Aujourd'hui l'Inde 28/03/2010 à 15h59

Le fondateur de la guérilla naxalite d'Inde retrouvé pendu

Aujourd'hui l'Inde"
Ella Martin | Aujourd'hui l'Inde


(De Delhi) Dans un village de Naxalbari (Bengale occidental), des sympathisants naxalites -la guérilla maoïste qui a connu une forte recrudescence ces derniers mois en Inde- ont retrouvé le corps sans vie de Kanu Sanyal. Le septagénaire, un des vétérans de la guérilla maoïste, se serait suicidé.

Alors que les rebelles naxalites continuent de cibler les forces de l’ordre et de s’attaquer aux trains dans l’Est de l’Inde, Kanu Sanyal a été retrouvé pendu le 23 mars dans sa maison de Hatighisa (Naxalbari).

Agé de 78 ans, l’homme était l’un des fondateurs du mouvement. Qualifié par certains de dépressif, on savait aussi qu’il souffrait de la prostate et des reins. Maladie trop douloureuse ou suicide provoqué par une désillusion ? Car Kanu Sanyal, révolutionnaire de la première heure, n’appréciait pas la tournure violente adoptée par le mouvement ces dernières années.

« C’est juste de la violence. Les maoïstes exploitent la situation, cela n’améliore pas la vie des paysans », aurait dit le vieil homme lors d’une interview à Antara Dev Sen, journaliste du site DNA. Et alors que son interlocutrice aurait rétorqué que dans son temps, c’était aussi le cas, l’entêté se serait targué de cette réponse :

« C’était vraiment différent. Nous étions dans l’erreur, mais notre lutte était entière, un mouvement du peuple paysan sincère et authentique. »

Dans les années 60, la crise agraire se fait sentir en Inde. Peu après que le pays est devenu une république en 1950, l’abolition du « landlordism », un système de redistribution des terres favorisant les gros propriétaires, est votée. Mais la bourgeoisie refuse de s’exécuter. La colère gronde chez les paysans, notamment chez Kanu Sanyal, un jeune homme vivant dans le Nord du Bengale occidental, dans le village de Naxalbari.

Le 25 avril 1967, la police ouvre le feu sur lui et sur deux autres de ses amis, Charu Mazumbar et Jungal Santhal, alors que le trio tente de fomenter une révolte paysanne dans le village.

La naissance du mouvement naxalite

Le 22 avril 1969, sur une place publique de Calcutta, Kanu Sanyal proclame officiellement la naissance du mouvement naxalite, choisissant symboliquement la date d’anniversaire de Lénine. Le jeune leader va user de son charisme pour changer les mentalités. Son objectif : mener une révolution en Inde et renverser l’ordre féodal par une révolte populaire. Les débuts du mouvement ne sont des plus paisibles.

Kanu Sanyal est rapidement dépeint comme un « grand révolutionnaire » en se démarquant des cadres « paisibles “ des partis communistes. Il étend son mouvement à d’autres Etats, comme l’Andhrah Pradesh, et clame publiquement avoir le soutien de la Chine, sans que cela ne soit réellement prouvé.

En août 1970, le jeune leader, qui vit caché, est arrêté pour complot et est emprisonné en Andhra Pradesh. Pendant ce temps, les partisans se divisent et éclatent en petits groupes à forte tendance maoïste.

A la suite de l’échec d’un soulèvement naxalite et de la mort en 1972 de Charu Mazumbar, son compagnon de route et cofondateur du mouvement, il décide d’abandonner le recours à la violence. Lorsqu’il sort de prison en 1977 grâce à l’intervention du chef du gouvernement communiste du Bengale occidental Jyoti Basu, Kanu Sanyal affirme qu’il désapprouve ouvertement la lutte armée.

Quelques années plus tard, plusieurs groupuscules se rassemblent et créent l’Organisation communiste indienne, à tendance léniniste et marxiste. Kanu Sanyal en devient immédiatement le nouveau secrétaire général, jusqu’à sa mort.

Son suicide est interprété par certains comme un dernier acte de protestation, un message destiné à son ancienne famille politique, dont il dénonçait les dérives violentes.

