Ma nuit au téléphone avec des sans-pap » en cours d'expulsion
Caro, une riveraine, nous raconte l’expulsion -annulée in extremis- d’une famille de sans-papiers géorgiens vers la Pologne.
Caro, riveraine de la première heure, a proposé à Rue89 de faire le récit de sa nuit du 15 au 16 mars. « Une nuit de cauchemar » dit-elle, au cours de laquelle elle a utilisé ses trois rudiments de russe pour communiquer avec une famille géorgienne sans-papiers enfermée au centre de rétention de Saint-Exupéry, près de Grenoble.
Militante, elle prévoyait initialement de les accompagner par téléphone le lendemain matin, lorsqu’ils seraient mis dans un vol du matin pour la Pologne, mais elle a été réveillée en pleine nuit.
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Le départ était prévu dans un vol à 7 heures du matin. Réveil et préparatifs à 4 heures. Il n’est pas encore une heure du matin quand le téléphone sonne :
« Tu peux faire quelque chose ? Ma femme a très mal au ventre, elle se tord de douleur, le bébé n’arrête pas de hurler...
- Appelle le gardien pour qu’il fasse venir le médecin.
- C’est fait, mais il est encore à l’aéroport. Qu’est-ce qui va nous arriver ? »
J’essaye de le calmer, lui explique une nouvelle fois qu’il a le droit de refuser d’embarquer. Je lui fais répéter en français « Je ne veux pas partir ». J’entends, derrière, les pleurs de sa femme, les hurlements du bébé.
« Gardez bien le bébé dans vos bras »
Une heure plus tard, nouveau coup de téléphone :
« Il se fiche du monde ? Il a juste donné un médicament qui ne fait rien du tout. »
Le gardien prend le téléphone -un gardien très gentil au ton humain :
« Madame, je n’y peux rien : c’est juste du paracétamol effervescent. De toute façon, ils vont bientôt devoir partir. »
La jeune femme pleure toujours à gros sanglots en gémissant. Un peu plus tard, le jeune père me rappelle :
« Elle a toujours autant mal et il nous a été interdit de prendre les médicaments que son médecin avait prescrit. »
Je répète les consignes et ajoute : « Surtout gardez bien le bébé dans vos bras, ne vous en défaites pas. »
Je ne le lui dis pas, mais j’ai en tête le récit de l’expulsion d’un autre jeune couple. Les policiers avaient réussi à enlever l’enfant des bras de ses parents et l’avaient mis dans l’avion pour obliger les parents à monter le rejoindre.
« Ils disent que c’est mieux pour nous de partir »
A 5 heures :
« Ça y est on est à l’aéroport, enfermés dans une pièce.
- Vous avez dit que vous ne voulez pas partir ?
- Oui, mais ils disent que c’est mieux pour nous de partir. Ils ne veulent rien entendre.
- Si vous êtes dans cet état, le pilote ne voudra peut-être pas vous embarquer. Il faut aussi avertir les passagers, si quelques-uns prennent votre défense ...
- Qu’est-ce qu’il a à voir, le pilote ?
- Le pilote, c’est comme un capitaine sur un navire. Seul maître à bord, il peut refuser de vous embarquer ... »
Des policiers arrivent et prennent le téléphone :
« Madame, dites-leur que c’est mieux pour eux de partir !
- Oui, mais ils ne veulent pas. C’est leur droit, non ? Du CRA [centre de rétention administrative], l’association Forum réfugié a faxé au tribunal un référé liberté pour qu’ils voient un juge des libertés ...
- Ils vont embarquer. »
Communication coupée. Quelques temps après :
« On est dans l’avion. Au revoir ! Merci, merci pour tout. »
Pas la peine de leur dire de continuer à pleurer, ils le font naturellement. Les deux parents, l’enfant... C’est déchirant. Je pleure de concert. La préfecture a gagné et peut cocher trois expulsions de plus à son palmarès.
Et puis... un quart d’heure plus tard :
« Allo ? On est libres ! On est dans l’aérogare, on n’a rien compris. Le pilote nous a fait descendre, il a dit aux policiers qu’il ne voulait pas d’histoire dans son avion. Une fois dans l’aéroport, un policier, sans doute un gradé, a ouvert une porte en disant : “Partez, vous êtes libres”.
- Je viens vous chercher pour vous ramener à Grenoble. »
Le sourire retrouvé devait s’entendre à ma voix. En fait, c’est un de leurs amis qui est allé les chercher à Saint-Exupéry.
Tout le monde se perd en conjectures : qui a donné l’ordre de les libérer ? Les hypothèses vont bon train... l’avocat reprend le dossier. Il veut arriver à faire lever l’ordre d’expulsion lié à Dublin II pour que la préfecture accepte, enfin, d’examiner la demande de carte de séjour pour « étranger malade ».
- Sur Rue89Sans-papiers : après deux ans de combat, Samira revient en France
- Sur Rue892010 : déjà 32 Marocains qui rentraient chez eux expulsés
- Sur europa.euEn savoir plus sur le protocole de Dublin II
- Sur indymedia.orgL'article de Caro sur Indymedia
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Etudiant
Etudiant
J’avoue rester partagé face à ce témoignage. Bien sûr, comme tout le monde, je ressens la détresse de cette femme et des personnes qu’elle accompagne...
Pour autant, nous vivons dans un état de droit : si ces personnes sont expulsées, c’est qu’elles n’ont pas le droit de rester sur le territoire français. Il faut bien se mettre dans la tête que la France a des capacités d’accueil limitées, qu’elle ne peut pas prendre toute la misère du monde (car elle en accueille déjà largement sa part). Il faut donc savoir se montrer ferme et renvoyer chez eux ceux qui n’ont pas leur place en France.
D’autant plus que si la Georgie est bien sûr moins riche que la France, ce n’est pas la misère extrême ni la famine là-bas.
Dans ces conditions, s’il suffit de geindre et de pleurer pour éviter l’expulsion, on risque de ne plus s’en sortir. Bien entendu, je comprends la réaction du pilote qui ne veut pas d’histoires dans son avion. Mais c’est tout de même un peu facile.




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