Sur le terrain 21/02/2010 à 18h00

Irak : les journalistes impuissants mais pas découragés

Pascal Riché | Cofondateur Rue89

(De Erbil, Irak)

Il n’est pas simple de former des journalistes en Irak : je le découvre depuis que j’ai commencé, lundi dernier, à Erbil. « Monsieur, si nous faisons ce que vous nous dites, si nous écrivons cela, nous risquons d’être tués. » Ou encore : « Puis-je publier une information que j’ai obtenue, si même les officiels ne l’ont pas encore ? »

De temps en temps, à cause de remarques comme celles-ci, tout ce que je leur dis perd brutalement tout son sens, se dégonfle comme un ballon crevé. La démocratie en Irak est un projet encore si flou, si lointain...


Des jeunes gens à Erbil Photo Pascal Riché Rue89 


un basketballer dans un restaurant à Erbil

Je suis arrivé à dans la capitale du Kurdistan irakien en compagnie d’un autre journaliste, Jérôme Bony, de France Télévisions, pour donner une formation à une quarantaine de journalistes (Rue89 est prestataire de CFI, sous l’égide de l’Unesco).

Il s’agit de leur faire part de notre expérience en matière de couverture d’élections. Les Irakiens votent le 7 mars prochain, et ces journalistes n’ont pas une énorme expérience de la démocratie.

Faire son métier sans se faire frapper

Pendant cette semaine, cinq chrétiens ont été tués à Mossoul, un attentat suicide a fait onze morts à Ramadi, plusieurs militants ont été blessés par des tirs à Souleimaniyeh, et un journaliste de 22 ans a été enlevé à Kirkouk.

Dans le chaos Irakien, Erbil est une sorte d’oasis de paix. Il y a bien quelques checkpoints sur les routes, mais l’ambiance est très peu tendue. Nos étudiants, eux, vivent dans plusieurs endroits plus difficiles. De ces villes marquées par la violence, Mossoul, Falloujah, Souleimaniyeh, Najaf, Bassorah, Bagdad...

Nous passons en revue les différents problèmes auxquels sont confrontés les journalistes pendant les campagnes. Et de temps en temps, des questions inouïes nous ramènent brutalement à la réalité.

« J’aimerais que vous me disiez comment faire pour couvrir une manifestation de terroristes sans me faire frapper. »

Ces journalistes essayent de faire leur métier le mieux possible. Mais ils ne peuvent tout simplement pas.

« La commission électorale nous interdit d’aller dans des bureaux de vote le jour de l’élection. Que pouvons-nous faire ? »

Faire ce métier semble impossible. Les journaux appartiennent aux différents partis, les partis sont les jouets de communautés... Faute d’information réelle, les murs sont couverts d’affiches sans chair : les candidats ne sont que des visages souriants en quadrichromie - une femme pour trois hommes, quota imposé.

Un portrait de politicien ? Impossible

Personne ne les connaît, ils sont désincarnés. Le « portrait » de politicien n’est pas un genre qui existe dans les journaux. Dans l’esprit de mes journalistes en formation, c’est un traitement impossible : le portrait serait soit hagiographique, soit diffamatoire.


Le candidat Mazn Sheekil (Pascal Riché/Rue89)

Les programmes des partis ? Egalement absents des radars ! Qui va parler de santé ou d’éducation quand les bombes explosent et les communautés se déchirent ?

A Erbil, à l’exception du nouveau et remuant parti Goran, les candidats ne parlent que des blessures du Kurdistan. Les télévisions déversent des chants rappelant au souvenir des martyrs. L’information est à la gloire de Massoud Barzani, l’homme fort de la région.

Un soir, Jérôme et moi sommes tombés sur un candidat. Débonnaire, souriant. Affalé dans son QG ouvert sur la rue, en compagnie de quelques militants quinquagénaires.

