Entretien 19/03/2010 à 05h22

Mères porteuses : « Allez concevoir ailleurs si j'y suis ! »

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Le symbole d'une femme enceinte (Raebrune/Flickr)

L'affaire Mennesson n'est pas close avec l'arrêt rendu ce jeudi 18 mars par la cour d'appel de Paris, au contraire. La justice a reconnu la filiation au couple, dont les jumelles sont nées en 2000 d'une mère porteuse en Californie, mais a annulé leur inscription à l'état civil français. Une situation que regrette le sociologue Bertrand Pulman.


Bertrand Pulman

L'avocate du couple Mennesson, Nathalie Boudjerada, juge cette décision « contradictoire » mais estime que si la filiation avait été annulée, « cela aurait été pire » et annonce leur pourvoi en cassation pour faire reconnaître la gestation pour autrui (GPA).

Pour comprendre l'ambiguïté de la position française sur cette technique de procréation, prohibée depuis les lois de bioéthique de 1994, Rue89 a interrogé le sociologue Bertrand Pulman, qui vient de publier « Mille et une façons de faire les enfants », la révolution des méthodes de procréation » (Calmann-Lévy, 2010).

Que vous inspire la décision de la cour d'appel de Paris ?

La cour a voulu reconnaître la situation de fait. Cet arrêt contrasté montre que la cour a fait preuve d'humanité et de bon sens, en reconnaissant que les époux Mennesson assument pleinement le rôle de parents. Elle n'a cependant pas voulu aller à l'encontre de la législation. Malheureusement, l'intérêt supérieur des enfants n'a pas été suffisamment pris en compte et laisse les fillettes dans l'indétermination juridique, dix ans après leur naissance.

Les pouvoirs publics français savent que s'ils légalisaient les enfants Mennesson, bien d'autres parents ayant eu recours à la GPA demanderaient à régulariser la situation de leurs enfants. Aux yeux de la législation française, la mère est celle qui accouche.

Les associations estiment que 200 à 300 couples par an partent à l'étranger pour avoir recours à des mères porteuses, je pense qu'ils sont au moins une centaine.

Rappelons que les femmes qui ont recours à la gestation pour autrui sont confrontées à des situations terribles, des pathologies peu communes (maladie congénitale ou hystérectomie), et il serait regrettable qu'on empêche la science et la médecine de remédier à la situation dans lesquelles elles se trouvent. Tout se passe comme si la France disait à ces gens « Allez concevoir ailleurs si j'y suis ! ».

Tout ce qu'on peut faire médicalement ne doit pas nécessairement être autorisé. Comment faut-il aborder cette question sur le plan éthique ?

Bien sûr, toutes les expériences ne doivent pas être autorisées. La gestation pour autrui est autorisée dans d'autres pays et interdite en France depuis les lois de bioéthique de 1994. Celles-ci doivent être révisées cette année.

En Grande-Bretagne, où cette pratique n'a jamais été interdite, on compte une centaine de naissances par an et très peu de problèmes. Une psychologue suit un échantillon d'enfants depuis trois ans et on n'a pas connaissance de difficultés particulières. Aux Pays-Bas, elle est autorisée depuis 1994 de manière très encadrée (il n'y a pas de rémunération possible de la gestatrice) et il n'y a pas de problèmes insurmontables.

Pourquoi cette question divise-t-elle autant en France ?

C'est un des sujets qui touche le plus notre intimité et sur lequel on sent le plus le « polythéisme des valeurs » : il est trop subjectif et passionnel, je pense qu'il est vain d'espérer arriver à un consensus.

Ce qui me frappe en France, c'est que le cadre général est plutôt celui de la prohibition, alors que les Anglo-saxons sont beaucoup plus pragmatiques. Vue de l'étranger, cette culture de la prohibition et de la discussion préalable paraît très curieuse. Sans parler de l'écart considérable entre les normes et les grands principes éthiques affichés en France, et les aspirations et pratiques de franges importantes de la population.

Pensez-vous que l'on va vers une légalisation des mères porteuses ?


Un sondage

indique que plus de 60% des Français sont favorables à la GPA. Mais la question qui se posera bientôt, c'est le recours aux mères porteuses pour les homosexuels.

Pour l'instant, les associations qui militent pour la légalisation n'en parlent pas mais aux Etats-Unis, plus de la moitié de ces grossesses se font pour des couples homosexuels.

