ENQUETE 15/03/2010 à 18h48

Sécurité des navires : Borloo veut donner le contrôle au privé

François Krug | Journaliste Rue89

Les contrôles ne seraient plus assurés par l'Etat mais par des sociétés choisies et rémunérées par les armateurs.

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Le port industriel de Melbourne (Mugley/Flickr)


Alors que l'Erika est encore dans toutes les mémoires, le projet de Jean-Louis Borloo peut surprendre. L'Etat n'assurerait plus le contrôle de sécurité des navires marchands français ; à la place, les armateurs sélectionneraient et rémunéreraient des entreprises privées, comme la française Bureau Veritas, contrôlée par Ernest-Antoine Seillière et la famille Wendel.

Le décret n'a pas encore été publié, mais le principe aurait été arrêté par la direction des Affaires maritimes et ses ministres de tutelle, Jean-Louis Borloo et Dominique Bussereau. Les sollicitations répétées d'Eco89 sont restées sans réponse, chacun se renvoyant la balle. Pourtant, selon nos informations, les Affaires maritimes ont déjà soumis aux deux ministres des « éléments de langage » à destination de la presse, après des fuites dans Le Télégramme de Brest et Le Journal de la marine marchande.

De nouvelles obligations depuis la catastrophe de l'Erika

Principal argument : c'est justement pour éviter un nouvel Erika que l'Etat veut déléguer le contrôle des navires marchands français au privé. Depuis la catastrophe de décembre 1999, l'Europe a adopté trois ensembles de mesures sur la sécurité maritime. Le dernier, le « paquet Erika 3 », l'a été sous la présidence française de l'Union, fin 2008.

Des mesures ambitieuses, donc coûteuses. Les Affaires maritimes devront désormais contrôler chaque navire étranger faisant escale en France. Problème : la charge de travail augmente, mais la rigueur budgétaire empêche de recruter de nouveaux fonctionnaires.

Comment remplir ces nouvelles missions sans dépenser plus ? Tout simplement en cédant une partie des missions actuelles au privé.

Après tout, le privé et l'Etat se partagent déjà le travail. Les armateurs sont tenus de faire réaliser des contrôles techniques par des « sociétés de classification », comme le groupe français Bureau Veritas. L'Etat a le dernier mot. Les Affaires maritimes, qui réunissent militaires et civils, effectuent des contrôles annuels. Elles délivrent ensuite les permis de navigation.

Les sociétés de classification réaliseront elles-mêmes les contrôles annuels des quelque 200 navires marchands français de plus de 500 tonneaux. Et les Affaires maritimes délivreront les permis à partir des documents fournis par les contrôleurs privés :

  • Le certificat Solas (sécurité du navire) ;
  • Le certificat Marpol (prévention de la pollution)

Des contrôles en doublon entre l'Etat et le privé

Les armateurs réclamaient ce transfert de compétences depuis longtemps. « Pour une raison opérationnelle », explique Patrick Rondeau, responsable du dossier au syndicat professionnel Armateurs de France. Les navires concernés passent en effet rarement par les ports français :

« Ils naviguent sur des lignes internationales et font des escales dans le monde entier, avec des délais très courts. Il faut faire venir les inspecteurs des Affaires maritimes depuis la France, en payant leurs frais de déplacement, alors que les sociétés de classification ont des représentants partout.

On va vers ce qui est fait dans le reste de l'Europe, cela n'a rien à voir avec les pavillons de complaisance. Il y a un écart concurrentiel entre le pavillon français et les pavillons étrangers. »

La réforme mettrait fin à des doublons inutiles, assure de son côté un cadre dirigeant de Bureau Veritas :

« Quand on exerce des activités au nom du gouvernement, c'est une prestation déléguée, il n'y a aucune différence entre le travail des sociétés privées et celui des fonctionnaires. Tout est d'ailleurs contrôlé par les règlements européens. »

Une activité très rentable pour les sociétés privées

La réforme relèverait donc du bon sens. Sauf que le problème n'est pas la compétence des contrôleurs privés, mais leur indépendance, s'inquiète un fonctionnaire des Affaires maritimes lecteur d'Eco89 :

« Les armateurs mettent la pression lorsqu'une escale est chronométrée. Les sociétés de classification ne peuvent pas trop leur déplaire, puisque ce sont leurs clients. Quand on passe après eux, on constate que le travail n'est pas toujours entièrement fait. Le contrôleur de la société de classification vient seul, pendant l'exploitation commerciale du navire. Nous, on est au moins deux et on peut prendre le temps nécessaire. »

Preuve des bonnes relations entre les sociétés de classification et leurs clients : Philippe Louis-Dreyfus, patron de Louis-Dreyfus Armateurs et ancien président de l'Association des armateurs européens, siège au conseil d'administration de Bureau Veritas. Il y côtoie l'ancien président du Medef, Ernest-Antoine Seillière, et d'autres représentants du groupe Wendel, qui détient 52% du capital.

Pour Bureau Veritas, cette réforme pourrait être une bonne affaire. La marine représente moins de 12% du chiffre d'affaires du groupe, également présent dans le BTP, l'industrie ou l'environnement. Mais c'est l'activité la plus rentable : en 2009, elle a dégagé une marge de 31,2%, contre une moyenne de 16,4% pour l'ensemble du groupe.

