14/02/2010 à 18h22

Faut-il enseigner l'islam à l'école en Alsace-Moselle ?

Emmanuelle Bonneau | Editrice Rue89

Le débat sur l'enseignement de l'islam dans le public, au même titre que les autres religions, divise les candidats aux régionales.



Un exemplaire du Coran en arabe (Zskdan/Flickr)

Sur le papier, ils sont obligatoires. Dans la pratique, on peut en être exempté sur simple demande. En Alsace-Moselle, les cours de religion font partie des enseignements dispensés par les écoles primaires et collèges publics.

Dans ces trois départements (Haut-Rhin, Bas-Rhin et Moselle), le judaïsme, le catholicisme, le luthéranisme et le réformisme, cultes reconnus par le Concordat de 1802, sont organisés par le droit local.

En 1871, lorsque l'Alsace-Moselle tombe dans le giron allemand, le Concordat n'est pas abrogé. Lorsque la France récupère l'Alsace-Lorraine en 1918, elle n'abolit pas le régime concordataire, malgré la loi de séparation de l'Église et de l'État de 1905.

En 2003, la commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité dans la République [ou commission Stasi] recommande dans son rapport :

« En Alsace-Moselle, [d']inclure l'islam au titre des enseignements religieux proposés et laisser ouvert le choix de suivre ou non un enseignement religieux. »

Si cette proposition n'aboutit pas, celle d'interdire les symboles religieux à l'école deviendra une loi en 2004. À cette occasion, France 3 se rend en Alsace-Moselle pour faire le point sur le régime concordataire et aborde la question de l'intégration de l'islam. (Voir la vidéo)

Deux ans plus tard, le député UMP François Grosdidier dépose une proposition de loi visant à intégrer le culte musulman dans le droit concordataire d'Alsace et de Moselle :

« On estime à 109 000 le nombre des musulmans en Alsace-Moselle, soit davantage que les membres de l'Église réformée ou que les israélites. Est-il acceptable qu'en 2006, les musulmans, également citoyens et contribuables, soient exclus du droit applicable en Alsace-Moselle au seul motif qu'ils n'étaient pas présents sur le territoire en 1801 ? »

Ces deux tentatives étant restées lettres mortes, les conseils régionaux du culte musulman (CRCM) de Lorraine et d'Alsace vont proposer, d'ici la rentrée 2011, un programme détaillé de cours sur l'islam, préparé par une commission spéciale.

Driss Ayachour, président du CRCM d'Alsace, explique qu'il faut « combler un vide » auprès de « cette génération de jeunes qui n'ont jamais vu leur pays d'origine » :

« L'ignorance envenime le vivre ensemble. Nous voulons enseigner un islam de tolérance et de respect de l'autre. Sitôt que cette commission termine le programme, nous effectuerons les démarches nécessaires. »

Seule une loi peut intégrer le culte musulman dans le Concordat. Mais il est possible d'agir à l'échelon régional. Pour préparer le terrain, des « classes pilotes » avaient ainsi été envisagées par l'ex-président UMP de la
région, Adrian Zeller, décédé en août 2009.

Qui pour lancer/enterrer le projet parmi les candidats aux élections régionales de 2010 ?

Les pour

Jean-Yves Causer, issu du courant Les Alternatifs, partenaire du Front de gauche et tête de liste en Alsace, dit ne pas être « sectaire » :

« Je suis non seulement favorable à l'introduction de cours d'islam à l'école mais aussi à la création d'une faculté d'État de religion musulmane. À Strasbourg, il y a une faculté d'État catholique, une faculté d'État protestante.... C'est absolument anormal qu'il n'y est pas de fac d'État musulmane. »

Yann Wehrling, tête de liste du MoDem en Alsace, explique n'avoir « aucun problème avec ça » :

« Il n'y a aucune raison pour que l'islam ne bénéficie pas du même droit que les trois religions concernées par le Concordat [judaïsme, catholicisme et protestantisme, ndlr] . Il faut être réaliste et correct : la communauté musulmane est importante sur le territoire alsacien. »

Les mitigés

Pour Arlette Grosskost, co-listière de Philippe Richert pour l'Alsace et membre de la mission d'information sur la burqa, les « préalables » sont nombreux :

« L'enseignement du fait religieux doit être encadré : il faut d'abord créer une chaire de l'islam dans les facultés de théologie [de Strasbourg, ndlr]. L'enseignement religieux expérimental n'est pas de la compétence de la région, contrairement, par exemple, à la participation financière dans la construction de lieux cultuels. »

Jacques Fernique, tête de liste Europe Ecologie en Alsace, explique que l'enseignement religieux n'est pas de toute façon « une pratique massive » :

« Dans le primaire, les cours de religion sont en perte de vitesse au niveau de la fréquentation. Et si on quitte le primaire pour le collège, le nombre d'enfants concernés dégringole à la vitesse grand V. Ce n'est pas du prosélytisme. Assurer la survivance d'un droit local, c'est différent de construire du nouveau. »