Publié initialement sur
Aujourd'hui l'Inde
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  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 19h36 le 28/03/2010
    • Internaute 16438
      ici et là

    2010 en France peut-être, mais en Inde dans les régions tribales où les naxalites sont surtout présent beaucoup de gens vivent encore comme au Moyen Âge, les landlords notamment disposant des paysans comme les seigneurs faisaient avec leurs serfs.

    • Edouard Chastagnier
      Edouard Chastagnier répond à le soudanais
      Bogue la galère
      • Posté à 22h05 le 28/03/2010
      • Internaute 101113
        Bogue la galère

      Très bon résumé. Ce que tu dis est exact... mais il est si difficile d’expliquer ici dans quelles conditions épouvantables vivent ces malheureux serfs...

      Honneur à Kanu Sanyal qui a défendu les esclaves contre les maîtres toute sa vie durant !

       
      • le soudanais
        le soudanais répond à Edouard Chastagnier
        ici et là
        • Posté à 11h59 le 29/03/2010
        • Internaute 16438
          ici et là

        Pour les anglophones voila un texte de Mandela qui explique sa vision de la violence et de la non-violence - qu’il considérait comme une stratégie comme une autre, adoptée selon les circonstances. Stratégie qui du être progressivement abandonnée en Afrique du sud quand l’ennemi intensifia le recours à cette violence régulièrement et systématiquement contre les membres ou sympathisants de l’ANC :

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      1 autres commentaires
  • GWERN
    GWERN
    Ex militant du vaste mouvement (...)
    • Posté à 23h05 le 28/03/2010
    • Internaute 60684
      Ex militant du vaste mouvement (...)

    Pour aller plus loin cet ouvrage, en fait le rapport d’un policier indien ,seul ouvrage documenté sur ce sujet paru en France

    Prakash Singh Histoire du Naxalisme (1967-2003)
    Jacqueries et guérillas de l’Inde
    Editions « le nuits rouges “

    Présentation : Un réformisme armé

    Les révoltes, jacqueries et guérillas qui agitent les campagnes du centre-est de l’Inde depuis le soulèvement de Naxalbari en 1967, dites dès lors naxalistes, peuvent être intégrées à deux séquences historiques : celle des guérillas paysannes communistes du xx e siècle, et celle, beaucoup plus ancienne, du banditisme rural.

    Les rébellions, le banditisme rural et la constitution de zones dissidentes sont récurrentes en Inde du fait de sa géographie et de sa démographie. Particulièrement, bien sûr, dans les régions reculées, dédaignées ou abandonnées par le pouvoir central, couvertes de forêts denses ou nichées au creux de montagnes peu accessibles. De ce banditisme, les Français ont quelque idée depuis Phoolan Devi, cette paysanne de basse caste qui avait rejoint, puis dirigé une bande armée pour se venger de membres d’une caste plus élevée dans la hiérarchie qui l’avaient maltraitée. Dans les récits tirés de son équipée sauvage 1, on découvre l’existence de nombreuses autres bandes, installées aux confins de l’Uttar Pradesh et du Madhya Pradesh, pas très loin des terres d’élection du naxalisme. Certains de ces dacoits sont de franches crapules, mais d’autres pratiquent une forme de banditisme d’honneur ou social, qui redistribue une partie de ses gains aux pauvres. Ceux-ci tiennent un discours proche de celui des naxalistes. La plupart du temps, ces bandes sont liées à un segment local d’une caste qui les ravitaille à l’occasion ou les utilise pour régler des comptes. On verra que l’action de certains groupes naxalistes a pris parfois l’allure d’une guerre de castes, ce qui peut accréditer la thèse d’un glissement de la guérilla politique vers un banditisme simple, comme l’affirment les médias indiens. Mais, si des délinquants rejoignent parfois les naxalistes, on ne signale ni osmose, ni alliances, ni affrontements entre bandes de dacoïts et de naxalistes. Les deux phénomènes demeurent bien séparés, si les causes sont identiques : c’est généralement une injustice ou une humiliation infligée par un dominant de village, qui fait le bandit aussi bien que l’insurgé. Marxismes paysans