Mazen Sheekil nous invite à prendre le thé. La conversation roule sur la campagne. Un mot rapide sur Goran, qui bouscule les deux gros frères ennemis (PDK et UPK) qui se partagent jusque-là le pouvoir. Mais impossible de sortir plus de deux minutes des malheurs du passé :

« On [les Kurdes, ndlr] est un peuple qui vit dans la peur. Si les baasistes reviennent au pouvoir à travers l’éle


Plan du Kurdistan

ction, notre vie sera en danger. Ce sont des loups, pourquoi une famille adopterait-elle des loups ? »

Pour appuyer la démonstration, un des hommes de Mazen Sheekil, Didar Hayder, vétérinaire, dessine à main levée sur mon bloc-note la carte du Moyen Orient, puis le Kurdistan, puis détaille les persécutions subies par les kurdes dans chaque pays : Turquie, Iran, Syrie, Irak...

Pas un mot sur la pauvreté, la santé, les autres enjeux de l’élection. Et le Kurdistan n’est pas la seule région enfermée dans son passé tragique. Dans tout le pays, à écouter les témoignages des journalistes en formation, cette campagne électorale tourne autour des déchirures irakiennes et des luttes communautaires.

Une campagne électorale centrée sur les déchirures du passé

On ne parle que fraudes, Al Qaeda, corruption, violence, religion, passe-droits, police, partis, terroristes, enrichissements, pressions extérieures, guerre, Iran, peur...

Qui sait ce que veulent les Irakiens de la rue ? La question n’est pas posée dans le débat public. Mais comment savoir ? Les sondages, s’ils existaient, ne seraient d’aucun secours, comme le constate Zuhair al Jezairy, rédacteur en chef de Aswat al-Irak (la voix de l’Irak, une des rares agence de presse indépendante) :

« Les gens ont trop peur de ce qu’ils disent, des sondages n’auraient pas de sens. »

Contrairement aux souhaits des occupants occidentaux, la greffe de la démocratie ne prend pas. Ou, pour garder un peu d’optimisme, pas encore. Il manque tout : un consensus sur les institutions, une administration mue par l’intérêt général, une vraie presse.

Pleins de courage, les journalistes que nous avons eus en formation, hommes et femmes, forcent pourtant l’admiration tant ils prennent à cœur leur rôle.

Je laisse la conclusion à l’un d’entre eux, Bashar Al-Mandalawy, 29 ans, venu de Badgad, où il travaille à l’Observatoire des libertés des journalistes :

« Nous faisons face à des violations quotidiennes de nos droits ; chaque journaliste le vit. Mais on continue de faire notre métier. On ne le fait pas parfaitement, certes, mais du mieux possible. Certains journalistes ont été sacrifiés, une balle dans leur tête, leur cou ou leur cœur, pour avoir donné des informations... Mais les jeunes journalistes ne lâcheront pas, ils vont réinventer l’information en Irak. »

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  • Le Putsch
    Le Putsch
    Konopsoproctotrype putatif
    • Posté à 18h33 le 21/02/2010
    • Internaute 76118
      Konopsoproctotrype putatif

    Cet article est extrêmement intéressant ; n’hésitez pas à nous relater d’autres épisodes de votre expérience en Kurdistan irakien, surtout.

    Mon attention est retenue par ces Kurdes retenus dans leur passé : au moins d’après la description que vous nous en donnez, il serait tentant, et je fais au moins partiellement ce chemin, de penser que le problème dans ces régions est un manque de pensée de l’Histoire par les quelques élites, couplé à un énorme problème d’éducation de la population. Effectivement, les élites ont intérêt à ne parler du passer que pour raviver les blessures, et n’ont surtout pas intérêt à ce que la population se mette, par exemple, à relativiser ces blessures par rapport à l’exploitation politique qui en est faite. Voir même, tout simplement, sans parler de « relativiser » des blessures, de les inscrire dans leur mémoire historique plutôt que de les laisser entre les mains de leaders politiques.