Pas de réforme pour le transport de passagers

Seulement, tout n'est pas rentable dans la sécurité maritime. Pour poursuivre ses économies, l'Etat voudrait aussi céder au privé le contrôle des navires de pêche de moins de 12 mètres, soit 5 000 bateaux. Les sociétés de classification sont nettement moins enthousiastes : beaucoup de travail, pour un chiffre d'affaires limité.

En revanche, il y a un secteur que l'Etat ne souhaite pas confier aux contrôleurs privés : les navires de transport de passagers. Pourquoi échappent-ils à la réforme ?

Pour Armateurs de France, l'explication est simple. Ces navires sont basés en France, donc plus facilement contrôlables par l'administration, et les règles appliquées au transport de passagers sont beaucoup plus strictes que pour les marchandises.

Nicolas Mayer, syndicaliste CGT aux Affaires maritimes, veut plutôt y voir la preuve que l'Etat se méfie du privé :

« Si on considère que le privé peut rendre le même service, on lui transfère tout et on lui fait confiance. Là, on refuse de lui transférer les navires de passagers, et avec les bateaux de moins de 12 mètres, on a la démonstration qu'il ne veut pas de la partie non rentable. »

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  • flixp
    flixp
    Aboyeur
    • Posté à 19h06 le 15/03/2010
    • Internaute
      Aboyeur

    pas d'accord avec vous.

    Je travaille régulièrement avec des bureaux de contrôle. C'est la politique du « parapluie » dans ces boites. Le contrôleur ne valide que quand il est convaincu d'être surprotégé, il exige généralement le maximum. Car si jamais il y a une couille, c'est pour sa pomme.

    Par contre le prix est conforme à l'épaisseur de la toile du parapluie.

  • elyes
    • Posté à 00h11 le 16/03/2010
    • Internaute

    Comme d'habitude, c'est trop chère pour l'état et pourtant c'est une activité très rentable pour les sociétés privées.
    Comment peut on expliquer cela ?

  • Alexad
    Alexad répond à flixp
    • Posté à 01h11 le 16/03/2010
    • Internaute

    Entièrement d'accord avec vous. Méthode parapluie dans tous les domaines impliquant la qualité et la sécurité. En effet le contrôleur a vraiment du mal à signer en bas sauf s'il est couvert totalement...

    Dans les entreprises privées, en cas de pépin, la responsabilité qui va avec la fonction qualité/sécurité a glissé ces dernières années de l'entreprise vers le cadre salarié en charge du ok final... En général il s'agit d'un cadre seul, qui subit la pression des services marchands, qui lui demande de donner rapidement son feu vert et à moindre coût.

    Rapelons-nous les premiers mis en GAV chez AZF les ingénieurs et techniciens salariés. Les entreprises constituées d'actionnaires ne peuvent plus être responsables puisque l'actionnaire fait de la chaise longue ailleurs ! ! ......

  • a déménagé le 10 décembre
    • Posté à 07h16 le 16/03/2010

    « Mais jeter la suspicion sur la competence des controleurs des sociétés privés est bien dommage. “

    je ne jette pas la suspicion sur leur compétence mais sur leur indépendance et l'indépendance de leurs personnels...

  • Marie Pierre
    • Posté à 14h20 le 16/03/2010

    Article intéressant car il démontre la volonté politique de se débarrasser du service public.
    Les organismes de contrôle agréés :

    American Bureau of Shipping
    Bureau Veritas
    Det Norske Veritas
    Germanischer Lloyd
    Lloyd's Register of Shipping

    On peut se dire que les gros armateurs ont les moyens de payer la facture. Là où ça fait mal, c'est pour les petits pêcheurs (navires de moins de 12 m).
    Jusqu'au mois de septembre 2009, soumettre les plans de construction d'un navire ne leur coûtait rien puisque ce service était assuré par le Centre de Sécurité des Navires (très exigeant sur les normes de sécurité), de même que les visites périodiques. Maintenant, c'est un organisme agréé qui effectue ce contrôle moyennant finances bien entendu !
    Vous pourrez en savoir plus sur le site de la Lien

    C'est si simple de remplacer 1 fonctionnaire sur 2 !

  • felix_lombard
    felix_lombard
    footballeur amateur
    • Posté à 09h27 le 17/03/2010
    • Internaute
      footballeur amateur

    Patrick Rondeau, représentant d'armateur de france, a effectivement raison de déclarer que :
    « Il y a un écart concurrentiel entre le pavillon français et les pavillons étrangers ».
    Il s'abstient bien de préciser que cet avantage concurrentiel est à la faveur des armateurs français qui bénéficient de larges avantages fiscaux par rapport aux autres pavillons, tout en employant une majorité de marins étrangers rémunérés moins chers que les français. A lire :
    Lien
    59% du budget de la sécurité maritime est alloué aux allégements de cotisations sociales quand 0,6 % de ce même budget va à la sécurité des navires (c'est à dire au contrôle).
    Les armateurs veulent donc bien prendre les aides de l'état donc du contribuable mais pas le niveau de contrôle que l'état français serait en droit d'exiger puisqu'il aide fiscalement ses armateurs. cqfd.