Dans le chaudron de Barbès, la galère du vendeur de journaux
A Paris, le kiosque de Barbès-Rochechouart cohabite avec des dealers en tout genre. Diaporama sonore d'une lutte de territoire.

Qui n'y a jamais mis les pieds ne peut s'imaginer l'ambiance si particulière de la sortie du métro Barbès-Rochechouart (Paris XVIIIe). Jean-Michel Lebcher relevait le défi d'y tenir un kiosque à journaux depuis trente ans. Figure de ce quartier grouillant et populaire, il cède la place.
Fatigué d'être cerné par les revendeurs de cigarettes de contrebande, Jean-Michel allait baisser définitivement le rideau de son kiosque, mais son fils Samir a choisi de prendre la relève. « Pas grand monde d'autre que moi pouvait le faire », reconnaît « sans se vanter » le solide gaillard, âgé de 25 ans. Samir promet de lutter pied à pied pour son droit à commercer. Face à lui, des dealers de toutes substances : cigarettes, cachets, drogue… Il mènera contre eux une guerre -pacifique- de territoire.
« On n'a plus envie de travailler, on est dégoûtés ». C'est Azouz, le fidèle employé de Jean-Michel, qui souffle ces mots venus du fond du cœur. Il y avait pourtant tous les ingrédients pour réussir : la plus grande offre de presse maghrébine et africaine de Paris, une clientèle de quartier fidèle, des touristes nombreux en route pour Montmartre, et même une jolie échoppe agrandie par la mairie en 2006, quand Bertrand Delanoë promettait à l'axe Magenta-Barbès de devenir un « espace civilisé » plus accueillant pour le piéton.
Jean-Michel avait prévenu :
« Je le savais qu'agrandir le trottoir, c'était faire plus de place au trafic… j'avais raison. »
Le commerçant a vu depuis son chiffre d'affaires dégringoler et l'an dernier il en a perdu 60%, au point de finalement ne même plus se faire livrer les journaux et laisser dépérir son étalage. Fin décembre, sa table arborait des magazines périmés. Elle ne servait plus qu'à occuper le trottoir pour ne pas le céder aux trafiquants. (Voir le diaporama sonore)
Nostalgique, Jean-Michel aime se souvenir de sa belle époque :
« J'ai commencé avec une baraque en bois, un barnum ça s'appelait. On s'éclairait au gaz, on était considérés comme des camelots, des vendeurs à la criée. Je faisais 600 exemplaires de Paris Turf dans la journée, 300 du Monde, 800 de France Soir, je gagnais bien ma vie à l'époque.
Le jour où ils ont abattu Mesrine à la porte de Clignancourt, j'ai vendu 2 000 exemplaires. J'avais le seul quotidien algérien El Moudjahid, un jour de match de Coupe du monde de foot en 1982. J'aurais pu en vendre 10 000. »
Et puis il y a eu des célébrités. Sharon Stone, sur le chemin des puces de Clignancourt, avait surgi d'une Mercedes pour acheter un plan, mais aussi les Bashung, qui venaient en voisins, ou encore des footballeurs, comme Ibrahim Ba, dont le père était vendeur chez Tati.
« C'est la misère humaine, ils cherchent à survivre »
L'agrandissement de son trottoir a coïncidé avec l'envolée des prix du tabac et le développement du trafic de cigarettes de contrefaçon. Venues de Chine ou d'Europe de l'Est, elles sont vendues autour de 3 euros le paquet et font vivre des dizaines de jeunes gens.
Le kiosquier ne leur en veut pas, à ces « harragas », essentiellement des Algériens sans-papiers tout juste arrivés du bled et qui n'ont que ce trafic pour survivre : « c'est la misère humaine ». Il déplore juste que la police n'ait aucun moyen de les arrêter. (Ecouter le son)
Les « Marlboro Marlboro » ou « Legend Legend », comme on les appelle, semblent chaque jour plus nombreux aux abords du kiosque. « Jusqu'à 150 », a compté Jean-Michel. Parfois, il a droit à un court répit :
« On lit dans les journaux qu'il y a eu une grosse saisie à la douane, alors on en voit moins pendant une semaine. »
Ils font désormais partie de la légende de Barbès, tout comme les usagers de drogue, depuis longtemps présents dans le quartier voisin de la Goutte d'Or où de nombreuses structures d'accueil leur sont destinées. Habitant là depuis 2006, je me suis moi-même habituée à leur présence, lourde mais pas dangereuse.
