A DEBATTRE 18/03/2010 à 18h12

Allemagne : Lagarde a-t-elle vraiment dit « n'importe quoi » ?

Pascal Riché | Redchef Rue89


Christine Lagarde, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy à un sommet européen à Bruxelles en mars 2009 (François Lenoir/Reuters)

Pauvre Christine Lagarde. A peine a-t-elle émis une petite critique sur la politique économique allemande que tout le monde lui tombe dessus ! Les défenseurs de l'orthodoxie se sont levés comme un seul homme. Comment la ministre de l'Economie et des Finances d'un pays aussi laxiste que la France peut-elle oser donner des « leçons » au modèle de vertu économique qu'est l'Allemagne ?

Sur France Inter ce jeudi matin, le député européen Daniel-Cohn Bendit, leader d'Europe Ecologie, français et allemand, fulminait :

« Moi je trouve que c'est ridicule. [...] Elle dit “Baissez les impôts”, mais le déficit budgétaire de l'Allemagne en 2009 était de 7,1%. Vous voulez me dire comment ils vont baisser les impôts ? C'est la Banque de France qui va leur filer du fric ? [...] Dans la crise, on dit un peu n'importe quoi ! » (Ecoutez le son)

Audio file

Daniel Cohn Bendit sur Inter

N'importe quoi ? Relisons ce qu'a déclaré Christine Lagarde dans sa fameuse interview au Financial Times :

« Ceux avec des excédents pourraient-ils faire un petit quelque chose ? Le tango, cela se danse à deux. [...] Il est clair que l'Allemagne a accompli un extrêmement bon travail au cours des dix dernières années environ, améliorant la compétitivité, mettant une forte pression sur le coût de sa main d'œuvre.

Quand vous regardez ce qu'ils ont fait de leurs coûts unitaires du travail, ils ont fait un travail formidable. Je ne suis pas sûre que ce soit un modèle viable à long terme et pour l'ensemble de l'eurogroupe. Il est clair que nous avons besoin d'une meilleure convergence. »

Le modèle « prédateur » de l'Allemagne

Derrière ce langage un peu codé, une accusation : l'Allemagne suit un modèle « non coopératif ». Un modèle prédateur, par lequel l'Allemagne gagnerait des parts de marchés en comprimant les salaires de ses propres travailleurs (donc les coûts de ses produits).

Sur RTL, la ministre a enfoncé le clou en conseillant à l'Allemagne de « diminuer les impôts pour encourager la consommation intérieure » et donc les exportation des autres pays. (Voir le graphique)



La ministre de l'Economie et des Finances est loin d'être la seule à raisonner ainsi. Cela fait plusieurs années que l'Allemagne est accusée de pratiquer une « déflation compétitive », au détriment des autres pays.

Martin Wolf, éditorialiste du Financial Times, constate ainsi qu'il est illusoire de penser que tout le monde pourrait suivre le modèle allemand. Car qui dit excédents dans un pays, dit déficits ailleurs :

« Les excédents structurels allemands, dégagés par le secteur privé et par la balance courante, rendent virtuellement impossible pour ses voisins d'éliminer leurs déficits budgétaires, à moins d'accepter un marasme prolongé. »

Et c'est vrai qu'il y a une certaine incohérence, de la part de l'Allemagne, à donner son modèle en exemple à l'eurozone. Si l'eurozone l'adoptait, il n'y aurait plus de modèle allemand ! C'est un peu comme si un enfant, sur la position haute d'un tape-cul, exigeait que son camarade soit lui aussi en haut...

Intransigeance allemande

Quelques jours avant l'interview de Christine Lagarde, Guillaume Duval, rédacteur en chef d'Alternatives économiques, allait dans le même sens. Dans une adresse à nos amis allemands, publiée sur Rue89, il écrivait :

« Vous considérez généralement ces excédents comme un signe de la bonne santé de votre économie. Ce n'est pourtant pas le cas : vous savez bien que, du fait de cette austérité excessive, la pauvreté et les inégalités se sont envolées dans votre pays [...]

De plus, en voulant à tout prix punir sévèrement les Grecs, mais aussi les Portugais et les Espagnols, trop dépensiers, vous vous tirez une balle dans le pied : vous allez priver l'industrie allemande des débouchés qui lui ont permis de survivre malgré l'anémie de votre marché intérieur...

