ENQUETE 03/03/2010 à 23h00

« Médecine du travail : le Medef est dans le mur »


Gabriel Paillereau, licencié pour avoir dénoncé les dérives des services de santé au travail, pointe l'immobilisme du gouvernement.



La peinture d'un médecin (Jared Rodriguez/Truthout.org/Flickr)

C'est un cri d'alarme poussé par un ancien responsable patronal de la médecine du travail. Licencié à l'automne dernier après avoir dénoncé les abus de certains services, Gabriel Paillereau, ex-délégué général du Cisme (Centre interservices de santé et de médecine du travail en entreprise), pointe l'immobilisme du gouvernement, soupçonné de vouloir privatiser un système en déshérence. Une enquête conjointe de France Inter et Rue89.

« La réforme ? Tout faire pour que rien ne change »

Deux ans après notre première enquête sur la médecine du travail, qui expliquait comment l'argent de la santé des salariés finançait les comités locaux du patronat, la réforme promise par le gouvernement patine. Les cinq confédérations syndicales ont refusé de signer le texte proposé par le Medef. Pire : certains services de santé au travail servent toujours de « caisse noire » aux Medef territoriaux, dont ils paient les permanents et les structures.

Ce scandale, Gabriel Paillereau le connaît bien. Il fut de 1994 à 2009 le délégué général du Cisme, l'organisme qui représente et défend les intérêts de 300 services inter-entreprises.

Licencié le 18 septembre 2009 pour « cause réelle et sérieuse », il s'exprime pour la première fois afin de dénoncer l'immobilisme du gouvernement et de l'organisation patronale qui a échoué à convaincre les syndicats de réformer un système à bout de souffle :

« Ce qui me frappe, c'est de tout faire pour que rien ne change. En réalité, la réforme proposée par Xavier Darcos n'est que la poursuite de ce qui existait déjà. [...] Le gouvernement n'a pas pris la mesure du problème. Pourtant, il y a eu des tas de rapports ces dernières années... » (Voir la vidéo)

La lettre de trop qui provoque son licenciement

Combien de services de santé au travail sont touchés par ces dérives ? Difficile à dire. Parmi les cas que nous avions soulevés en 2008, certains n'ont pas forcément clarifié leur fonctionnement. En particulier sur les questions de gouvernance et de transparence. Gabriel Paillereau les évalue à 10% du total des services.

En tout cas, son franc-parler va lui coûter cher. Tout part d'une lettre qu'il adresse le 18 mai 2009 à Jean-René Buisson, l'homme du patronat dans la négociation qui s'est engagée avec les partenaires sociaux. Dans ce courrier, Gabriel Paillereau fustige les « problèmes » de certains services, dont ceux d'Amboise et de Toulouse :

« Le premier a effectivement sombré tout récemment à la suite d'une affaire d'abus de biens sociaux impliquant l'ancien président, qui a conduit à sa liquidation judiciaire ; le second pourrait se retrouver lui aussi au premier plan de l'actualité dans les prochains jours ou les prochaines semaines. »

A Toulouse, Gabriel Paillereau sait de quoi il parle : son épouse dirige l'AMST, 185 000 salariés suivis. Elle a été licenciée en janvier 2009 (motif : « insuffisances professionnelles ») pour s'être opposée à la politique du nouveau président, Henry Mathon.

En guise de réponse à sa lettre, le délégué général du Cisme est lui aussi licencié. Les hommes forts du Medef estiment qu'il a « mis en accusation » les représentants toulousains. Les deux licenciements font l'objet d'une procédure aux prud'hommes.

Dans sa lettre à Jean-René Buisson, Gabriel Paillereau fait plusieurs allusions au cas toulousain :

« Comment imaginer que les organisations patronales conservent le moindre crédit si, par leur silence, elles couvrent les actions délétères de certains de leurs représentants au niveau local ? » (Voir la vidéo)

Toulouse, le laboratoire social du patronat

Dans cette crise toulousaine, les anomalies sont nombreuses :

  • un montage qui distingue le service de santé au travail (AMST) et une association « patrimoniale » (AST) qui possède des bâtiments loués par le service, à raison de 400 000 euros par an, or l'AST est aux mains des responsables patronaux locaux, avec un joli pactole de 2 millions d'euros ;
  • une gouvernance aux mains de 14 employeurs (sur 9 000 entreprises adhérentes) qui se renouvellent uniquement par cooptation ;
  • un fonds de réserve qui s'élève à 4 millions d'euros placés en Sicav de trésorerie ;
  • enfin, un agrément de l'Etat, qui fait défaut depuis 1997... fragilisant le fondement juridique des décisions prises par les médecins du travail, le service ayant depuis avril 2009 un agrément conditionnel qui n'est plus valable aujourd'hui.