La police a beau faire des rondes très régulières, elle ne gagne pas cette partie de cache-cache permanente. La mairie du XVIIIe arrondissement, pourtant tenue par l'ancien ministre de l'Intérieur de Lionel Jospin, Daniel Vaillant, semble avoir abandonné ce coin :
« Un jour, le maire est passé et il m'a dit “écrivez-moi”. Depuis, je lui ai envoyé quatre courriers, il n'a jamais daigné répondre. Pourtant, la mairie a intérêt à ce qu'on tienne le trottoir… »
« J'appelle la police, ça sert à rien »
Par défi et parce que c'est toute son enfance, Samir, le fils de Jean-Michel, a repris l'échoppe fin décembre. Conducteur de bus à la RATP, il s'est mis en congé sans solde et se donne un à deux ans pour gagner sa vie. « Je veux pas broyer du noir pour lui », lance le tout jeune retraité, qui espère son fiston « solide ».
Samir quitte un emploi à 1 500 euros les 35 heures, mais « trop routinier » à ses yeux, pour un projet qui incarne « tous ses souvenirs d'enfance » et qu'il « ne pourrait pas ne pas tenter ».
Ouvert de 6h30 à 19 ou 20 heures, il s'accordera seulement deux demi-journées de repos par semaine (son oncle Jean-Louis le suppléera), et espère en tirer 1 700 à 1 800 euros. Il promet de mettre la police sous pression :
« L'autre fois, deux toxicos se sont bagarrés et ont failli renverser mon étalage. J'ai appelé la police, je les ai vus arriver, et puis ils ont fait demi-tour… »
Un jour de CAN, il a fallu fermer à 13 heures
La Coupe d'Afrique des nations a été un moment particulièrement chaud pour le quartier. Les supporters algériens se sont hissés sur le kiosque de Jean-Michel, l'ont redécoré, ont essayé de défoncer son rideau de fer.
Samir a mal digéré d'avoir dû fermer son kiosque à 13 heures, de peur de ne plus pouvoir contrôler la situation :
« Moi je paie des charges, et j'ai même pas le droit de voir mon commerce protégé. Les rangées de CRS étaient là, de l'autre coté du carrefour, et me disaient “tant que c'est festif, on laisse faire”. Le problème c'est que là, la police leur donne raison. »
N'allez pas vous imaginer pour autant que Samir, ni avant lui son père, sont en mauvais termes avec leurs voisins. Jean-Michel a évité quelques coups de couteau mais n'a presque pas connu de vol et se sentait « respecté ». Tandis qu'il se tenait toujours assis parmi la foule, sur un tabouret, son fils est posté derrière le comptoir, toujours un œil sur son ordinateur :
« Au début, j'ai mis les distances, genre “il faut pas m'emmerder”. Mais je fais attention car je sais que ça peut vite partir en embrouille. Je leur dis “vous me laissez travailler et je vous laisse travailler aussi”. Si je vois que le kiosque est irredressable, je laisserai tomber. »
Le jeune Samir fait du sauvetage de ce kiosque le combat de sa vie. Pour l'instant, papa accompagne ses premiers pas. Arrivera-t-il à voler tout seul dans la jungle ?
Photos : Jean-Michel Lechber, premier propriétaire du kiosque de la station Barbès-Rochechouart (Audrey Cerdan/Rue89) ; du matériel pour plastifier les documents (Audrey Cerdan/Rue89)
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De Henri_
informaticien | 13H28 | 01/03/2010 |
Pour y vivre depuis des lustres, je connais bien ce quartier.
Contrairement à ce qu'imagine ceux qui n'y vivent pas, il n'y a pas de danger physique pour ceux qui ne sont pas partie prenante dans les différents trafiques qui s'y déroulent.
Il n'en reste pas moins vrai que par moment c'est insupportable.
Insupportable quand des drogués ou des avinés hurlent toute une partie de la nuit. Insupportable de devoir virer des fantômes qui viennent se piquer et déféquer dans votre cour.
Insupportable aussi le comportement de la police qui 9 fois sur 10 ne viendra pas quand vous l'appelez pour éviter qu'un abruti imbibé ne tue à force de coups une épave qui, dans une autre vie, dut être une femme.
