Enquête 25/03/2010 à 19h21

« Massacre archéologique » en cours à Pontoise

David Servenay | Ex-Rue89

Des archéologues se battent contre la municipalité qui veut rénover deux places situées sur une nécropole médiévale. Enquête.


Emprises des places sur photo aérienne et localisation des opérations (DR)

Vous cherchez une statue polychrome d’époque médiévale pour votre salon ? Rendez-vous aux pieds de la cathédrale de Pontoise où, depuis quelques semaines, des fouilles archéologiques conduites par des amateurs préparent le terrain à la réfection d’une place. Sans réelle protection, ni projet scientifique. Des archéologues professionnels dénoncent un « chantier bricolé ». Un comble pour une cité classée « ville d’art et d’histoire ».

Des travaux sans diagnostic préventif

L’affaire commence il y a un an, en mars 2009. Jean-Marc Gouedo, conservateur régional en archéologie pour le Val d’Oise, est prévenu qu’à Pontoise, la mairie a prévu pour l’été une opération de rénovation des deux places qui entourent la cathédrale Saint-Maclou, le petit et le grand Martroy.

Ce site est connu pour abriter une nécropole du XIIe siècle. Densité observée lors de fouilles en 1984 : 350 squelettes pour 200 m2 ! Pas exactement le désert des curiosités.


Un plan de Pontoise au XVIIe sans les faubourgs (DR)

La municipalité « oublie » de déclarer son projet à la préfecture de région. Or, la loi du 17 janvier 2001 sur l’archéologie préventive et ses décrets d’application indiquent clairement l’obligation faite aux collectivités territoriales d’alerter les services de l’Etat, en temps et en heure.

En clair, lorsqu’un aménageur sait qu’il va trouver des restes archéologiques, il doit faire procéder à un diagnostic professionnel pour circonscrire la zone de fouilles, en déterminer l’ancienneté et la valeur. Selon Philippe Houillon, député-maire UMP de Pontoise, cette absence de déclaration est logique :

« D’après les plans que nous avions, le cimetière était beaucoup plus profond. Les travaux sont juste destinés à refaire la surface de la place. »

Argument repris par la direction régionale des affaires culturelles (Drac), qui fait une lecture minimaliste des textes, à l’instar de la patronne de la Drac, Murielle Genthon :

« A partir du moment où on ne détruit rien, nous n’avons pas la prétention de mettre à jour l’ensemble du cimetière. »

Août 2009 : les travaux commencent place du petit Martroy. En urgence, le service régional d’archéologie confie la fouille à un agent municipal. Seul et sans matériel, avec quelques bénévoles, il évite le pire. Là encore, Philippe Houillon confirme l’absence de déclaration préventive :

« Au début des travaux, on a découvert -on savait qu’il était là- le cimetière. Nous avons alors saisi la Drac qui dirige les opérations. Nous faisons ce qu’elle nous dit de faire. »

En réalité, les choses sont plus informelles. Le service régional d’archéologie dépêche aussi un archéologue confirmé du conseil général pour suivre les fouilles, mais juste en appui pour éviter le pire.

« Cela n’a pas un intérêt patrimonial majeur »

22 février 2010, même scénario. Cette fois-ci, les travaux concernent la place du Grand Martroy. Toujours pas de fouille préventive, ni de « fouille programmée », comme disent les archéologues professionnels, quand il s’agit d’une campagne obéissant à des objectifs scientifiques. Un simple « sauvetage d’urgence », surveillé par le même agent municipal, avec quelques bâches, des planches et des sacs poubelles pour conserver les ossements. Philippe Houillon :

« Nous faisons exactement ce que la Drac nous demande. Elle a d’ailleurs demandé un délai supplémentaire d’une semaine. Et puis, c’est sur une petite emprise et cela n’a pas un intérêt patrimonial majeur. »

L’argument agace les professionnels. « Comment présumer l’intérêt historique tant que l’on a pas fouillé ? », avance une spécialiste du médiéval.

« Une vraie fouille sur 3 000 m2 permettrait de comprendre comment se structure le centre ancien de Pontoise, avec 1 000 ans de pratiques funéraires, de vie sanitaire et sociale... »

La vision de Philippe Houillon n’est d’ailleurs pas celle du directeur du centre technique municipal, Eric Schoubert, lorsqu’il vante la qualité des fouilles dans le Parisien. Les dernières découvertes -un buste de statue polychrome, une tête d’angelot, des caveaux et des fibules- méritent largement l’intervention de professionnels chevronnés.