Or, sans cet agrément, rappelle le docteur Bernard Inchauspé, représentant CFE-CGC à l'AMST, les décisions d'aptitude sont virtuellement nulles. (Ecouter le son)

Audio file

Docteur Bernard Inchauspé, délégué CFE CGC

Pour Gabriel Paillereau, le cas de Toulouse sert de laboratoire social aux éléments les plus radicaux du patronat. (Voir la vidéo)

Chose rare chez les médecins du travail : une majorité d'entre eux s'opposent à la fusion prévue avec un autre service (CMTA). Ils ont même fait grève pour manifester leur mécontentement. Ils dénoncent la vision « productiviste » du président de l'AMST, Henry Mathon. Pour Bernard Inchauspé, l'enjeu est aussi d'éviter de nouveaux scandales, type amiante :

Audio file

Docteur Bernard Inchauspé, délégué CFE CGC

Voir le document

(Fichier PDF)

Président de l'AMST depuis juillet 2008, Henry Mathon réfute point par point les accusations dont il fait l'objet : (Télécharger ses réponses)

« La santé au travail en France est confrontée à une réalité économique et démographique simple : il y a de moins en moins de médecins du travail et de plus en plus de salariés à suivre ; ce qui “ rend la situation actuelle intenable ” selon les propres mots de Monsieur Xavier Darcos, ministre du Travail, prononcés le 4 décembre 2009 dans le cadre d'une réunion du comité d'orientation sur les conditions de travail.

De nouveaux textes règlementaires sont annoncés avant la fin du 1er semestre 2010. En attendant, les services de santé au travail doivent faire face et ce, pour certains, depuis plusieurs années.

C'est dans cette seule circonstance de pénurie en médecins du travail que le mot “ productivité ” a été employé. »

Derrière cette « expérience » toulousaine, Gabriel Paillereau décèle aussi les ambitions de certains acteurs issus du monde de l'assurance (Henry Mathon est aussi dirigeant d'une mutuelle).

Il l'avait d'ailleurs souligné dans la lettre qui a déclenché son licenciement, en soulignant les projets d'un certain... Guillaume Sarkozy, numéro 2 du groupe Médéric-Malakoff.

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  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 01h22 le 04/03/2010
    • Internaute
      délinquante avérée

    Bravo M. et Mme Paillereau pour votre courage et votre ténacité à dénoncer les magouilles, même au prix d'un licenciement. J'espère que vous gagnerez aux Prud'hommes. Profitez, tant qu'ils existent encore ! Car tout ce qui peut faire du bien aux salariés, médecine du travail, défense de leurs droits aux Prud'hommes, aurait comme une tendance à disparaitre.

    Il n'y a pas que les coups tordus pour enrichir les copains, il y a le changement même de la nature de la médecine du travail. Cf la pétition Non à la mort de la médecine du travail
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  • Bobus Trucus Bidulus Maximus-
    • Posté à 02h10 le 04/03/2010

    Si quelqu'un peut m'expliquer à quoi sert la médecine du travail, je suis preneur. Malgré une armée de certificats d'aptitude accumulés en quelques décennies, je n'ai jamais compris l'utilité de ma visite annuelle.
    Il est vrai que j'ai un emploi dans le tertiaire, mais n'est-ce pas le cas des trois quarts des salariés ?

  • Blédine
    Blédine répond à Bobus Trucus Bidulus Maximus-
    formation en illettrisme
    • Posté à 06h59 le 04/03/2010
    • Internaute
      formation en illettrisme

    La médecine du travail est une médecine préventive normalement.

    Par mon expérience, je peux dire que la médecine du travail m'a été d'un grand secours. En effet, grâce à elle et en collaboration avec mon médecin généraliste, j'ai pu me soigner correctement et garder mon emploi, ce qui n'est pas rien. Je travaille toujours sur un poste aménagé.

    C'est peut-être ce que le MEDEF veut remettre en cause car cet aménagement demande de la part de l'entreprise un petit effort mais quand il y a de la bonne volonté j'estime qu'il est possible que chacun y trouve son compte.

  • Kraluna
    • Posté à 09h09 le 04/03/2010

    La médecine du travail a sauvé la vie de mon père quand j'avais 15 ans. Carrossier peintre, son système respiratoire a été très gravement endommagé. Il a du renoncer immédiatement a exercer son métier pour lequel il était très doué, avec son bac-6 il a passé des années entre chomage, formation (a maintenant un niveau bac+2) et emploi et il est a nouveau au chomage (mais sans indemnités depuis un an vu que mobilité oblige il a surtout travaillé a l'étranger ces dernières années). Mais il est en vie et suffisament en forme pour houspiller ses petits enfants !
    Merci la médecine du travail !
    edit : mais par contre, il a du démissionner pour rester en vie et n'a donc pas eu droits a des indemnités chomages le temps de retrouver un emploi... Système tout de même opaque et complice du patronat...

  • geantdefer
    geantdefer
    L'horreur est humaine (coluche)
    • Posté à 10h05 le 04/03/2010
    • Internaute
      L'horreur est humaine (coluche)

    Bravo !
    Merci de mettre en une ce sujet qui est parmi les plus chauds d'aujourd'hui...
    voir d'urgence :

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