Une partie de la société française craint d'ouvrir les vannes pour des raisons médicales au départ, et ensuite de devoir s'adapter pour des raisons de convenance à des couples homosexuels.

Moi, je pense que c'est inévitable. Il faut se rendre compte que 30 000 à 300 000 enfants, selon les sources, vivent déjà dans des foyers de parents homosexuels. D'une certaine façon, l'heure n'est plus à se demander si c'est une bonne ou une mauvaise chose, mais à s'adapter à la situation. Certains sont dans la nostalgie d'un ordre familial classique qui n'a en réalité jamais existé.

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  • Anonyme

    Non la France n'est pas en retard, au contraire elle est en avance pour protéger la dignité des personnes et de leur corps !
    C'est non aux utérus sur pattes à louer à travers le monde !
    Ce n'est pas parce que d'autres femmes ont fait naître des enfants n'importe comment ici ou ailleurs, qu'en France qu'il faut légitimer cette méthode de production intensif d'enfant par ventre interposé !
    Les femmes ne sont pas des pondeuses sur pattes ! Ni des fabriques de viande à vendre à la découpe.
    Il va falloir inculquer à ces femmes malades de ne pouvoir être « mère » que leur existence ne saurait se réduire au statut de « mère à tout prix » ! Des centaines de milliers de femmes ne maîtrisant pas leur fécondité ont déjà fait naître des centaines de milliers d'enfants abandonnés et qui vivent misérablement dans des orphelinats. La véritable générosité, altruisme est dans l'adoption de ces malheureux !
    A ces femmes égoïstes qui veulent faire fabriquer un bébé au détriment de la santé physique et psychique d'autres femmes, il serait temps qu'elles apprennent de leur faire comprendre et inculquer une bonne fois pour toutes qu'on ne peut pas avoir un enfant à n'importe comment ! Ce n'est pas un objet de consommation courante ou un doudou pour combler les failles de leurs névroses !
    L'enfant a des droits légitimes, le premier étant celui de ne pas avoir été l'objet d'une marchandisation, et se voir cédé tel un objet qu'on se refile ou être abandonné !
    A lire d'urgence le livre de S Agacinski « corps en miettes »

  • bleuet1
    bleuet1
    espère malgré tout
    • Posté à 08h03 le 19/03/2010
    • Internaute
      espère malgré tout

    Oui, ben perso je fais partie de cette minorité de Français qui ne veulent pas d'une légalisation.
    (je précise que je suis une femme)
    Aujourd'hui, dans un certain nombre de pays, l'enfant est devenu une marchandise comme une autre qu'on peut manipuler quand on en veut absolument un à soi.
    Ça me fait penser à cette loterie en Grande Bretagne, qui n'est ni plus ni moins que du trafic d'être humain (car oui, pour un ovule est un être humain en devenir).

    Je suis très mal à l'aise face à la victimisation des parents en question. La mère dit qu'ils sont au cœur d'un débat « qui les dépasse ». Je ne suis pas d'accord. Lorsqu'ils sont partis aux États Unis, ils savaient quelle était la législation en France, ils ont donc sciemment bravé un interdit. Ils voulaient absolument un enfant ? Et bien ils n'avaient qu'à s'y prendre autrement.

    Il y a des limites à la manipulation biologique. Et autant parfois je déplore le manque de pragmatisme des Français sur certains sujets, autant sur celui-ci, je suis heureuse de vivre dans un pays qui réfléchit avant de légiférer sur des choses aussi graves.

    Je veux bien croire que l'impact sur les enfants est minimisé. Mais l'enjeu va au-delà. Toutes les décisions ne doivent pas être prises uniquement en fonction de l'impact psychologique supposé sur les enfants.

    Quant à savoir s'il faut l'autoriser pour les homosexuels, à vrai dire je pense que le débat est le même. Dans un cas comme dans l'autre, l'un des deux parents qui élèvent n'a aucun lien biologique avec l'enfant, et il y a toujours une maman (et j'insiste sur ce terme) qui l'a porté dans son ventre pendant 9 mois et qui a établi des liens indéfectibles avec lui. D'ailleurs c'est en général son ovule qui a été utilisé pour « fabriquer » l'enfant. Elle est donc sa mère biologique, pas juste un utérus sur pâtes. D'accord, la plupart du temps, les parents donnent de la place à cette femme et la respectent, bla bla bla. Mais ce n'est pas le cas partout. En Inde, il y a des tas de femmes qui risquent leur vie pour donner la vie à un enfant qu'elles n'élèveront pas, et qui pourtant est le leur.

