bonnes feuilles 07/03/2010 à 20h21

Banlieues : l'appel au secours de collégiens d'Aubervilliers


Dans son livre, le journaliste Luc Bronner publie des lettres d'élèves qui témoignent de leur sentiment d'insécurité. Extraits.


Le couloir d'un collège aux Etats-Unis (House of Sims/Flickr)

En 2008, un professeur de collège d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) a proposé à ses élèves d'écrire chacun une lettre à l'inspecteur d'académie, juste après un incident (une bande avait fait une « descente » dans l'établissement). Le journaliste Luc Bronner, qui suit l'actualité des banlieues depuis 2005 au Monde, évoque cette histoire dans son livre « La Loi du ghetto », paru le 3 mars, dont Rue89 publie des extraits.

Luc Bronner, 36 ans, est le seul reporter de la presse nationale à consacrer tout son temps de travail aux « quartiers » des banlieues françaises, de l'Ile-de-France à la Drôme ou à la Haute-Marne. Il a reçu en 2007 le prix Albert Londres pour ses articles sur ce sujet, notamment les émeutes de Villiers-le-Bel.

Avec « La Loi du ghetto, enquête dans les banlieues françaises », Luc Bronner digère, synthétise et met en perspective les histoires humaines qui ont fait l'objet de dizaines de reportages dans Le Monde ces dernières années. Ecrit à la première personne, le livre y ajoute son ressenti de journaliste.

Il rencontre des ados, des policiers, des élus, des dealers, des acteurs associatifs, des sociologues, des ministres.

Il explore les échecs des politiques de la ville, les tares de l'urbanisme, les « tabous de l'immigration », les frontières physiques, temporelles et sociales qui « ghettoïsent » ces pans entiers de la société française -il s'explique sur le choix de ce terme dans une interview aux Inrockuptibles, et sur la référence à « Gomorra », un livre sur la mafia italienne.

Le jeu de dupes entre médias et politiques

Son livre est aussi particulièrement intéressant sur la description du jeu de dupes entre les médias (qui ne couvrent les banlieues qu'épisodiquement, en cas d'incident « chaud ») et les politiques (qui profitent de la présence à éclipse des premiers pour présenter les événements sous un jour favorable, mais sont aussi obligés de réagir en fonction de la couverture médiatique).

Chaque chapitre est introduit par des citations de Nicolas Sarkozy qui montrent qu'au fil des années (2002, 2005, 2009...), le discours ne change pas. Pas plus que la réalité.

Loin du faisceau des projecteurs de l'agenda médiatique, il y a le travail quotidien de dizaines d'acteurs de terrain. Comme ce professeur d'un collège de banlieue parisienne, à l'origine d'une initiative très parlante sur l'état d'esprit de ceux qui grandissent dans cet univers très particulier. Augustin Scalbert

Les prénoms des élèves, mineurs, ont été modifiés. Les fautes d'orthographe et de conjugaison n'ont pas été corrigées.


En avril 2008, je rencontre un professeur de collège, Emmanuel Tridant, 38 ans, au cours d'une manifestation d'élèves et de professeurs devant un collège d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Avec ses collègues, l'enseignant défile contre les réformes dans l'Éducation nationale, notamment les suppressions de postes.

En marchant, il me raconte qu'il vient de réaliser une expérience étonnante : demander à ses élèves de témoigner par écrit sur leur sentiment d'insécurité après un incident grave dans leur établissement. En l'occurrence, l'intrusion violente d'une dizaine de jeunes, en marge de manifestations contre les réformes.

Soixante élèves écrivent à « Monsieur l'inspecteur d'académie »

Rassemblé devant les grilles, le groupe avait d'abord tenté de bloquer l'établissement pacifiquement. Sans succès. Ils étaient alors devenus beaucoup plus agressifs, jetant des bouteilles contenant de l'acide et de l'aluminium -un mélange explosif dont la recette circule sur Internet. Deux bouteilles avaient explosé au milieu des élèves, provoquant un nuage de fumée blanche. Dans la confusion, les assaillants étaient montés au premier étage du collège, avaient ouvert des portes et jeté des œufs dans les salles de classe, devant des élèves paniqués.