    L’autre séquence est celle des nombreuses guérillas paysannes menées dans le monde entier au nom du communisme, tout au long du siècle dernier. La plus connue est celle que lança le pc chinois après 1927 lorsque ses cadres furent massacrés dans les villes côtières. C’est la principale source d’inspiration des naxalistes qu’ils s’évertuent à copier point par point. Mais le mouvement a aussi de nombreux points communs avec le Parti communiste indochinois – dont le leader, Ho Chi minh, fut l’un des premiers à souligner l’importance stratégique de la paysannerie –, ainsi qu’avec les autres insurrections asiatiques liées à la décolonisation des décennies 1940 et 50, en Malaisie, aux Philippines… et en Inde même.

    Malgré le poids écrasant de l’héritage maoïste, le naxalisme est tout à fait assimilable aux guérillas latino-américaines, dont il remplit les mêmes fonctions [voir ce qu’en dit l’auteur p. 196]. Comme, entre autres, les communistes pro-Russes des FARC de Colombie, les naxalistes rendent la justice, construisent ou restaurent écoles, dispensaires, puits, moulins… Comme, par exemple, les castristes péruviens des années 1960, ils assassinent les paysans accapareurs, grigous et ignorants, les usuriers et les policiers. Comme le Sentier lumineux des années 1980-90 [et le fln algérien], ils exercent des représailles sur les villages récalcitrants et imposent un strict code moral, puritain, à la population. Comme les farc encore, ils tiennent des régions entières [quoique de manière moins durable] où ils ont construit un Etat bis et imposé leur système fiscal. Et, comme les anarchistes italiens Malatesta et Cafiero le firent un jour de 1877, ils brûlent les actes notariés et les dettes, tentant d’abolir en une heure des siècles d’oppression.

    Malgré les opérations lancées périodiquement contre eux, et qu’ils n’ont pas les moyens de combattre frontalement, les naxalistes se reconstituent assez rapidement. Le plus souvent, leur domination est fluide, flexible, peu visible au premier coup d’œil, sinon par des inscriptions vengeresses barbouillées sur les murs. Ils combinent agitation légale et coups de main, incendies d’édifices et meurtres ciblés d’‘ ennemis de classe ’, y compris parfois des militants de groupes rivaux. A cette réserve près, on pourrait parler de fonctionnement ‘ en réseau ’…

    Qu’ils soient instrumentalisés par des intellectuels des villes, ou l’inverse, le fond de tous ces mouvements qui ont traversé le xxe siècle est évidemment la terre, qui doit fournir à celui qui la cultive le moyen de vivre dignement – même si cette réappropriation doit s’accompagner d’une collectivisation totale ou partielle. Dans les campagnes arriérées des pays colonisés, où la domination sociale s’affirme franchement, où les superstitions et les vendettas [et en Inde les mesquineries délétères de la lutte des castes] envahissent le champ de la conscience, le communisme, comme abolition de la propriété et de l’Etat, est – encore plus qu’ailleurs – un objectif à long terme. Aussi, la violence des moyens employés par les naxalistes, comme avant eux par les maoïstes, se conjugue avec la modestie des buts proclamés : une alliance entre la classe ouvrière et la bourgeoisie dite nationale pour libérer ‘ la nation opprimée ’. Autrement dit, ‘ la Révolution démocratique ’. Si l’on entre un peu dans le détail de leurs programmes politiques, on voit aisément qu’ils ne dépassent pas ceux des partis radicaux du début du xx e siècle et qu’au quotidien leur action touche à l’humanitaire, il est vrai un peu ‘ musclé ’.