« On est en train de faire un massacre archéologique, ajoute notre spécialiste, comme on les faisait il y a 30 ans. C’est vraiment un chantier bricolé. »

Allusion à la réfection des Halles parisiennes et aux dégâts occasionnés au cimetière des Saints-Innocents. La polémique avait alors provoqué une forte mobilisation de la communauté scientifique. A Pontoise, plusieurs archéologues décident de monter au créneau. Discrètement, car ils risquent leur poste. Le 12 mars, ils adressent une lettre ouverte à tous les conseillers municipaux, les alertant sur un « patrimoine archéologique menacé » :

« La nature des occupations archéologiques requiert une véritable campagne de fouille et la mise en place d’une étude rigoureuse. En effet, la durée d’utilisation d’un tel cimetière et la population qui y est inhumée ne peut être étudiée sans fouille archéologique approfondie. »

Problème : une campagne « programmée », réalisée par des professionnels, coûte plusieurs centaines de milliers d’euros. Mais surtout, la mairie veut aller vite, car les fouilles gênent le stationnement et les commerçants présents sur la place râlent.


Le chantier de fouilles (DR)

Deux logiques irréconciliables : court terme ou long terme

Une fois le délai de fouille écoulé (le 6 avril prochain), la mairie veut aller vite pour achever les travaux de réfection. Philippe Houillon ne s’en cache pas :

« Il faut conjuguer un délai raisonnable pour des fouilles sérieuses, mais nous sommes aussi en plein cœur commercial et on ne peut pas immobiliser cet espace pendant un an, sous peine de faire crever tout le monde... »

A contrario, plusieurs conseillers d’opposition dénoncent le double discours de la mairie. Delphine Lagrené (ex-LCR et élue du collectif unitaire de Cergy) :

« Les élus de la majorité n’ont pas conscience de la valeur archéologique du site. D’un côté, c’est une vision de court terme relayée par le lobby des petits commerçants, de l’autre la vision de développement à long terme qui est complètement négligée. »

Les archéologues sont donc ulcérés par le court-termisme pontoisien. A Gonesse ou Villiers-le-Bel, rappellent-ils, les mairies ont consacré des budgets importants pour protéger leur patrimoine. En guise de solution, ils proposent une « action programmée » pour cet été, campagne courte (deux mois) et à bon prix (avec des bénévoles). Là aussi, le cœur de la responsable de la Drac balance :

« Vous savez l’archéologie... Notre travail, c’est de trouver un compromis entre des impératifs d’aménagement et la sauvegarde du patrimoine. »

Le conflit est vif, car la ville médiévale bénéficie depuis 2006 du label « ville d’art et d’histoire », l’obligeant à promouvoir la sauvegarde archéologique. La perspective de voir le cimetière Saint-Maclou à la benne, sans étude anthropologique rigoureuse est donc insupportable pour les passionnés d’histoire. Ce jeudi soir, le sujet sera évoqué en conseil municipal.

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  • Innsa
    • Posté à 19h57 le 25/03/2010
    • Internaute 28859

    Les commerçants pensent « pognon », la population pense « trouver une place pour garer ma caisse », le maire pense « votes », les archéologues pensent « culture »...
    Bonne chance aux archéologues pour raisonner les autres.

  • dupont63
    • Posté à 20h09 le 25/03/2010
    • Internaute 109764

    Heu, bonjour. Je découvre ce site. Mais j’ai un doute, y serait pas un peu de gauche ?
    Et Pontoise, elle serait pas dirigée par une municipalité de droite ?
    J’crois bien que si.
    Donc, dans ce cas là, refuser de s’attarder sur quelques vieux ossements qui jonchent le sous-sol de toutes les villes, c’est un massacre archéologique ? Par contre revisiter l’Histoire enseignée dans les établissements scolaires jusqu’à en évincer le baptème de Clovis, ça s’appelle comment ? Une adaptation au multiculturalisme. Probablement.

  • Enki
    Enki
    alchimiste
    • Posté à 20h52 le 25/03/2010
    • Internaute 9562
      alchimiste

    Tenter de s’exonérer de l’obligation de fouilles préventives sous prétexte que les travaux ne sont pas impactants sur le sous-sol est une interprétation dévoyée de la loi. Il ne s’agit pas que de protéger un matériel archéologique des dégats de la pelleteuse, mais d’y permettre l’accès durant la fenêtre ouverte par une opération immobilière. Le sous -sol urbain n’est accessible que durant ce laps de temps.