Face au choc de ses élèves de quatrième et de troisième, Emmanuel Tridant leur propose d'écrire, chacun, une lettre à « Monsieur l'inspecteur d'académie » pour l'alerter sur la gravité de la violence à l'école. Pas seulement sur l'épisode exceptionnel de la veille. Mais sur leur quotidien d'adolescents de banlieue.

Une soixantaine d'élèves de quatrième et de troisième prennent la plume. En deux lignes, parfois. Sur une page pleine, pour d'autres. Avec, presque toujours, une orthographe et une syntaxe hésitantes -une formule diplomatique pour dire que l'écriture est catastrophique.

« Si cela continue les élèves n'auront plus d'avenir »

Mais toutes les lettres témoignent, avec une franchise rare, de la dureté des conditions de vie dans un établissement de ZEP marqué par des épisodes de violence. Comme un cri de colère. Comme un appel au secours de collégiens d'une banlieue difficile. Avoir 15 ou 16 ans dans une ZEP peut se révéler extrêmement difficile -et les premières victimes en sont bien les élèves eux-mêmes, bien avant les enseignants ou les policiers.

« Monsieur l'inspecteur, commence ainsi Géraldine, élève de troisième, décrite comme “très timide” par ses enseignants. La situation du collège Jean-Moulin est devenu très grave. On ne peut plus travailler dans de tel condition, les éleves perturdateurs nous laisse plus travailler. [...] Cette situation n'est plus acceptable. Si cela continue comme sa les élèves n'auront plus d'avenir. »

Une de ses camarades de classe, Jenny, excellente élève, qui s'occupe de tout à la maison pour seconder sa mère handicapée, écrit sa colère et son inquiétude. Elle recense les actes de violence subis : jets de projectiles, agressions physiques et verbales, perturbations des cours, salle de permanence dégradée, etc. « Moi, personnellement, je ne peux plus travailler dans ces conditions et je vous informe que j'ai un avenir devant moi, que j'ai un brevet, un bac et un métier à obtenir ! » La jeune fille désigne les responsables :

« Dans ce collège, des élèves s'amusent à interrompre les cours d'autres élèves et de perturber les cours. D'autres sèchent leurs cours et trainent dans les couloirs, se mettent à crié comme des sauvages. »

« Tout le matériel scolaire est dégradé chaque jour »

« Nous les élèves, on en a raz-le-bol de ces situations depuis quatre ans. Réagissez vite s'il vous plait Mr l'inspecteur pour trouver des solutions », ajoute Charlotte, d'origine turque, qui rêve de devenir architecte mais ne dépasse pas 10 en maths. « Elle est désespérée parce qu'elle ne peut pas aller en première scientifique », glisse son professeur.

Chose exceptionnelle, les garçons se livrent aussi. Eux qui joueraient probablement aux petits « caïds » si on les interrogeait au pied de leurs immeubles.

Mike, par exemple, élève de troisième. D'origine chinoise, passionné par l'informatique mais en grande difficulté scolaire, il est « souvent sur la défensive », selon son professeur. Dans sa lettre, il témoigne de son inquiétude :

« Notre éducation est systématiquement perturbé par les violences. Notre avenir n'est donc pas assuré avec certitude [...]. La situation actuelle du collège est très désespérante, car les tables, les chaises, et tout le matériel scolaires est dégrader chaque jour par tout les élèves perturbateurs. »

Une partie des violences sont provoquées par d'anciens élèves, qui reviennent sur les lieux de leur échec ou de leur souffrance scolaires. Dont beaucoup de jeunes qui ont été exclus pour des problèmes de comportement : « On a eu jusqu'à trente conseils de discipline dans l'année. C'est devenu une procédure de gestion comme une autre. Mais les conséquences sont catastrophiques parce que, faute de suivi, les gamins en question sont rapidement déscolarisés », témoigne un enseignant.

« Il ne faut plus dissoudre de postes de professeur »

Les autorités ont commencé par installer un muret autour du collège dans les années 1990. Puis des grilles de cinquante centimètres. « C'était grand ouvert. Aujourd'hui, on monte à 1,2 ou 1,5 mètre. Jusqu'où il faut aller ? » interroge Emmanuel Tridant.