    Pourtant, cette modération n’a pas empêché les guérillas victorieuses de déboucher sur des régimes socialistes, entendons la nationalisation de l’industrie et du commerce et le parti unique. Mais, dans le cas de la Chine, c’est l’incapacité de l’ectoplasmique bourgeoisie à remplir sa ‘ mission historique ’ qui a conduit le pc à prendre en main l’économie en 1949. Dans celui de Cuba, c’est l’hostilité persistante des USA qui a forcé l’équipe nationaliste révolutionnaire de Castro à s’allier avec l’urss. Par un de ces paradoxes dont l’Histoire est coutumière, c’est donc appuyés sur la paysannerie et au nom d’idéaux démocratiques que se sont édifiés les régimes communistes. Ce n’est pas tout à fait le cas de la révolution bolchévique, partie des usines, encore que l’on doive convenir que celle-ci n’a pu vaincre qu’une fois les paysans mobilisés au nom du mot d’ordre : ‘ La paix, la terre et le pain ’.

    Que les partis communistes aient été forcés de se substituer à une bourgeoisie défaillante ou que, par une subtile tactique tendant à exploiter ses contradictions, ils aient réussi à la duper, le résultat est le même : sur une bonne partie de la planète, la propriété privée a été abolie pendant un nombre variable de décennies [sept sur le territoire de l’ex-urss], le temps de permettre à des pays dominés par l’Occident d’édifier un minimum d’infrastructures et de constituer une classe de capitalistes privés de quelque consistance. Bien évidemment, ceux qui ont dirigé ces Etats prétendaient et pensaient faire tout autre chose, au moins dans les débuts. De la même façon qu’on n’est rarement aimé pour ce que l’on voudrait, les organisations humaines font bien l’histoire mais jamais celle qu’elles croient. En attendant que se rééditent en Inde de tels développements – hypothèse très improbable –, le naxalisme continuera à se réclamer du ‘ léninisme ’. C’est-à-dire les méthodes de gouvernement de la Russie d’après 1917 : une dictature bien centralisée, gouvernant au moyen de commissaires politiques disciplinés, qu’avaient déjà pratiquée les jacobins – et dont Trotsky, en tant que chef de l’Armée rouge, partage la paternité . Depuis, ce modèle de fusion organique du politique et du militaire a été adoptée par toutes les guérillas du siècle, y compris celles qui n’admettaient dans leur idéologie qu’une dose modérée de socialisme. C’était le cas notamment du fln algérien, déjà cité, organisation qui marque historiquement la transition entre guérillas communistes et islamistes. C’était aussi, plus récemment, celui des combattants de l’unita ou encore du fpl de l’Erythrée, devenu plus ‘ libéral ’ sans cesser d’être ‘ léniniste ’, ou encore, bien que leur terrain d’action était plus urbain, des Moudjahidines du peuple iraniens.

    Scissions dans le communisme indien Le naxalisme a surgi dans la partie indienne du Bengale. Un Etat traditionnellement agité par les joutes politiques, dont les élites sont persuadées de leur supériorité et se souviennent que Calcutta a été la première capitale du Raj britannique. Cette province a été aussi le berceau du communisme indien et la terre natale d’un de ses fondateurs, Manabendra Nath Roy, qui joua aussi un rôle en Chine, en 1927, au service du Komintern.

    Jusqu’en 1947, le Parti communiste indien (cpi) a mené de front luttes sociales, ouvrières et paysannes, et luttes pour l’indépendance. Il influençait largement l’aile gauche du Parti du Congrès, dont d’ailleurs une partie des cadres était formée à Moscou. Encouragés par la victoire russe, le cpi organise après la fin de la IIe Guerre mondiale les insurrections du Tebhaga, au Bengale, et du Telengana, en Andhra Pradesh [cf. p. 20]. La première des deux est liée à l’effroyable famine de 1943 due aux réquisitions de l’armée anglaise et qui, selon la plupart des historiens, fit entre 3 et 4 millions de morts. Le cpi rentrera dans le rang en 1951 et acceptera complètement le jeu parlementaire, se contentant depuis lors de ne peser sur lui qu’au travers de ses syndicats ouvriers et paysans.

