. »

Grégory lui, travaille dans la publicité. Il vit moins bien de devoir prolonger sa journée chez lui :

« Je prends souvent des RTT le mercredi après-midi pour rester avec mes enfants. Mais quand un client m'appelle (j'ai un portable pro payé par ma boîte), je ne peux pas ne pas décrocher ou je vais m'arracher les cheveux à l'idée de rater un contrat. C'est un peu le piège. Je ne paie plus des fortunes en téléphone mais au final, je passe une bonne partie de mes RTT à travailler ».

L'époque du dossier de 3 kilos est finie

Ces interférences entre sphère professionnelle et sphère privée ont été facilitées par l'arrivée de nouvelles technologies, nous explique Didier Demazière, sociologue au Centre de sociologie du travail :

« L'époque où celui qui voulait travailler à la maison rapportait un dossier de 3 kilos est finie. Maintenant, on rentre chez soi et on allume son ordinateur. La multiplication des moyens de communication a créé une disponibilité latente et permanente et a rendu poreuse la ligne entre vie professionnelle et personnelle. »

Pour lui, plus qu'une politique managériale initiée par les entreprises, les salariés sont poussés à travailler aussi de chez eux de manière plus implicite :

« Aujourd'hui, où que vous soyez, vous êtes toujours joignable. On observe un phénomène d'auto-mobilisation basé sur la culpabilité : “Tout le monde sait que je peux vérifier mes mails professionnels depuis chez moi, donc je les regarde”. Le mélange des genres est en train de devenir la règle. »

Et vous ? Emportez-vous du travail chez vous ? Comment réglez-vous la question de la séparation de votre vie professionnelle et de votre vie personnelle ?



Dessin de Chimulus

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  • Bougrebigre
    • Posté à 18h57 le 30/03/2010

    Je n'aimais deja pas les devoirs a la maison pendant les etudes alors j'evite...

    Mais plus serieusement, pour completer (humblement) ce sujet, il faut aussi le mettre en parallele l'intrusion du travail dans la sphere privee avec l'intrusion du privee dans la sphere professionnelle !

    Bien sur, ce n'est pas la meme chose (on en fait pas de « pauses » boulot a la maison) mais dans mon cas je pense que je perds autant de temps « pro » a faire des trucs perso, que je perds de temps « perso » a faire des trucs pros.

  • BobCat
    BobCat répond à Bougrebigre
    observateur
    • Posté à 20h33 le 30/03/2010
    • Internaute
      observateur

    « mettre en parallele l'intrusion du travail dans la sphere privee avec l'intrusion du privee dans la sphere professionnelle ! »

    Et les enseignants qui ont toujours effectué la moitié du travail à la maison ? N'est-ce pas un mélange du professionnel et du privé ?

    Mais bon, pour en revenir aux conforts ou aux inconvénients du travail à la maison, il risque d'y avoir rapidement une sacrée confusion des sphères privée et professionnelle.

    Le courrier électronique étant devenu quelquechose de tout-à fait ordinaire, certains on fini par y compter pour rattraper les insuffisances de préparation de l'action, au lieu de prévoir et d'organiser au préalable le travail, de soi-même comme de ses collaborateurs.

    Le téléphone portable a fait que tout le monde devient joignable partout, à tout moment, donc il est devenu ordinaire (et accepté) d'appeler les collègues, les collaborateurs quand bon cela semble aux cadres distraits, incompétents ou paresseux.

    Les dossiers pouvant maintenant tenir sur une clé USB, et les communications aisées et rapides, certains ont tendance à remettre à plus tard certains traitements, et vaquer sans doute dans l'immédiat à des activités plus intéressantes, ou moins contraignantes.

    A moins que l'on ne s'astreigne à une discipline personnelle assez rigide, la possibilité de « télétravailler » n'est donc pas toujours synonyme d'efficacité, de rendement, ou d'épa,nouissement du travailleur. Elle peut induire quelque fois des actes inutiles, des décisions parcellaires, et peut entraîner une dépendance aux gadgets, un endormissement du cerveau.

  • Sid_Mo
    • Posté à 20h50 le 30/03/2010

    Il faut faire des choix et savoir quand on décroche ou pas. La peur de rater le contrat elle passe au bout d'un moment. Quand on est pas au boulot, on y est pas ! Mais quand on y est, on y est à cent pour cent.

    Car le risque de cette frontière poreuse entre vie privée et vie professionnelle, c'est que dans certains cas on n'est jamais ni dans l'un, ni dans l'autre. Et donc au bout du compte, on ne fait rien pleinement.