Insupportable aussi, quand la police daigne venir, qu'un uniformé aux neurones en vacances menace de vous embarquer parce que vous lui rappelez que vous appelez depuis 3 heures sans résultat.
Un conseil, si vous souhaitez faire venir la police pour une urgence. Ne dites pas qu'une femme est en train de se faire démolir pas son mec. Dites plutôt qu'un policier est en train de se faire tabasser. Dans les 3 minutes vous avez sous vos fenêtres 5 ou 6 voitures de police. Généralement ils sont furieux, mais vous aurez évité à la fille de se faire défigurer, pour cette fois...
Allez savoir pourquoi, dans le même temps, j'aime bien mon quartier, mais c'est là une autre histoire.
De Yvon le Zébulon
L'homme d'esprit n'est jamais seul ... | 13H49 | 01/03/2010 |
Paris n'a plus l'aura qu'elle avait : c'est fini mon pote !
Les Parisiens aujoud'hui sont assimilés à des souffreteux...
Fini l'époque où ils considéraient les provinciaux comme des tarés :
1 - 20 % des parigots habitent des chambres insalubres
2 - 50 % des Parisiens ont envie de se barrer vers la province
(les autres - les actifs - choisissent Londres ou Madrid)
3 - 100 % des Parisiens respirent un air fétide et pollué
4 - 100 % de ceux qui se disent parisiens ne sont que banlieusards
5 - La Culture a quitté paris pour la province, et il vaut mieux
se lancer depuis Madrid ou Strasbourg. (même l'Ena s'y trouve)
Paris et les Parisiens n'ont plus du tout les moyens de leur arrogance !
Je n'ai rien contre Paris que j'aime, mais contre ses habitants qui font dans le nombrilisme absolu, alors qu'on n'a plus rien à apprendre d'eux !
De Moau---
en plein milieu | 14H32 | 01/03/2010 |
J'ai vécu 3 ans rue Myrha, à 2 dans un mini studio. C'est le quartier de mon arrivée sur Paris. La Goutte d'Or est définitivement un quartier à part, qui a son propre rythme, qui vit le jour et la nuit. J'ai trouvé que la nuit était beaucoup plus sécurisante dans ce quartier que dans celui où je vis aujourd'hui (Cli-Cli), justement parce qu'il y avait toujours du monde dehors et pas seulement des dealers et des toxs!!! Dans la rue, il y avait aussi mes voisins qui rentraient du café du coin et qui trouvaient toujours plus intéressant de rester dehors pour causer un peu que d'aller s'abrutir devant la télé. Et quand par hasard on se croise au détour d'une rue du 18eme, c'est comme si on retrouvait un membre de la famille parti très très loin... Car on ne quitte pas la Goutte d'Or sans y laisser un bout de son âme. Et ce sont tous ces bouts d'âme, de ceux qui sont restés, de ceux qui sont partis, qui mis ensemble font de ce quartier un endroit si spécial que parfois on hait pour la misère qu'on y croise, que parfois on aime à la folie pour la chaleur qu'on y reçoit.
De LIVIA
intermittente du spectacle | 14H40 | 01/03/2010 |
L'attitude de la police de Sarko est volontaire..... Ils laissent pourrir le coin pour pouvoir dire après que la mairie PS ne fait rien !!!
D'autant qu'en plus, le XVIIIème est un des quartiers les plus à gauche de la capitale !!!
J'habite juste à côté et si les revendeurs de cigarettes ne sont pas bien méchants, les dealers, eux, sont aussi monnaie courante..... et bien moins sympathiques.....
Il suffirait simplement que les flics fassent leur boulot.... mais ça arrange bien le Ministère de l'intérieur de laisser pourrir la situation.....
Ils avaient fait la même chose à la Goutte d'or à une époque..... Après avoir poussé les dealers à se concentrer sur la Goutte d'or (en les expulsant des autres endroits très proches), l'état a pu allègrement raser une partie du quartier et filer les contrats à des promoteurs amis..... Heureusement que les habitants ont vite compris la manoeuvre et de nombreuses associations se sont crées pour empêcher le massacre...... et le maire? Daniel Vaillant, s'est bougé pour soutenir la population du XVIIIème.....
Ce qu'a fait Delanoe dans le quartier Barbès a été une très belle avancée...... C'est la première fois qu'un maire de Paris a essayé d'embellir les quartiers populaires ! Les terre-plein du Bd Barbès et du Bd rochechouart sont une vraie réussite..... Les papys et mamies du quartier peuvent enfin profiter des deux boulevards en se baladant et en discutant assis sur des bancs.....