[...] Votre intransigeance risque de replonger toute l'Europe dans la récession. »

Si l'Allemagne relâchait un peu plus sa discipline budgétaire, l'Europe respirerait un peu mieux (à commencer par les pays en difficulté, comme la Grèce). Mais les Allemands, très attachés à la stabilité budgétaire et monétaire, n'entendent pas du tout changer de politique. Devant le Bundestag, mercredi, Angela Merkel a martelé :

« Nous n'allons pas abandonner nos atouts au prétexte que nos produits sont peut-être plus demandés que ceux d'autres pays. Cela serait la mauvaise réponse à apporter à la question de la compétitivité de notre continent. Un gouvernement économique européen doit s'aligner sur les Etats membres les plus rapides et les meilleurs, pas sur les plus faibles. »

Fermez le ban ! La chancelière a sèchement rejeté l'idée d'un « soutien rapide » aux Grecs, allant jusqu'à prôner la possibilité d'exclure un pays de la zone euro.

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  • gribouillemoqueur
    • Posté à 18h42 le 18/03/2010
    • Internaute

    Sommes nous en train de vivre une révolution ?
    Ca fait des années que nos représentants politiques nous donnent l'Allemagne comme un exemple à suivre. Et on découvre aujourd'hui que sa compétitivité ne vient pas de l'innovation ou du progrès technique comme cela doit être. Mais qu'elle est artificiellement assise sur la compression de la masse salariale dans le cadre d'une forme de dumping social mise en oeuvre volontairement depuis 2002.
    Tous les économistes le savaient, les politiques le savaient et on a culpabilisé les salariés français de n'être pas assez compétitifs alors que c'était l'Allemagne qui ne jouait pas avec les mêmes règles du jeu afin de prendre des parts de marché et des emplois à ses vosins et principaux partenaires commerciaux (on rappellera que l'Allemagne est à la fois notre premier client et fournisseur, c'est dire les dégats pour notre économie nationale).
    Super Union Européenne qui a encouragé ces agissements ! , Super monnaie unique qui nous a lié les mains quand un des membres de la zone euro a adopté des politiques économiques non coopératives !

  • Alain Jpeg
    Alain Jpeg
    Nazillon tartuffe jésuite
    • Posté à 18h46 le 18/03/2010
    • Internaute
      Nazillon tartuffe jésuite

    Un tape-cul... Je ne savais pas comment ça s'appelait mais j'ai tout de suite compris de quoi il s'agissait ! Cet article est formidablement instructif, merci beaucoup.

  • Ruski
    • Posté à 18h57 le 18/03/2010

    Si l'on regarde la réalité économique, budgétaire et politique de l'Allemagne il n'est pas difficile de pronostiquer que très prochainement les choses vont commencer à aller très mal. En effet, la prévision du déficit cumulé de l'état pour 2010 est de 78% du PIB, et avec une baisse de ce dernier de 6% en 2009 (une récession jamais vue depuis la seconde guerre mondiale), une situation économique grippée, puisque l'Allemagne avait misé sur le tout export, une situation sociale inquiétante, puisque ces dernières quinze années, le PIB par habitant à fortement décliné, et surtout l'introduction dans la constitution de l'interdiction de tout déficit public supérieur à 0,35% du PIB à partir de 2016. On voit mal le futur gouvernement ne pas être obligé de pratiquer une politique d'austérité draconienne qui se traduira par des centaines de milliers de chômeurs supplémentaires.
    Quant à la « bonne gouvernance » que l'Allemagne exige de ses partenaires, qu'elle n'oublie pas que l'UE représente 62% de ses exportations, autrement dit, que les déficits financent son économie !

  • mattzz
    • Posté à 19h16 le 18/03/2010
    • Internaute

    J'aimerais bien être d'accord, mais malheureusement l'Allemagne joue précisément les règles du jeu qui ont maintenant cours un peu partout dans le monde : laissez faire la concurrence, et que le « meilleur » (ou moins-disant) gagne. Une sorte de gigantesque appel d'offre à l'échelle planétaire où chacun va proposer des sacrifices locaux aux répercussions globales...

    Et il faut être honnête, en faisant cela, elle ne trahit pas les autres Etats européens. Si vous analysez la construction européenne, vous verrez que l'UE s'est bien plus construite sur l'idée de concurrence que sur celle de solidarité... que défend aujourd'hui Sarkozy ! Ca ferait presque sourire, non ?