    Maintenant, il faut voir aussi qu'on cite ici uniquement des métiers où l'on ne pointe pas... Ca a ses avantages et ses inconvénients.

    J'en vois qui citent le télé-travail.

    Comme dirigeant, je fais et j'ai fait. Je diminue de plus en plus pour etre tranquile au travail et tranquile à la maison et pas le cul entre deux chaises. Car souvent, c'est le moyen de se casser la figure. Et quand c'est les enfants ou l'épouse, là, on tire vraiment la tronche !

  • Jovan
    • Posté à 22h43 le 30/03/2010

    1 - Préambule
    Je travaille pour un editeur de logiciel francais.
    Je suis un consultant, et j'ai eu l'occasion de voyager enormement pour mon entreprise. Je vis actuellement a New York.
    Je ne tiens absolument pas a critiquer mon entreprise, mais a temoigner de mon expérience sur les conditions de travail dans differents pays afin d'apporter un eclairage international et culturel. Je ne parle qu'en mon nom.

    2 - Paris, France
    Je viens de l'industrie. Un bureau. Les open space, j'ai deja pris l'habitude. Mes premiers jours sont etranges, j'arrive dans un open space a l'ambiance feutrée. Je m'assoie a un bureau libre, duquel on me degage gentiment... puis un deuxieme.... J'ai l'impression d'etre au milieu d'une meute de loups dominant qui se battent pour leur territoire. Cette situation est acceptable, je suis consultant, je ne passerai pas mon temps dans ce bureau. Je changerai tout le temps en fonction des clients chez qui j'interviendrais. Je suis paye pour ca, je l'accepte. Je trouve un coin.
    Au bout de quelques semaines, je suis assigne a un bureau chez un client. 3 personnes, un bureau ferme. Le pied. J'oublie ces premiers jours rapidement et me concentre sur mon travail. Je changerai de bureau 3 fois en deux ans a chaque fois suite a de nouvelles affectations. Rien d'anormal, a chaque fois des bureaux fermes. De temps en temps je repasse sur le lieu de l'entreprise, je trouve un bureau libre. Il y a un téléphone, je n'ai besoin de rien d'autre pour travailler. Mes papier sont a mon bureau, je ne m'inquiete pas. A mon dernier bureau j'avais vu sur la Seine.
    Je perdais 3h de ma vie dans les transports parisiens.
    Cette expérience m'a appris a être mobile, a m'organiser pour pouvoir travailler de n'importe ou. Mais le télétravail est relativement mal vu dans ma société. Ils ne peuvent contrôler qui travaille réellement. Pourtant j'en ai vu glander des gens sur site...

    3 - Montreal, Canada
    Lors d'un entretien annuel d'evaluation de performance, je négocie mon avenir dans la société. Et mon avenir a moi n'est pas en France. Je veux partir voir si l'herbe est plus verte ailleurs. Ca sera Montreal, je suis donc mute.

    Montreal en hiver c'est terne. Peu de lumiere.

    Premier jour. Le batiment est en longueur. Quelques bureaux sont sur le cote. Au mileiu d'une grande salle, un open space. Et ca grouille. En amerique du nord, j'etais prevenu, on travaille dans des « cubicle » qui permettent d'etre en open space mais d'avoir une certaine « privacy ». La rien de tout ca. Des bureaux en L de 1m par 1m (pardons 3 pieds carres) separes par des panneaux fins et bas. Des papiers partout de la personne qui a occupe le bureau precedement. un telephone, une chaise. Un bruit incessant des gens au telephone qui crient, parlent fort. Il n'y a pas de lumiere naturelle. En France c'est interdit par les coventions collectives. Sans cesse plonges dans une luminosite agressive, entoures de bruit... Est-ce que j'ai fais le bon choix ?
    Lorsque beaucoup de consultants reviennent de chez le client, il n'y a pas assez de place. Il faut donc se lever tôt. La solution la plus efficace est de mettre tellement le Bronx sur sa table que personne ne veuilles s'y assoir. C'est pour dire.
    15 d'heure de transport soit a pied, sois en métro (pour l'hiver c'est mieux). Je commence a en avoir ma claque du bureau. Je ne prends absolument aucun plaisir et je n'ai pas l'impression d'être productif. Il y a de bons cotes, en particulier un esprit d'entraide, une émulation certaine, mais le bruit empeche de se concentrer. Ca commence doucement mais au final on ne finit par ne pense qu'a ca. Le silence.