Les attentes de ces adolescents sont clairement sécuritaires, au grand dam des enseignants. Une élève demande « plus d'autorité » de la part des surveillants, des professeurs, des policiers, bref de tous les adultes.

Un autre propose de remonter la grille qui ceinture le collège. Un troisième suggère d'installer des caméras de vidéosurveillance.

Mike : « Il ne faut plus dissoudre de postes de professeur car sinnon l'éducation des élèves est très menacée. Il faut renforcer la sécurité des élèves et des enseignants du collège grâce à des vigiles, et un plus grands nombres de surveillants. »

Géraldine : « Je sais que ce que je vais vous demandé vas vous paraître abusif mais sa serait bien s'il y avait des policiers civils qui surveilleraient le collège le temps de calmé tous sa ! Aidez-nous Monsieur, sacher que notre avenir est entre vos mains. »

« La Loi du ghetto » de Luc Bronner, Calmann-Lévy, 3 mars 2010, 264 pages, 17 euros.

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  • Duc du Granlac
    Duc du Granlac
    Républicain
    • Posté à 21h25 le 07/03/2010
    • Internaute
      Républicain

    J'ai vécu toute ma jeunesse dans des ZUS et une bonne partie de ma scolarité dans les établissements accolés.

    Ce constat je l'avais fait il y a longtemps et pourtant rien ne change...

    On ne tolère pas le même niveau de violence dans un établissement bourgeois que dans une ZEP hors une atmosphère sereine est la condition sine qua non pour la transmission du savoir.

    Tolérer la violence dans les établissements les plus pauvres revient à les enfoncer encore plus, à rendre encore plus inéluctable leurs échecs...

    La gauche bobo (désolé je ne trouve pas de mot plus approprié) avec son pédagogisme a sapé l'autorité des profs...

    La droite libérale a affaiblie les moyens de l'éducation nationale tout en augmentant ceux du privé...

    Ce sont des alliés objectifs et ils sont coresponsables de la situation catastrophique de l'enseignement en France.

    Il faut revenir aux fondamentaux, retrouver le gout de l'effort, du mérite, du travail bien, sans cela l'élite ne sera formée que dans les écoles de bourgeois.

  • Kekevara
    Kekevara répond à The_Fox_27
    • Posté à 22h02 le 07/03/2010

    Oui, m'enfin, j'étais en ZEP aussi (à Rillieux-la-Pape). L'école n'était pas terrible, le matériel électrique volé à chaque vacances, mais voilà : locaux délabrés ou pas, l'instit » nous apprenait l'orthographe et la grammaire. Si les instituteurs et les professeurs ne veulent pas apprendre le français aux élèves, qu'ils le disent, ça ira plus vite.
    Moi aussi, j'ai eu des profs à la noix qui nous faisaient bosser sur des publicités pour nous faire travailler sur le « message », l'« interlocuteur » et toutes ses conneries. Et puis j'ai eu un prof qui nous filaient trois exercices de grammaire à la fin de chaque cours pour le prochain. ZEP ou pas ZEP.
    Quand je suis arrivé au lycée (et à la fac), j'ai vu la différence avec ceux qui n'avaient pas eu de profs comme lui, qui lisaient un texte mais n'y comprenaient rien, qui ne savaient pas si on écrivait « le poing fermé » ou « le point fermé » (alors qu'il suffit de n'être pas trop con et de penser au mot « poignée »), qui se retournaient vers moi en amphi, quand le prof disait : « Rousseau publie L'Emile », pour me demander : « Euh, dis, mille, c'est invariable ? » (1. Ne pas connaître L'Emile. 2. Ne pas savoir que mille est invariable...). Des débiles en somme, bac en poche et en 2e année d'histoire.