La placette construite au métro Château Rouge a permis aux blacks du marché d'avoir un espace pour se rassembler et non de manquer de se faire écraser toutes les 5mns..... et le kiosque en dur installé donne un petit air de campagne à cette placette......
Je connais bien ce kiosquier et c'est vrai qu'il a du courage car chaque fois que j'y achète mon Canard Enchainé du mercredi, c'est pas gagné pour atrriver jusqu'à la caisse.... J'espère que son fils tiendra le choc, au moins jusqu'à 2012...... quand on aura foutu Sarko et sa milice dehors et loin, très loin de notre quartier melting pot qu'on aime tant tel quel !!!!
De bbarneoud
chef de projet web | 15H25 | 01/03/2010 |
Je travaille à Barbes depuis 2 ans 1/2. Les "Malboro-Malboro" font maintenant partie de mon quotidien. J'ai appris à aimer ce quartier, je ne m'y sens jamais en insécurité mais il est vrai que la sortie du métro n'est pas très agréable. Je passe devant ce kiosque tous les jours. Je l'ai toujours trouvé un peu glauque, pas avenant. Je n'y est jamais acheté le moindre journal. Je n'ai jamais réalisé qu'il était une espèce de Fort Alamo au centre de cette place, véritable plaque tournante du trafic de cigarettes et de cachets.
On ignore trop souvent l'histoire des lieux et surtout celles des gens qui font pourtant partie de notre quotidien. Merci à Sophie qui m'a permis de découvrir cette émouvante histoire d'un père et de son fils qui luttent pour que le métro Barbes ne deviennent pas un no man's land urbain.
PS : J'achèterai dorénavant une revue de temps à Samir. Cela ne changera peut être rien, ce sera simplement le symbole modeste de ma prise de conscience et de mon soutien à la pérennité du kiosque.
De laure T
voisine | 15H47 | 01/03/2010 |
Courage Samir car tu n'en manques pas ! Sois ferme et impose toi si nécessaire, le fait que tu ais repris le kiosque de ton père fait un bien fou au quartier ! Barbès est moins isolé ; on peut acheter son canard du jour là où l'on vit. C'est super essentiel car il n' y a que la presse pour se tenir informé.
Je suis heureuse de venir chercher mon journal chez toi.
Amicalement, Une autre voisine.
De phoenicurus
artisan | 18H20 | 01/03/2010 |
Très intéressant article. Je ne sais pas s'il est autorisé de donner des liens ici, mais il y a sur Arte Radio un très beau documentaire sonore sur un jeune vendeur de clopes à Barbès, qui raconte sa vie, son parcours, ses rêves. Ça s'appelle "Mal Barré" et on peut l'écouter par là:
http://www.arteradio.com/son.html?328410
De plataneforever
mmm | 20H02 | 01/03/2010 |
un an à la goutte d'or.
aucun problème pour moi, mais que de drogue !!
partout partout ...
au milieu des legend legend et malboro malboro il y a aussi les sub sub pour le subutex ...
il est fou cet endroit, la sortie du métro à barbès
quand j'emmene des gens à paris, je leur dit rien et je les fait sortir là
ils hallucinent ...
mais n'y voyons pas quelque chose de pittoresque non plus !!
il n'y a bien que le kiosque qui le soit un peu à cet endroit.
sans le kiosque ça sera juste encore plus triste ...
De Sophie Verney-Caillat (auteur)
Rue89 | 11H13 | 02/03/2010 |
Croisé Jean-Michel hier soir qui fermait le kiosque, vers 20 heures. Tout content, et en même temps étonné de m'annoncer :
"Coup de fil de la préfecture et de la mairie aujourd'hui :
- Eh ben Monsieur Lebcher, fallait nous dire qu'il vous arrivait tout ça, on aurait fait quelque chose pour vous !
- Vous rigolez ou quoi ? Je vous ai écris plusieurs fois sans jamais de réponse !"
Et pendant ce temps, les crackeurs, reconnaissables à leurs balafres ou leurs dents manquantes, s'échangeaient leurs bons plans à un mètre du kiosque de Jean-Michel.
Rien n'indique pour l'instant que cet article fera changer les choses...