    3 - New York, USA
    Voulant reprendre la main sur mon avenir, je m'ouvre a certaines personnes dans l'entreprise et fini par changer de poste. Et je choisi de demenager a New York pour travailler de chez moi. Travailler de chez soi n'est pas facile, mais c'est la règle aux US (pour notre entreprise en tous cas). Moins de couts fixes. En tant que consultants, nous sommes obliger de voyager souvent, donc un bureau vide ca coute de l'argent. Chez nous un bureau ne coute rien a l'entreprise. C'est meme tout benef, vu qu'on a des reductions d'impôts.
    Ma vie professionnelle est contenue dans deux ordinateur portable et deux disque dur externe. Avec ma clé 3G je peux travailler au milieu de Central Park. Ma copine bosse dans le New Jersey (2h de transport aller...), je m'occupe des courses, d'une partie des taches ménagère,... mais voila. Je me réveille a 6.40, je suis au boulot a 7h et je ne m'arrête plus. Mon ordinateur portable est devenu peu a peu un boulet que je me traine suivi par cette saloperie d'iPhone que j'ai reçu a mon corps défendant et qui me lie un peu plus a mon travail. La ligne entre le personnel et le professionnel s'estompe... et malgré des promesses devant toute une sorte de divinité on fini par les lire ses emails sur son téléphone. Pas parce qu'on est masochiste, mais par curiosité puis par conscience professionnelle. Les outils de communication d'aujourd'hui sont des outil de culpabilisation. Un collègue dans la merde jusqu'au cou ? Je ne peux pas m'empêcher de lui tendre ma main... ben quoi ? lui l'a bien fait quand j'en avais besoin. Plus l'excuse du « je ne pouvais pas savoir »...
    Et puis il y a les voyages qui m'occupe une bonne partie de mes mois. Voyages et travail a domicile sont les frères destructeurs de vie sociale. Et soudain la vie de bureau me manque. Plus de « lunch » entre collègue, quitte a être tout seul a manger autant manger devant son ordinateur a travailler. Pourtant j'aime bien juste être chez moi... La solution, trouver des routines qui vont jalonner la journée pour empêcher qu'elle déborde. Commencer systématiquement par un footing ou un peu de sport. Ça réveille les neurones. A midi ma pause fait 42 minutes, le temps d'un épisode de série pendant lequel je suis moins tente de regarder a cote. Le soir, aller chercher ma copine a la gare. Ce n'est pas grand chose mais ça me donne un objectif. En plus elle aime bien ça : )

    4 - Seoul, Coree du Sud
    Petit flash back. Envoye a Seoul pour un projet j'ai eu l'occasion de voir un peu les differences... la bas, encore moins de place que moi a Montreal. Les gens s'entassent dans des salles de reunions, quand ils ne sont pas dans des lignes. Les lignes c'est des bureaux ou tout le monde travaille les uns a cote des autres sans auncun espace prive. Mais on a une place assigne. Au bout de la ligne il y a un Line manager qui surveille tous les faits et gestes des employés. Combien de temps ils s'absentent etc. Peut-être etait-ce particulier de l'endroit ou j'étais, mais ce fut une experience assez bizarre (ca et les toilette qui te projettent de l'eau : )). Non le télétravail ce n'est pas si mal finalement...

  • enseignant chercheur
    enseignant chercheur
    Maître de conférences en (...)
    • Posté à 11h57 le 31/03/2010
    • Internaute
      Maître de conférences en (...)

    Dire qu'il n'existe pas d'étude sur le sujet en France est une grossière erreur. La recherche française est déjà suffisamment sousestimée par notre gouvernement pour ne pas en rajouter une couche.

    Cf. entre autres les articles suivants qui traitent à la fois du prolongement du travail à domicile et de l'importation de la « vie privée » au travail :

    - Le Douarin L., « C'est personnel ! Usages des TIC par les cadres dans l'articulation des temps sociaux : vers une évolution de la rationalisation au travail ? », L'homme et la Société, n° 163-164, 2008, p. 75-94.

    - Le Douarin L., « L'usage des TIC dans l'articulation vie privée et vie professionnelle », in François Aballéa et Michel Lallement (coord.), Relations au travail, relations de travail, Toulouse, Octares, 2007.

    - Le Douarin L., « Les chemins de l'articulation entre vie privée et vie professionnelle. Les usages personnels des technologies de l'information et de la communication au bureau. »
    Réseaux, n° « Privé/professionnel. Convergences et divergences », vol. 24/140, 2006, p.101-132.

    Voire également, parmi une pléthore de travaux, plus spécifiquement sur le télétravail :

    - Metzger J.-L., Cleach O., Le télétravail des cadres entre suractivité et apprentissage des nouvelles temporalités, Sociologie du travail, vol. 46, n° 3, 2004, p. 433-450.