Tribune 23/03/2010 à 16h51

Zemmour viré du Figaro ? Dans ses propos, l'inconscient colonial

Karim Miské | Réalisateur


Carte postale de l'exposition coloniale de 1931 (Wikimedia Commons)

Eric Zemmour passera lundi 29 mars en « entretien préalable au licenciement » au Figaro. Le polémiste, qui n'en est pourtant pas à sa première provocation, serait cette fois allé trop loin en soutenant le 6 mars, sur le plateau de Thierry Ardisson, que les Arabes et les Noirs sont davantage délinquants. Une décision directement liée à cet épisode télévisuel selon Etienne Mougeotte, directeur des rédactions, qui précise que « ce n'est pas la ligne du Figaro que de tenir des propos racistes ». Pour Karim Miské, réalisateur, cette sortie trahit en fait un inconscient colonial toujours vivace en France.

Le 6 mars sur Canal+, Eric Zemmour déclare :

« Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes... C'est un fait. » (Voir la vidéo)

De l'autre côté de la table, il y a Rokhaya Diallo. Et tout d'un coup, c'est comme si j'étais elle, en train d'encaisser toute sa violence à lui. Comme si j'étais les centaines de milliers de spectateurs non-blancs à qui il est en train de dire un par un :

« Tu appartiens à une race de délinquants, alors tiens-toi à carreau ! Et n'oublie pas de sourire à monsieur l'agent quand tu lui montres tes papiers français ! »

Quelques jours plus tard, je lis ici, sur Rue89, que ces propos sont justifiés
par des statistiques. Qu'en effet, il y aurait sur-représentation des Français originaires d'Afrique noire et du Maghreb parmi les délinquants.

D'abord, cela me chagrine. Et puis je me dis que si c'est vrai, c'est vrai, il serait vain de vouloir écarter ces données au nom de la morale républicaine, de la bonne conscience de gauche. Il est par
contre nécessaire de chercher à comprendre pourquoi ces jeunes ont intériorisé à ce point l'image que l'on se fait d'eux. Surtout, la possible réalité de ces statistiques n'enlève rien à la violence de l'attaque.

Depuis la diffusion de mon film « Musulmans de France », fin février, je suis devenu encore plus attentif aux blessures que peuvent infliger ce type de propos car je ne cesse de recevoir des témoignages de spectateurs qui me parlent de leur joie et de leur douleur. Joie de se voir enfin reconnaître une légitimité historique à vivre ici, douleur de faire malgré tout l'objet des attaques les plus grossières

Insulté à la radio, à la télévision, dans les journaux

On a dit beaucoup de choses du « débat sur l'identité nationale », mais on a peu parlé de ce que cela fait concrètement d'être insulté à la radio, à la télévision, dans les journaux, par des représentants de l'Etat dont vous êtes citoyen.

Les autorités de votre pays se retournent contre vous. Des éditorialistes, des intellectuels en vue, vous flétrissent. Quelle étrange sensation ! Comme vous vous sentez démuni !

C'est la petite phrase d'Eric Zemmour, c'est la double attaque de Francis Delattre, le maire de Franconville, contre Ali Soumaré successivement qualifié de « joueur de l'équipe réserve du PSG » puis de « délinquant multirécidiviste chevronné ». Une sorte de typologie de l'Arabe et du Noir commence à se dessiner. Vous êtes voués à la délinquance ou au sport. Le corps, les pulsions, le crime ; pas la pensée, la raison, la loi.

Dans les années 70, l'inégalité des races en fac de médecine

Ces propos ne viennent pas de nulle part. Ils rappellent directement une époque pas si lointaine où l'on enseignait ouvertement l'inégalité des races. Cela ne se passait pas en Allemagne dans les années 30, mais en France, jusqu'au début des années 70. Voici ce que l'on pouvait lire alors dans le « Manuel alphabétique de psychiatrie », un ouvrage destiné aux étudiants-psychiatres français :

« Les indigènes de l'Afrique noire se rapprochent dans une large mesure de la mentalité primitive. Chez eux les besoins physiques (nutrition, sexualité) prennent une place de tout premier plan ; la vivacité de leurs émotions et leur courte durée, l'indigence de leur activité intellectuelle, leur font vivre surtout le présent comme des enfants. »

Ce manuel, édité par les Presses universitaires de France, avait été rédigé sous la direction du Professeur Porot, le fondateur de « l'école psychiatrique d'Alger » où, jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en 1962, on enseignait ceci :

« L'indigène nord-africain, dont le cortex cérébal est peu évolué, est un être primitif dont la vie essentiellement végétative et instinctive est surtout réglée par le diencéphale. »

et cela :

« Hâbleur, menteur, voleur et fainéant, le Nord-africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles. »

Que cette théorisation de l'infériorité des Noirs et des Arabes ait traversé la Méditerranée en même temps que ses auteurs, au lendemain de l'indépendance algérienne, est symbolique de la manière dont nous sommes habités par l'inconscient colonial. Aujourd'hui, les lois ont changé.