  • Monard
    • Posté à 19h23 le 18/03/2010
    • Internaute

    J'aime bien l'hommage du vice à la vertu : « c'est bien , vous avez comprimé les salaires , diminuez les impôts (ceux des riches évidemment ! ) “

    J'aimerais en rire si la politique de notre bouffon n'était pas si dramatique...

    C'est la faute à l'Allemagne, si le Brésil n'achète pas nos rafales , si les US n'achètent pas nos airbus ,et si l'Arabie Saoudite n'achète pas nos EPR ?

    Et si notre brave Lagarde empêchait les délocalisations vers les pays qui ne nous achètent rien ?

  • Gastlag
    Gastlag
    flâneur | http://identi.ca/ (...)
    • Posté à 19h47 le 18/03/2010
    • Internaute
      flâneur | http://identi.ca/ (...)

    Cohn Bendit a raison : ça ne servirai à rien de baisser les impôts. Il n'y a vraiment qu'une ministre de droite pour penser que c'est en baissant les impôts qu'on relance la consommation. C'est les salaires qu'il faut augmenter. Or l'Allemagne a fait tout son travail de déflation compétitive en diminuant les salaires relatifs, et ça Lagarde ne le critique pas, au contraire elle l'admire !

    De plus il manque une information importante qui est que trop peu souvent dite : le premier partenaire économique de l'Allemagne c'est la France (et de loin) et inversement (et de loin).
    Donc oui quand l'Allemagne a fait sa politique de déflation compétitive ça a été pour prendre des parts de marché en France. Et cela a aussi eu pour effet de pénaliser l'économie française, étant donné que son principal client commercial n'avait plus de pouvoir d'achat.

  • Xavier Denamur
    Xavier Denamur
    Restaurateur
    • Posté à 19h49 le 18/03/2010
    • Internaute
      Restaurateur

    Ce n'est pas la première fois que madame Lagarde dit n'importe quoi. Souvenez-vous en novembre 2008, elle disait en s'alignant sur la position de l'Allemagne : « La grande incertitude quand on baisse le taux de TVA, c'est de savoir à qui cela profite. Si cela profitait complètement aux consommateurs, ce serait sûrement une bonne mesure. » et le premier juillet 2009, suite à la baisse de la TVA dans la restauration qu'elle a finalement soutenu, elle lançait aux consommateurs « profitez-en ! ».

    En ce qui concerne la réussite de l'Allemagne à exporter, madame Lagarde ferait mieux de réfléchir aux difficultés des petites et moyennes entreprises françaises et trouver des solutions pour les dynamiser au lieu de préconiser des baisses d'impôts ou de favoriser nos multinationales qui s'arrangent pour ne pas payer leur part à la collectivité.

  • rue_de_la_paix
    rue_de_la_paix
    c'est plus compliqué que ça
    • Posté à 20h37 le 18/03/2010
    • Internaute
      c'est plus compliqué que ça

    « Les excédents structurels allemands, dégagés par le secteur privé et par la balance courante, rendent virtuellement impossible pour ses voisins d'éliminer leurs déficits budgétaires, à moins d'accepter un marasme prolongé. »

    Je comprends pas trop ce raisonnement. Si les produits allemands s'exportent bien, c'est à cause de la qualité et de l'innovation de ses produits.
    Si les autres pays fabriquait des produits qui puissent rivaliser, alors la balance commerciale s'équilibrerait entre clients et les fournisseurs.
    On ne peut pas demander à l'Allemagne de faire des produits moins bons pour rééquilibrer les échanges.

    « l'Allemagne suit un modèle “ non coopératif ”. Un modèle prédateur, par lequel l'Allemagne gagnerait des parts de marchés en comprimant les salaires de ses propres travailleurs (donc les coûts de ses produits). »

    La aussi j'ai du mal à comprendre. Je n'ai pas l'impression que les salaires Allemands soient plus faibles que ceux du reste de l'Europe. L'argument est recevable pour les produits chinois mais pas pour les produits allemands. Et la compression des salaires provient bien plus du taux de chômage qui déséquilibre le marché de l'emploi.

    On reproche à la Grèce d'avoir été négligeante avec ses comptes publics et on reproche à l'Allemagne d'être trop rigoureuse avec les siens. Il faut faire quoi alors ?