28/03/2010 à 15h37

Le massacre des sous-titrages pour les sourds

Alyoukaidi | Sous-titreur télétexte

Un riverain s’est amusé à relever les incohérences de sous-titrages pour sourds et malentendants d’une émission de télé. Florilège.


Sous-titrage sur M6 

La loi sur le handicap de 2005 donnait cinq ans à la télévision française, publique et privée, pour rendre accessibles ses programmes aux sourds et malentendants. M6 fait appel aux services de Red Bee Media, une société qui sous-titre notamment les émissions en direct en utilisant un seul sous-titreur (contre deux en moyenne dans les autres laboratoires) et un logiciel de reconnaissance vocale.

Le résultat est parfois ahurissant. Alyoukaidi, riverain de Rue89, est sous-titreur indépendant. Alerté par certaines adaptations incompréhensibles, il a fait des captures d’écran d’une émission de M6, Accès privé. Best of.


Non, le sous-titrage ci-dessus n’est pas une blague. Les suivants non plus. Ils ont été réalisés pour M6 par la société Red Bee Media. Voici ce qu’on pouvait lire dans le supplément télé du Monde du 6 février :

« Au moins deux personnes sont généralement nécéssaires pour un sous-titrage “live” : la première, appelée “perroquet”, répète, en dictant la ponctuation, les paroles entendues ; celles-ci sont ensuite retranscrites à l’écrit par un logiciel de reconnaissance vocale ; en bout de chaîne, un correcteur gomme les (immanquables) erreurs de français.

Alors que certains laboratoires étoffent leur dispositif d’une troisième, voire d’une quatrième personne (pour des émissions longues), Red Bee Media n’utilise qu’un seul adaptateur.

A sa disposition, une “sorte de Bescherelle informatique développé en interne” qui corrigerait automatiquement “les fautes d’accord et d’homonymie”, indique Alexandre Keillier, le directeur du laboratoire. Et d’avancer un taux d’exactitude de “96-97%” qui fait doucement rire le milieu. »

Voyons ce que le public sourd peut comprendre de la télé avec cette méthode fiable à 96-97%, grâce à quelques captures d’écran de l’émission de M6 Accès privé du samedi 20 février 2010.

Petit jeu : essayez de deviner le sens des sous-titres avant de regarder la correction.

Les homophonies

Le français est une langue qui se prête facilement au calembour. N’importe quel logiciel de reconnaissance vocale s’y perdrait. Voyons donc comment celui-ci corrige « automatiquement » les fautes d’homophonie...


Sous-titrage sur M6 

► « Une bisexualité latente ».


Sous-titrage sur M6 

► « Vous voulez encore refaire quelque chose ? - Mes seins ».


Sous-titrage sur M6 

► « En chair et en os, surtout en chair ».

Devine qui c’est !

On peut comprendre qu’un nom comme Smrkovsky pose problème quand il s’agit de sous-titres en direct avec la reconnaissance vocale. Mais des prénoms aussi simples que Cindy et Sabrina ? Dans les sous-titres suivants, le défi est de comprendre de qui l’on parle...


Sous-titrage sur M6 

► « Ashton Kutcher ».


Sous-titrage sur M6 

► « [...] de bien devenir le sosie d’Elvis ».

Ouf ! Il se rattrape !

Un logiciel d’une telle précision offre bien entendu la possibilité de rattraper ses erreurs. Voici donc un exemple de sous-titres corrigés en direct.


Sous-titrage sur M6 

► « La bombe italienne s’essaie toujours au cinéma ».

Non, le surréalisme n’est pas mort

Voyons le bon côté des choses : les merveilles de la techniques offrent au public sourd de purs moments de poésie.

Après, pour saisir le sens des propos retranscrits, c’est simple : il suffit d’être un cyborg dernière génération (bon courage avec les exemples qui suivent !).


Sous-titrage sur M6 

► « Je suis contre les baby-sitters ».


Sous-titrage sur M6 

► « [...] Rio de Janeiro ».


Sous-titrage sur M6 

► « Après le dentiste, le chirurgien ».