    Une première scission intervint en 1964 avec la constitution du Parti communiste (marxiste), [cpi (m)], favorable aux thèses exprimées alors par Pékin contre Moscou la ‘ révisionniste ’. D’emblée, le Bengale fournit la plus grosse partie des militants de cette organisation, bien implantée aussi dans le méridional Kérala. Cependant, sa politique de Front uni avec des partis bourgeois pour conquérir le pouvoir dans les Etats régionaux laissa l’aile gauche insatisfaite. Celle-ci était de plus agacée par la circonspection manifestée par la direction du parti à l’égard de la Chine, qui occupe depuis 1962 des territoires revendiqués par l’Inde,

    Il est significatif que les événements de Naxalbari ont eu lieu le lendemain même de l’installation du premier gouvernement de coalition au Bengale, dont le cpi (m) est l’élément principal. Sommé par ses alliés comme par le pouvoir central de prendre ses distances avec ces pratiques, le parti va louvoyer pendant des années. Alternant répression et mesures en faveur de la paysannerie pauvre, il réussira cependant à se débarrasser presque complètement du naxalisme.

    C’est par une nouvelle scission de ce parti que naîtra le cpi (ml) en 1969, après la libération, par le Front uni, de ses militants emprisonnés. Menée par des intellectuels, la nouvelle formation subit l’influence très forte d’une Chine alors en pleine ‘ révolution culturelle ’ et prodigue de proclamations révolutionnaires. Son imitation à la lettre des pratiques, des analyses, des formulations maoïstes, dans leur style empesé et répétitif, est tout à fait frappante. Le premier secrétaire général, Charu Mazundar, sera pourtant accusé de trotskysme pour avoir voulu brûler l’étape de la ‘ révolution démocratique ’. Il est vrai que, dans cette première époque, les naxalistes ont développé en sus des canons maoïstes une critique du parlementarisme et du syndicalisme que l’on qualifierait plutôt d’ultra-gauche.

    Le premier assaut naxaliste ne sera qu’un feu de paille, encore qu’étendu au pays entier, quasiment. Malgré une série de troubles graves à Calcutta [aujourd’hui Kolkata] en 1970 2, la guérilla essentiellement campagnarde du cpi (ml) s’effondrera sous les coups du pouvoir central au tournant de 1971-72. Le coup de grâce lui sera porté par la décision de Pékin de soutenir le régime militaire du Pakistan lors de la sécession de sa province orientale [devenue le Bangla Desh] à partir d’avril 1971. Par affinité nationale, nombre de naxalistes bengalis avaient passé la frontière pour aider leurs compatriotes musulmans aux prises avec l’armée pakistanaise, puis avec l’armée indienne.

    Mais les mêmes causes engendrant les mêmes effets, les naxalistes ont réapparu dans les années 1980. Moins triomphalistes, plus prudents, les divers groupes se partagent ou se disputent depuis lors quelques régions reculées du Centre-Est. Ici, les différences entre groupes ne sont pas sociologiques, encore moins théoriques, mais territoriales. En attendant la révolution, les diverses organisations naxalistes – qui se réclament toutes d’un mythique cpi (ml) – administrent divers territoires, en concurrence avec les Etats établis. Elles sont amenées parfois à protéger des entreprises commerciales, dont l’activité était initialement dénoncée comme nuisible [coupes de bois, etc.], quand celles-ci acceptent de passer à la caisse. Une certaine sous-traitance s’instaure : l’Etat central pouvant trouver avantageux parfois, et sans l’avouer, de laisser faire ces administrations parallèles qui remplissent à moindre coût des tâches utiles [enseignement, santé…], tout en faisant reculer l’emprise de formations sociales et mentales décidément trop archaïques. On a accusé parfois les leaders naxalistes de détourner l’argent de leurs taxations mais sans éléments bien probants jusqu’à maintenant. Il est avéré d’autre part qu’ils ne touchent pas à la drogue, qu’ils interdisent au contraire, avec l’alcool, dans leurs fiefs. Par contre, il apparaît, comme l’auteur le signale, des cas d’entente ponctuelles avec des partis assez éloignés de l’idéal socialiste et des négociations sporadiques avec les autorités officielles. Mais ces rapprochements ne s’accompagnent pas pour l’instant d’une modération dans les moyens employés qui vont jusqu’à l’assassinat de ministres de gouvernement régionaux.