    Maintenant, il faut évidemment être conscient d’une chose : ce Barzani, comme d’autres leaders locaux, va dans un sens qui est aussi celui de l’occupant occidental. Donc on le soutient. Et on présentera les brutalités policières et autres oppressions locales comme un phénomène culturel et non comme le produit de l’absence d’éducation et d’ouverture culturelle d’une population pas dans l’état de faire valoir ses intérêts. Que faire lorsque même des journalistes ont « intégré » le fait qu’avoir un regard critique place automatiquement l’auteur de la critique au ban de la société ?
    On se croirait au Kazakhstan ou en Biélorussie, autres pays avec lesquels nos institutions entretiennent pourtant des relations amicales... (cf présidence par le Kazakhstan de l’OSCE cette année)

  • Holocrate
    Holocrate
    Douteur plus que douteux
    • Posté à 18h35 le 21/02/2010
    • Internaute 97427
      Douteur plus que douteux

    C’est vrai que ce n’est pas gagné, loin s’en faut ! Pourtant...

    Pourtant, si les Irakiens veulent s’en sortir un jour - mais le veulent-ils seulement ? - il leur faudra bien sortir de leur posture de victimes et de leurs communautarismes, pour regarder vers l’avenir.

    Une des voies passe effectivement par une plus grande ouverture de la parole et par le débat, c’est-à-dire - et forcément - par une plus grande ouverture aux autres.

    Mais ce n’est pas gagné, en effet, et si l’on devait mettre tous les facteurs dans un shaker et secouer le tout, c’est plutôt une « libanisation » qui en sortirait. A tous les coups. Et pour dans pas longtemps...

  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 18h39 le 21/02/2010
    • Internaute 19359
      Les mouches ne me trouveront (...)

    Ces jeunes journalistes savent que sans eux la démocratie est mutilée et a peu de chance de prendre le dessus. lls savent qu’ils dansent sur un volcan mais veulent malgré tout apprendre tous les pas.

    La violence et le déficit démocratique dans lesquels ils sont plongés rend leur volonté admirable car ce ne sont manifestement pas des inconscients.

    Cette réalité rend encore plus pitoyable le comportement pusillanime de certains de nos journalistes qui ne craignent rien si ce n’est déplaire à la cour.

  • Anonyme

    Combien de journaux en Iraq ?
    vos « étudiants » travaillent dans quelle presse ? celle qui est à capitaux irakiens ou celle sponsorisée par les EU ?

    j’ai l’impression d’entendre les journalistes irakiens recontrés du temps de Saddam... rien n’a vraiment changé.

  • pachin
    pachin
    Etudiant
    • Posté à 20h55 le 21/02/2010
    • Internaute 90632
      Etudiant

    A vous lire, j’ai l’impression que la seule chose qui empêche ces journalistes de faire leur travail correctement, c’est la répression menée par l’état qui dirige l’ Irak.
    A mon avis, un journaliste lorsqu’il est dans cette situation n’a pas d’autre choix que de prendre le risque de s’opposer à l’État. Bien entendu, leur conseiller de s’opposer à l’État, c’est devoir assumer la responsabilité de ce qui leur arrivera si ils suivent ce conseil, et ce n’est pas une chose facile à porter moralement.
    J’ai donc un peu envie de dire que des cours de journalisme ne leur sont que d’une utilité très limité, il faudrait plutôt leur apprendre à échapper au regard de l’autorité tout en s’en faisant entendre.
    Le journalisme dans leur situation relève plus de l’espionnage que de l’information publique à moins qu’ils n’arrivent à faire de l’info sans attirer l’attention des mauvaises personnes, Voltaire était doué pour ça et je pense que c’est ce genre de personnage qui va éclore bientôt dans ces pays en guise de contre pouvoir opposé à l’ordre établi. Nous devrions les aider en cela.

  • Pascal Riché
    Pascal Riché
    Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
    • Posté à 00h06 le 22/02/2010
      éditeur
    • Journaliste 7
      Cofondateur

    Ils travaillent dans des journaux, radios, télés plus ou moins indépendantes. Il y a plus de médias que je ne le pensais. Ainsi, on compte 48 chaines de TV... Les journaux sont locaux, communautaires (ex un magazine à Mossoul, « valeurs chrétiennes »). On compte aussi une agence de presse indépendante (La voix de l’Irak).
    Les jeunes journalistes que j’ai croisés n’ont rien à voir avec ceux du temps de Saddam, croyez moi. Ils ont le feu sacré. Plusieurs (des femmes notamment) nous ont dit qu’ils/elles étaient prêt(e)s à mourir pour ce métier...

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