Et voilà. Ne l’oublions pas : tous ces exemples sont tirés de 44 minutes d’une seule et même émission (il en reste beaucoup, beaucoup d’autres...).

Que peut comprendre une personne sourde de programmes ainsi sous-titrés ? La loi exige le 100% sous-titré. Précisons qu’elle entendait par là des sous-titres en français, pas en martien.

« Même sur les programmes diffusés en direct, nos client exigent de nous une qualité irréprochable et nos équipes de sous-titrage en temps réel leur offrent une très haute précision.

M6 est ainsi la première chaîne télévisée française à exploiter le procédé exclusif de sous-titrage de Red Bee Media, permettant de sous-titrer efficacement et rapidement un grand nombre de programmes télévisés en direct grâce à la technique dite de “reconnaissance vocale” -utilisation d’un logiciel de reconnaissance vocale destiné au sous-titrage rapide et fidèle en temps réel. » (Extraits du site de Red Bee Media France)

  • 72104 visites
  • 83 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Gibert Because-Youno
    Gibert Because-Youno
    Kaléïdoscopique
    • Posté à 15h44 le 28/03/2010
    • Internaute 68955
      Kaléïdoscopique

    On sous-estime trop souvent les extraordinaires ressources poétiques de la technologie.

    Prenez un texte. Lisez le à un logiciel de reconnaissance vocale. Ensuite, passez le texte obtenu dans un logiciel de traduction de type « reverso » ou « google traduction ». Répétez l’opération plusieurs fois. De l’allemand au chinois, à l’albanais, etc - jusqu’à revenir au français.

    Et enfin, repassez le texte obtenu dans un logiciel de synthèse vocale. Servez chaud.

  • LeLapin
    LeLapin
    Infopigiste
    • Posté à 15h54 le 28/03/2010
    • Internaute 31149
      Infopigiste

    Il faut quand même signaler à notre correspondant-sous-titreur que sur beaucoup de longs-métrages ou de séries, où il n’est en aucun cas question de temps réel, le sous-titrage est nul à chier. Pour ceux que la langue originale rebute, des groupes de fans font des adaptations et des sous-titrages de bien meilleure qualité qu’on peut trouver gratuitement sur le net. Votre Google préféré vous donnera les bonnes adresses.

  • de la soul
    de la soul
    Go ahead, make my day.
    • Posté à 15h56 le 28/03/2010
    • Internaute 85071
      Go ahead, make my day.

    Avec l’activation des sous-titres pour malentendants, ces émissions deviennent presque intéressantes, en tout cas donnent une occasion de bien se marrer. Pas bête.

  • firefly
    firefly
    Corvéable à merci...
    • Posté à 15h59 le 28/03/2010
    • Internaute 22885
      Corvéable à merci...

    Un logiciel qui à de l’humour c’est cool...

    Allez juste un pour le plaisir : L’eau rance fer à rie

    A la volé l’accent quebecois ou cht’i doit donner des résultats intéressants avec le logiciel de RedBee

  • Phil2922
    Phil2922
    Retraite invalidité
    • Posté à 16h03 le 28/03/2010
    • Internaute 36639
      Retraite invalidité

    Ou l’on voit qu’il y a beacoup de progrès à faire pour nous soyons, les handicapé(e)s, mieux considéré(e)s. Certes, il y a la loi sur le handicap de 2005 mais celle-ci n’empêche pas pour l’instant que des aménagements soient faits pour nous faciliter la vie qui est déjà difficile à vivre avec notre handicap. Nous étions nombreux à manifester ce week-end contre les lenteurs d’application de la loi handicap 2005 et à demander que l’AAH (l’Allocation d’Aide Handicapé ) soit plus importante car elle ne sera que de l’ordre de 700 euros en septembre.
    Dans ma ville, une médiathèque a été construite en 2009 et malgré des réunions préalables à la mairie avec différentes associations, nous avons eu la désagréable surprise de voir celle-ci avec des portes très imposantes nécessitant l’aide d’une autre personne pour les ouvrir quand on est en fauteuil roulant. Il va falloir encore réclamer, intervenir pour obtenir satisfaction alors que l’on pourrait penser qu’avec la loi les choses seraient améliorées au moins pour les bâtiments publics neufs.
    La loi est une chose mais l’évolution des mentalités en est une autre, même si nos différents handicaps sont davantage pris en compte qu’auparavant. L’essentiel est de ne pas rester isolé et de contacter une association, d’y adhérer et d’y militer quand cela est encore possible... !