    Révolution verte contre révolution rouge Dès la fin des années 1960, le naxalisme avait essaimé vers les plateaux difficiles d’accès du Centre-Est de l’Inde, régions où il est maintenant cantonné [cf. les cartes pp. 23 et 182]. Cette partie du pays accusait déjà un net retard sur l’Ouest dont certains paysans [appelés aussi koulaks] avaient tiré profit de la ‘ Révolution verte ’, permise par une meilleure fertilité des sols, et même sur le Sud, aux structures sociales moins pesantes. Dans cette Inde du coton et des céréales pauvres, couverte de montagnes et de jungles, de gorges et de ravines, l’exploitation des cultivateurs est féroce. Elle est facilitée par le fait que ceux-ci appartiennent souvent à des communautés aborigènes, appelées ‘ tribus répertoriées ’.

    Ces contrées conservent l’empreinte d’un système séculaire où la terre était possédée en fait par les percepteurs d’impôt. Les Anglais transformèrent ces zamindars, ainsi qu’on les nommait dans l’Est, en propriétaires en titre ; ils détenaient en 1947 encore 57 % des exploitations. 3 Ne cultivant pas la terre eux-mêmes, ils engendraient une chaîne de nombreux intermédiaires aux statuts plus ou moins précaires, avec tout au bout le métayer à l’année et le journalier. Dans cet univers où la terre ne se vendait pas, mais s’attribuait, les propriétaires riches cherchaient moins à agrandir leurs domaines par l’éviction des paysans qu’à assurer leur domination sur ceux-ci par un enchaînement de dettes perpétuelles et la multiplication des fermages encaissés. En cela l’Inde était assez semblable à la Chine. Qualifiés de ‘ parasitaires ’ par les marxistes, dans la mesure où, à la différence des gentlemen-farmers anglais, ils ne cherchaient guère à améliorer les rendements, ces landlords ont permis le maintien d’une bonne partie de la paysannerie, malgré les terribles famines qui l’ont décimée plusieurs fois 4. Les réformes engagées par Nehru après l’indépendance fixaient un plafond de terres qu’une famille, notion très large ici, ne pouvait dépasser. Les zamindars durent faire une place aux couches montantes de paysans moyens, telles les jotedars au Bengale, qui en fait prirent leur place. Car les nouveaux venus s’entendirent rapidement avec leurs relais politiciens pour amoindrir ou annuler l’effet des réformes agraires.

    Ce réformisme armé n’a pas été sans résultats, même si, comme il arrive souvent, ce ne sont pas ceux qui ont mené le combat qui recueillent ses fruits. Son principal succès est peut être d’avoir fait prendre conscience aux paysans que leurs exploiteurs n’étaient pas invincibles. Car, pour la majeure partie de la population, les conditions de vie restent très difficiles. Selon les chiffres officiels, le nombre des Indiens vivant sous le ‘ seuil de pauvreté ’ aurait reculé sensiblement partout, et à la ville comme à la campagne, passant de 55 % en 1973 à 26 % en 2000. Soit tout de même encore 260 millions de personnes dont la faim est la préoccupation première. Parmi les Etats aux prises avec les naxalistes, l’Andhra Pradesh ne compterait plus que 11 % de très pauvres contre près de 58 % en 1973 ; le Madhya Pradesh 37 % contre 61,4 % ; le Bihar 44 % contre 55,8 % ; l’Orissa 48 % contre 71 % ; le Bengale 32 % contre 64 % 5. La cause de ces progrès seraient ‘ les réformes ’ engagées depuis les années 1990, mais d’autres sources signalent qu’elles ont aussi entraîné une recrudescence des formes déguisées de servage et d’exploitation forcenée des enfants, des femmes et des réfugiés, à la ville et à la campagne. 6 Ce qui n’a rien de surprenant, vu qu’il s’est passé la même chose partout ailleurs.

    * *

    Le naxalisme est largement ignoré en Europe malgré les cohortes grandissantes de touristes qui viennent régulièrement faire le plein de spiritualité en Inde ou y passer quelques semaines à bon compte. Il faut dire que les ouvrages politiques ne traitent que rapidement du sujet et en sous-estiment l’ampleur.