  • Fleshgordon
    • Posté à 22h03 le 07/03/2010

    A la lecture de l » article, je ne m'attendais pas à lire ce genre de commentaires. il est vrai qu'ils sont loin de maitriser l'orthographe et la conjugaison pour des élèves de 3eme. certains fustigent les profs, d'autres le manque de connaissances des élevés.

    pour ma part, j'ai fréquenté ce type d'établissement puis la « filière technique » avec CAP- BAC PRO- puis BTS. je mène ma carrière professionnelle comme je peux, avec mes armes propres et mes racines.

    j'ai connu ces cours qui n'en sont pas, les profs passent plus de temps à rétablir le calme, à gérer les conflits de tous type, à faire avec les moyens du bord et tentent de sauver ceux qu ils peuvent.
    les trajets domicile-école sont gravés dans ma mémoire, les récréations aussi, les bagarres, les insultes, tout ce microcosme laissé à l'abandon.

    j'ai fui en partant sur le tour de france, avec les compagnons mais si les conditions avaient été moins difficiles peut etre aurais je eu un autre avenir.

    tout ça pour étayer cet article, les gamins ne maitrisent rien, subissent comme ils peuvent cette situation qui pourrie depuis depuis trop longtemps c'est tout l'environnement qu'il faut revoir

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 22h34 le 07/03/2010
    • Internaute
      non connue

    Moins d'enseignants = plus d'élèves par classe

    Plus d'élèves par classe, c'est :
    - des cours d'un moins bon niveau
    - moins de contrôles, donc des situations d'échecs moins décelables
    - moins de temps par élève en cours, donc quand l'élève est en état de se concentrer

    C'est donc :
    - moins de formation générale par citoyen, donc une plus grande difficulté à changer de filière. C'est plus de chômage.
    - moins de socialisation et d'égalité, donc plus de délinquance et de repli sur le communautarisme.

    Moins d'enseignants, ça coûte très très très cher à la société. Beaucoup plus cher que l'économie des postes.

    Ce n'est pas une question idéologique. C'est une question de logique.

  • jenesuispaspaulricoeur
    jenesuispaspaulricoeur
    fils d'arabes et d'ouvrier
    • Posté à 10h39 le 08/03/2010
    • Internaute
      fils d'arabes et d'ouvrier

    J'ai été pion, j'ai été prof. De mon expérience, j'en ai sutout tiré l'insécurité sociale et culturelle. La perte de sens concernant l'éducation : Les élèves me demandaient à quoi sert l'école face au chômage. A quoi servent les bonnes manières, alors que notre président et son entourage transpirent le mauvais goût et la vulgarité (cf les montres comme signe de réussite.) ? Où la reproduction sociale reste encore un crédo (sauf que le classe moyenne à de plus en plus de mal à caser sa progéniture).
    Les médias nous présentent des réality-show comme étant la réalité.
    J'ai aussi vu des profs qui se bouffaient le nez pour leur emplois du temps et qui avaient une méconnaissance du milieu social et culturel des élèves, répétant le discours officiel tant que l'on ne touchaient pas à leur acquis sociaux.
    Mais j'ai vu aussi des profs qui se donnaient à fond auprès de gamins en perdition, des élèves qui espéraient, des violences canalisées...

  • Bernard Girard
    Bernard Girard
    Enseignant blogueur
    • Posté à 12h55 le 08/03/2010
    • Expert
      Enseignant blogueur

    Qu'y a-t-il vraiment de « catastrophique » dans l'écriture de ces collégiens ? Quelques fautes d'accord et d'orthographe qui n'appauvrissent en rien la force de leurs témoignages. On peut inversement écrire sans fautes mais n'avoir rien à dire. Ces jeunes ont appris à s'exprimer et si c'est grâce à l'école, ce n'est déjà pas si mal.

    Un prof de collège

  • spidermoon
    spidermoon
    célibataire endurci
    • Posté à 15h04 le 08/03/2010
    • Internaute
      célibataire endurci

    Définition d'une prison :

    Endroit clos, entouré de haut mur et de barbelé, surveillé par une équipe de gardien et dans lequel on enferme les individus ayant contrevenu aux loi de la société.

    Définition d'un collège de banlieue

    Endroit clos, entouré de haut mur et de barbelé, surveillé par une équipe de gardien et dans lequel on enferme les individus afin de leur inculquer les lois de la société.