    Lien

  • carton
    carton répond à AlfredoGarcia
    Sous-titreur adaptateur pour (...)
    • Posté à 09h24 le 29/03/2010
    • Internaute 110181
      Sous-titreur adaptateur pour (...)

    Voilà des petites explications..

    La différence de qualité entre les différents sous-titrages diffusés à la télévision s’explique par le choix de la technique utilisée pour le réaliser. Il existe 3 types de sous-titrage : le sous-titrage adapté, le sous-titrage simultané par vélotypie, et le sous-titrage simultané par reconnaissance vocale.

    Le sous-titrage adapté consiste, pour les sous-titreurs adaptateurs, à rendre par écrit de façon la plus lisible possible, le texte émis oralement en en respectant absolument le sens et le rythme, et en en codifiant les données extra textuelles par des couleurs, placements spécifiques, descriptions des sons d’ambiance, etc... Ce type de sous-titrage adapté demande une très bonne maîtrise de la langue française, une large culture générale, et surtout du temps pour les professionnels le réalisant (on compte 1 h de travail pour 3 à 5 min de sous-titrage). Le travail du sous-titreur adaptateur est livré aux chaînes « prêt à diffuser », mais il est parfois relu une 2e fois par des correcteurs au sein des chaînes les plus soucieuses de la qualité du sous-titrage, quand les délais le permettent. Cette technique est employée pour le sous-titrage des émissions enregistrées, et donc diffusées en différé.

    La seconde technique par « vélotypie » consiste à reproduire de façon simultanée le discours émis. Ceci se fait par des professionnels qualifiés, expert de la langue française, ayant une excellente culture générale, et maîtrisant la technique de la vélotpypie (sorte de sténotype) qui demande environ 2 ans de formation. Ici, le discours n’est plus adapté, mais parfois synthétisé lorsque cela est possible et que ça n’en change pas le sens. Le texte est diffusé quasiment simultanément. C’est une technique employée pour le sous-titrage des émissions diffusées en direct, mais qui souffre du développement de la 3e technique…

    Dernière technique, donc : le sous-titrage simultané par reconnaissance vocale. Là, un sous-titreur dit « perroquet » répète tout ce qu’il entend dans un micro et c’est son ordinateur qui retranscrit le texte. Pour certaines chaînes, et uniquement sur leur demande, à côté de lui peut se trouver un correcteur qui relit rapidement les sous-titres ainsi rédigés avant de les envoyer en diffusion. La diffusion du sous-titrage se fait alors mot à mot, quelques secondes après. Idem : pas d’adaptation ni de codes couleurs, placements, mais un sous-titrage quasi en direct, et surtout moins coûteux que les autres techniques. Reste la qualité...

    Dans la perspective du 100% sous-titré à la télévision, puisque les chaînes voulaient trouver une technique pour un sous-titrage des émissions en direct au moindre coût, c’est le sous-titrage par reconnaissance vocale qui s’est fortement développé. Cependant, les espérances des chaînes et des laboratoires de sous-titrage dépassaient de loin les résultats effectivement observés aujourd’hui. Mais le désir de rentabiliser les investissements matériels l’emporte trop souvent, et les chaînes les moins soucieuses de la qualité du sous-titrage, via leurs laboratoires, n’hésitent pas à abuser de la technique, même là où ça ne fonctionne pas… Résultat : un sous-titrage simultané par reconnaissance vocale, utilisé au-delà de ce pourquoi il était initialement prévu. Et on se retrouve à voir de plus en plus d’émissions, pourtant enregistrées, sous-titrées comme si elles étaient diffusées en direct, voire pire… avec, forcément, une conséquence inacceptable sur la qualité du sous-titrage à destination du public sourd ou malentendant. Affaire à suivre…

    Extrait page facebook du Caasem - collectif des adaptateurs de l’audiovisuel pour les sourds et les malentendants

Verbes thématiques