    Cette monographie, qui a parfois des allures de rapport administratif, a pour auteur l’ancien chef des gardes-frontières de l’Union. Il a aussi dirigé la police de l’Etat surpeuplé d’Uttar Pradesh. Nous la publions à titre de document, car même en anglais c’est, à notre connaissance, la seule à couvrir trente-six années de naxalisme – Prakash Singh ayant bien voulu compléter son travail pour cette traduction française, puisque l’édition originale a paru en 1995. Il nous a fourni par ailleurs les documents photos qui illustrent le livre et donné de nombreuses précisions que nous avons intégrées dans nos notes de bas de page.

    Aujourd’hui, dans une semi-retraite, l’auteur a, aux postes qu’il a occupés, combattu les séparatistes du Pendjab, du Cachemire et de l’Assam. Il a aussi étudié le phénomène naxaliste comme officier de renseignements, sans prendre une part directe à sa répression. Dans un livre de souvenirs, ce policier qui s’est souvent heurté dans ses fonctions aux politiciens, notamment lors de la consternante affaire d’Ayodhya [cf. p. 187], écrit que ‘ c’était une tentative sincère, quoique maladroite, de changer un système qui n’avait pas tenu ses promesses et ne défendait pas les intérêts de la majorité du peuple ’. 7 Malgré ses limites – il est évidemment plus insisté sur les crimes des maoïstes que sur ceux des policiers lancés à leurs trousses 8 –, ce travail développe quelques considérations critiques sur le système politique et use d’une liberté de langage qu’on ne trouve pas fréquemment sous la plume des policiers pris par le prurit historien.

    Notes :

    1.Moi, Phoolan Devi, Reine des Bandits. Marie-Thérése Cuny et Paul Rambali. Fixot, Paris, 1996. Devi. Irène Frain. Livre de poche, Paris, 1995. 2. Sur ces événements, on peut lire en français le roman de Mehasweta Devi, gloire des lettres indiennes, la Mère du 1084. Actes Sud, Arles, 2001. 3. Voir Histoire politique de l’Inde indépendante, de Max Jean Zins. puf, Paris, 1992. Prakash Singh donne des chiffres un peu différents [cf. p. 207]. 4. Voir Génocides tropicaux, de Mike Davis. La Découverte, Paris, 2003. Nombreux passages sur l’Inde colonisée. 5. Report of the Expert Group on Estimation of Proportion and Number of Poors. Govt of India, juillet 1993. – Poverty Estimates for 1999-2000. Govt of India, février 2001. – Tenth Five Year Plan. Planning Commission, février 2001. 6. Voir, de Christophe Jaffrelot, La démocratie en Inde. Religion, Caste et politique. Fayard 1998. Et, sous sa direction, L’Inde contemporaine, Fayard, 1996. 7. From Kohima to Kashmir. Rupa & C°, Delhi, 2001. 8. Les naxalistes parlent de nombreux militants torturés et assassinés par les policiers ou les gardiens de prison, ainsi que de représailles indiscriminées contre les paysans, de villages brûlés, etc.

    • nemo3637
      nemo3637 répond à GWERN
      Déchoukeur
      • Posté à 01h34 le 29/03/2010
      • Internaute 44521
        Déchoukeur

      Excellente information. Merci.
      Il existe aussi en Inde des mouvements syndicalistes relativement importants.

    • TienTien
      TienTien répond à GWERN
      impavide devant les ruines de (...)
      • Posté à 07h50 le 29/03/2010
      • Internaute 86881
        impavide devant les ruines de (...)

      Un grand merci pour toutes ces informations. C’est peu de dire que nos misérables médias manquent singulièrement à leur tâche ! Le seul article relativement détaillé que j’avais trouvé sur ces mouvements paraissait il y a un an ou deux dans le Monde Diplomatique. Je tenterai de le retrouver dans mon terrible fatras.