    Plus imbécile encore est d’indexer l’importance des recherches sur la valeur d’un éventuel patrimoine. Il ne s’agit pas de trouver tel ou tel monument, telle ou telle curiosité susceptible d’être exploitée par l’office de tourisme, et encore moins les reliques du petit-cousin de Saint Jacques de Compostelle ! Une nécropole recèle une masse infinie de données historiques exploitables qui ne sont pas disponibles autrement.

    L’attitude de la Drac est affligeante : « Vous savez l’archéologie… Notre travail, c’est de trouver un compromis entre des impératifs d’aménagement et la sauvegarde du patrimoine. » Non ! Le travail de la Drac, ce sont les affaires culturelles, pas les permis de construire, ce n’est pas à la Drac de faire les compromis, mais au contraire de défendre la science historique, le patrimoine et la culture contre les pressions du court terme.

    Cette compromission a priori au court terme et aux pressions boutiquières de ceux qui sont censés défendre l’intérêt général et intemporel, ce sacrifice du long terme à l’immédiateté des intérets sont d’autant plus dramatiques qu’ils s’accompagnent d’une évidence fatale :

    Ceux qui sont aussi prompts à sacrifier le passé ne le sont pas moins avec l’avenir.

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 21h11 le 25/03/2010
    • Internaute 44521
      Déchoukeur

    L’intérêt d’une étude exaustive du site est évident. Les travaux devant Notre Dame de Paris ces dernières années ont permis d’intéressantes découvertes : statues, déchets...
    Mais la plupart de ces découvertes ont lieu justement lors de chantiers d’aménagement urbain. Les archéologues ont besoins de temps pour étudier ce qui a été excavé. Mais il est évidemment impossible de transformer chaque site en parcours-musée. Si l’on avait opéré ainsi, plus personne aujourd’hui ne pourrait plus approcher des centres-villes ou de la moindre église qui jadis jouxtait un antique cimetière.
    Ce que nous rapporte cet article n’a donc rien d’extraordinaire et se produit régulièrement, surtout en région parisienne.
    Petit bémol quand même : le caractère particulier de Pontoise qui est une ville au passé déjà connue. C’est comme un puzzle que l’on aurait envie de complèter au mieux. Evidemment le boucher d’en face qui perd ses clients, au bout d’un moment l’Histoire il la déteste...

  • exazy
    exazy
    Etudiant
    • Posté à 11h11 le 26/03/2010
    • Internaute 109805
      Etudiant

    Je me suis inscrit juste pour réagir car, on entend tout et n’importe quoi.

    « Les commerçants pensent “ pognon ” »
    Les commerçants pensent survie, car le centre de Pontoise est déserté par les commerçants. Les banques, les agences immobilières et les sandwicheries pour nourrir le palais de justice et les lycées ont remplacé le petit marchand de chaussures ou le marchand de fromage (on va rester dans le basique). Le centre de Pontoise est devenu mort alors qu’il y a encore 15 ans (ou plus, mais j’ai 20 ans donc, je ne l’ai pas vu), il y avait encore des magasins et un peu d’activité.

    « la population pense “ trouver une place pour garer ma caisse ” »
    Optionnellement, Pontoise par sa géographie attire un bonne partie de la population du Vexin, donc il faut des places de parking (car, je vais peut-être vous apprendre quelque chose, mais il n’y a pas de métro reliant les villages de 500 habitants du Vexin à la ville de Pontoise).

    En plus, si les politiques avaient vraiment un quelconque intérêt de la pression des commerçants, ceux-ci n’auraient pas commencé les travaux car la plupart étaient contre ce projet (pour tout un tas de raisons).

    Tout ça pour dire, je ne dis pas que les fouilles archéologiques ne sont pas importantes, mais je dis qu’il est facile aussi de s’attaquer au commerçant ou au « beauf » qui vient chez le boucher.

    J’aurais pu développer aussi le fait que déjà bon nombres de caves, souterrains et autres ont déjà été ensevelis sous du béton à Pontoise sans que ça fasse tant de bruit (ça ne justifie en rien le fait que les fouilles ne soient pas approfondies, mais c’est juste pour dire que cette petite polémique sort de nulle part alors que si elle avait du avoir lieu, elle aurait eu lieu il y a déjà pas mal d’années).

    Désolé innsa, il n’y a rien de personnel, mais ton message résumait bien ce que beaucoup défendent.

    Voilà, je voulais juste rendre le débat un peu moins manichéen (les méchants commerçants capitalistes et les gentils archéologues défenseurs de la culture).