Frantz Fanon, toujours méconnu en France

Le racisme ne peut plus s'exprimer à visage découvert, mais il se fraie un chemin au détour de cette litanie d'affirmations apparemment gratuites à laquelle nous sommes soumis quotidiennement depuis quelques mois.

Il devient vraiment nécessaire de retourner à la source. D'examiner posément ces théories racistes qui constituent depuis si longtemps l'origine de notre regard sur nous-mêmes et sur l'autre.

Des outils existent pour cela. En 1961, Frantz Fanon avait exposé dans « Les Damnés de la terre » que la théorie pseudo-scientifique du Professeur Porot avait pour objet principal de justifier la colonisation, c'est à dire la domination d'une écrasante majorité par une minorité.

Originaire de Martinique, Fanon était psychiatre. Dès sa nomination à l'hôpital de Blida en 1953, il perçut que quelque chose ne tournait pas rond. Que l'ordre colonial était une folie définitivement sans issue dès lors que les psychiatres eux-mêmes s'en faisaient les gardiens. Il démissiona en 1956 et rejoignit le FLN en exil à Tunis, estimant que son rôle de psychiatre était de lutter contre l'aliénation sous toute ses formes, donc contre la colonisation.

Ce penseur, quasiment oublié chez nous depuis la fin de la guerre d'Algérie, constitue depuis plus de quarante ans une référence majeure dans le reste du monde, de l'Inde aux Etats-Unis. Il est plus que temps de le redécouvrir.

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  • noroît
    noroît répond à I.P
    autre
    • Posté à 17h17 le 23/03/2010
    • Internaute
      autre

    J'ai vu l'émission : je maintiens qu'Ardisson se pourléchait les babines à l'idée de la provocation engendrée par les propos de Zemmour.

  • anini
    anini répond à Quentin.37
    terrienne de souche !
    • Posté à 18h52 le 23/03/2010
    • Internaute
      terrienne de souche !

    Mais précisément , il a la mentalité d'un gamin , je ne comprends pas qu'on puisse l'écouter !
    Il rabâche sans cesse les mêmes discours !
    J'ai acheté un de ses bouquins ,il aligne deux ou trois idées puis délaye la sauce et ses arguments ne tiennent pas la route !
    Il revient sans cesse sur les mêmes affirmations puis redélayage pour faire quelques pages de plus ! (j'ai paumé mon argent ! )
    Ce mec n'est que haine et n'importe quel troll pourrait en faire autant au niveau de l'humour !
    Je trouve étrange qu'il puisse être considéré comme « dérangeur public “ et avoir autant d'audience !
    À moins qu'Ardisson ne l'utilise comme chien de service aboyeur pour remplir ses émissions parce que dans la vidéo , il avait l'air super content de la discussion entre Zemmour et la jeune fille que j'ai vraiment admirée pour son self control !

  • labrisure
    labrisure
    Personnage exceptionnel
    • Posté à 21h26 le 23/03/2010
    • Internaute
      Personnage exceptionnel

    « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire » Voltaire

  • dante95
    dante95
    Républicain canal historique
    • Posté à 21h44 le 23/03/2010
    • Internaute
      Républicain canal historique

    Ha, la bonne vieille explication coloniale...

    Comment se fait-il que des pays qui n'ont pas eu de colonies (Danemark, Suède, Canada par exemple) aient les mêmes problèmes d'intégration, avec les mêmes populations ?

    Il va falloir trouver autre chose de moins simpliste et qui permettra d'apporter enfin des solutions !

  • Karim Miské
    Karim Miské répond à spleenlancien
    Auteur(e) de l'article Réalisateur
    • Posté à 22h24 le 23/03/2010
    • Internaute
      Réalisateur

    Je ne suis pas certain qu'il y ait contradiction entre nostalgie et inconscient. Nous pouvons et regretter le temps passé et être agis par des pensées, des idées, des discours qui nous dépassent.
    La première vidéo est au demeurant excellente, j'ai failli l'utiliser pour le premier épisode de « Musulmans de France », mais les droits en étaient trop élevés...

  • Karim Miské
    Karim Miské répond à dante95
    Auteur(e) de l'article Réalisateur
    • Posté à 17h17 le 24/03/2010
    • Internaute
      Réalisateur

    Votre question est pertinente, en effet. Et l'on peut y apporter un élément de réponse : tous les pays occidentaux n'ont pas eu des colonies, mais tous ont enseigné au cours du vingtième siècle la théorie « scientifique » de l'inégalité des races. Partout en Europe et en Amérique du Nord, l'infériorité des peuples non blancs étaient perçue comme allant de soi. Ces stéréotypes ne se sont pas évanouis comme par enchantement avec l'émergence de l'antiracisme et du « politiquement correct ». Ils continuent d'agir sur les imaginaires des uns et des autres. Frantz Fanon expliquait fort bien dans « Peau noire, masques blancs » comment les noirs antillais avaient intériorisé les clichés racistes véhiculés par le regard dominant. Il serait peut-être bon de s'interroger sur les formes nouvelles que peut prendre ce mécanisme observé il y a un demi-siècle si l'on veut comprendre quelque chose aux « problèmes d'intégration » que vous mentionnez.