    • le soudanais
      le soudanais répond à GWERN
      ici et là
      • Posté à 15h04 le 29/03/2010
      • Internaute 16438
        ici et là

      Après un passage en Inde il y a quelques années, j’ai pu ramener une vidéo naxalite vraisemblablement utilisée pour les nouvelles recrues, la personne qui me ’la donnée avait brièvement visité un de leurs camps. le côté propagande enlevé, le contenu était très intéressant, je peux essayer de l’uploader qq part si je la retrouve et si ça intéresse quelqu’un.

      • GWERN
        GWERN répond à le soudanais
        Ex militant du vaste mouvement (...)
        • Posté à 19h02 le 29/03/2010
        • Internaute 60684
          Ex militant du vaste mouvement (...)

        Ce serait une bonne idée !
        Comme source d’information et pas forcément comme le croient certains ici un appui idéologique à un mouvement particulier ! Des amis à moi ont croisés il y a quelques années des membres de la guérilla « maoïste » au Népal et ceux ci se révélèrent totalement indifférent à leurs présences ; pas sûr qu’ils aient survécus à une même rencontre avec le Sentier Lumineux au plus fort de sa guérilla !

    • Désinscrit le 23 avril
      • Posté à 17h01 le 29/03/2010
      • Internaute 87591

      Comme, entre autres, les communistes pro-Russes des FARC de Colombie, les naxalistes rendent la justice, construisent ou restaurent écoles, dispensaires, puits, moulins…
      - les naxalistes, peut etre, je connais pas, les FARC ça c’est la blague du jour...

      • GWERN
        GWERN répond à Désinscrit le 23 avril
        Ex militant du vaste mouvement (...)
        • Posté à 18h55 le 29/03/2010
        • Internaute 60684
          Ex militant du vaste mouvement (...)

        Dans leurs zones les FARC assurent (en bien ou en mal) un minimum des tâches liées à une structure de pouvoir territorial dont des écoles et des hôpitaux.

         
        • Désinscrit le 23 avril
          • Posté à 19h50 le 29/03/2010
          • Internaute 87591

          je connais pas cette guérilla indienne, je me garderai donc de porter un jugement, par contre sur les farc qui restaureraient des écoles, des moulins (on croirait qu’on parle d’une ong...), des hopitaux, rendraient la justice (la justice rendue par les farc... je prefere rien dire)... j’ai failli m’étouffer. Les farc ne sont rien de tout ça, l’auteur de l’article que vous citez qui sort ça ferait bien d’aller y faire un tour...
          Dans les zones qu’ils controlent (de moins en moins dieu merci), effectivement, ils font la loi (leur loi, celle du fusil), mais la construction d’écoles...

          • GWERN
            GWERN répond à Désinscrit le 23 avril
            Ex militant du vaste mouvement (...)
            • Posté à 23h47 le 29/03/2010
            • Internaute 60684
              Ex militant du vaste mouvement (...)

            Plutôt que de polémiquer inutilement, voyons ce qu’en dit un certain Pécaud auteur d’un ouvrage sur eux et résumé dans cet article :
            Hérodote N° 126
            Voir le sommaire de ce numéro
            Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques
            Daniel PÉCAUT
            - Parmi tous les phénomènes de guérilla en Amérique latine, les FARC-EP (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia) constituent un cas exceptionnel. Leur longévité, leur cohésion, leurs effectifs, leur implantation territoriale, leurs succès militaires sont là autant de données remarquables. Le fait qu’elles disposent depuis 1980 de ressources économiques considérables concourt largement à leur potentiel stratégique. Cela aurait cependant pu provoquer leur éclatement. Leur longévité et le maintien de leur cohésion renvoient donc à deux autres facteurs : l’ethos ruraliste qui continue à les caractériser et qui perpétue une dimension majeure de ressentiment ; le primat accordé à l’action militaire sur l’action politique. Ces deux spécificités ont leur revers : dans un pays urbanisé et face à un régime qui se réclame de la démocratie, même s’il entérine maintes distorsions aux règles que celle-ci comporte, les FARC ne peuvent bénéficier que d’une crédibilité politique réduite.

            Voir aussi son ouvrage :
            Les Farc : Une guérilla sans fins ?
            de Daniel Pécaut (Auteur)

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