  • Désinscrit le 15-6
    • Posté à 08h54 le 19/03/2010

    On a envie de dire à la justice française et au commentateurs anti de tous poils :

    Laisser nous prendre la pillule si nous voulons

    Laissez nous avorter si nous le voulons

    Laissez nous adopter si nous le voulons

    Laissez nous avoir une mère porteuse avec l'homme que nous aimons si nous le voulons

    Laissez nous la liberté d'avoir des enfants même si nous somme homosexuels

    On a envie de dire : laissez nous décider, arrêtez d'interdire ce qui fait nos libertés fondamentales

  • ibn
    ibn
    • Posté à 09h10 le 19/03/2010

    La GPA est une nouvelle monstruosité qui enferme une fois de plus la femme dans une unique fonction : la maternité coûte que coûte !
    La femme n'est pas une usine de fabrication de chair humaine !
    Vouloir se servir du ventre d'une autre pour avoir un enfant « rien qu'à soi » est un égoïsme épouvantable. Cela relève de la folie.

    Il faut également dénoncer la pression des compagnons de ses femmes qui les poussent au nom de la transmission des gênes à recourir à cette dégradante et humiliante solution.

    L'amour ? arrêtons de galvauder ce jolie mot ! Il y a tant d'enfants orphelins de part le monde qui attendent désespérement être accueilli dans un foyer d'êtres humains aimant dignes de ce nom ! !
    Arrêtons de faire n'importe quoi pour satisfaire les caprices de femmes privilégiées à qui l'on n'ose pas dire non !

  • BP 1001
    BP 1001
    sociologue
    • Posté à 09h28 le 19/03/2010
    • Internaute
      sociologue

    La diversité des points de vue exprimés dans les commentaires montre à quel point nous vivons aujourd'hui dans une société traversée par un pluralisme des valeurs ce qui est heureux. Le débat est précieux, mais il est sans doute illusoire d'espérer aboutir à un conscensus sur ce type de questions. Tout au plus faut-il réussir à s'écouter dans le tolérance, puis parvenir à prendre des décisions
    Je trouve difficile de renvoyer ce couple à un « il n'avait qu'à s'y prendre autrement ». Il faut rappeler la situation d'une dureté peu commune qui conduit ces couples à recourir à la GPA : c'est une souffrance incroyable que de se découvrir une absence d'utérus, ou bien d'avoir simultanément enduré la perte d'un premier enfant et une hystérectomie après un accouchement s'étant mal passé. Quant à l'adoption : d'une part, tout le monde ne souhaite pas s'engager dans cette voie, et cela n'a guère de sens de le vouloir pour les autres ; d'autre part, les difficultés de l'adoption en France sont aujourd'hui bien connues et considérables, et elles ne vont pas s'aplanir dans les années qui viennent.
    En ce qui concerne la marchandisation, les inquiétudes sont parfaitement compréhensibles. Mais il y a des expériences étrangères notamment aux Pays-Bas qui montrent que la GPA peut très bien fonctionner dans un contexte non commercial : il y a un article récent très documenté là dessus dans la revue Human Reproduction (2010, Vol.25, n°2, pp.443sq). Même là où il y a rétribution, la motivation des gestatrices peut ne pas être uniquement financière : aux Etats-Unis, l'une des mère porteuses informatrices de l'anthropologue Helena Ragoné lui a dit non sans humour : « Mon père m'aurait donné l'argent pour que je ne le fasse pas ! ». Et puis il ne faut pas avoir un rapport phobique à l'argent. En France, on a trop tendance à surmoraliser ces questions et le résultat c'est le fossé croissant entre les principes et les pratiques
    Un dernier point : Le couple a déjà depuis le début des documents américains pour leurs filles. Mais tant qu'il n'aura pas obtenu une inscription définitive sur les registres de l'état civil français, la famille est exposée à des difficultés administratives de toutes sortes. La loi devrait évoluer pour être plus proche des aspirations des gens.