Pour Jacques Bigot, tête de liste PS en Alsace, il faut d'abord que le rectorat effectue un audit pour savoir qui pratique effectivement les cours de religion :

« On ne pourra pas, à l'infini, traiter de manière inégalitaire la deuxième religion du territoire. Mais on risque de renforcer l'enseignement religieux alors qu'il disparaît. »

Les contre

Étienne Hodara, septième candidat de la liste Lutte Ouvrière en Lorraine, refuse toute extension du Concordat dont LO souhaite la « suppression » :

« C'est un anachronisme en Alsace-Moselle. Nous comprenons le point de vue des musulmans, mais nous sommes pour la séparation de l'Église et de l'État, et contre le financement du culte par l'État. La religion est une affaire privée et donc, il ne doit y avoir aucun cours de religion à l'école. »

Patrick Binder, tête de liste FN en Alsace, est favorable au statu quo de cette « exception alsacienne » :

« Nous ne sommes pas vraiment en France en Alsace. Nous sommes d'abord en Alsace. Le Concordat fait partie de l'identité du territoire alsacien, qui est une terre de tradition chrétienne. L'islam, qui est présente depuis quoi ? 20 ans ? 30 ans ? n'y a pas sa place, en tout cas historiquement. Et je lance un pavé dans la mare : on devrait étendre le Concordat au territoire français pour montrer que nous défendons notre culture et nos traditions. »

Dans un communiqué publié sur le site Web Alsace d'Abord, Jacques Cordonnier, tête de liste de ce mouvement régionaliste, explique que les Alsaciens « ne veulent pas que l'on touche au régime concordataire » :

« Les arguments de modernité et d'égalité des religions avancés par les partisans de l'extension à l'islam du statut local sont fallacieux [...] Le mouvement régionaliste Alsace d'Abord demande que les Alsaciens soient démocratiquement consultés par référendum préalablement à toute décision qui pourrait dénaturer le statut concordataire auquel ils sont attachés. »

Au moment de la publication de cette article, Yann Zimmermann, tête de liste NPA en Alsace, et Jacques Bigot, tête de liste PS en Alsace, n'ont pu être joints par téléphone.

Addendum le 15/2 à 10h33. Ajout de l'avis de Jacques Bigot, tête de liste PS en Alsace, dans « Les Mitigés ».

Photo : un exemplaire du Coran en arabe (Zskdan/Flickr)

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  • thierry reboud
    • Posté à 18h34 le 14/02/2010
    • Internaute

    Soit on dénonce le Concordat (ce qui serait, de loin, la solution qui aurait ma préférence), soit on applique à l'islam les mêmes règles, exactement les mêmes règles, qu'à toute autre religion. En fait, ce principe devrait être appliqyé avec ou sans Concordat, précisément au nom d'une laïcité plus rigoureuse. C'est justement cela qui est insupportable dans les débats tournant autour de l'islam, cette manie de vouloir lui réserver un traitement de (dé)faveur.

  • Le Provençal
    • Posté à 18h35 le 14/02/2010

    Il est grand d'abolir en Alsace-Lorraine, région française au même titre que les autres un certain nombre de privilèges fiscaux et autres absurdités en tout genre.

    Enseigner la religion à l'école en est également une.

  • Christ06
    • Posté à 18h41 le 14/02/2010

    Alors là je me positionne parfaitement pour l'enseignement de l'Islam dans ces départements ! !
    La région bénéficie d'un régime dérogatoire qui est très bien expliqué dans cet article, et bien que la religion n'était pas présente en 1802, il ne faut pas pour autant exclure l'Islam qui est une très belle religion.

    Alors de deux choses l'une soit on applique l'uniformité de la règle de la séparation de l'Eglise et de l'Etat et dans ce cas là on abroge le régime du concordat de 1802 ou alors on le conserve mais on se doit d'y intégrer l'Islam.

    On ne peu pas faire deux poids deux mesure et une exception dans l'exception ! !

  • Nils Wilcke
    Nils Wilcke
    Etudiant
    • Posté à 18h43 le 14/02/2010
    • Internaute
      Etudiant

    Je tiens à signaler que je suis alsacien.

    Pour moi, la gauche fait preuve d'angélisme sur ces questions. Je suis contre les cours de religion à l'école quelles qu'elles soient

    En revanche, je suis pour des cours d'Histoire des religion intégrés dans les programmes tels que cela existe aujourd'hui en philosophie, en Histoire ou encore en Lettres.

    Laissons l'éducation des jeunes aux mains de l'Education nationale et de ses professeurs formés pour à cet effet !

    Je trouve également cet article partisan. Donc, être contre cette mesure prônée au nom de l'égalité entre les religions, c'est être classé de facto dans les extrêmes ?

    Merci, beaucoup !

  • Tibokaya
    Tibokaya répond à Ciencien
    Jeune flegmaticien mayennais
    • Posté à 18h57 le 14/02/2010
    • Internaute
      Jeune flegmaticien mayennais

    Pas d'accord ! J'ai beau être fils de prolo et d'instit, être communiste libertaire et athée, il n'empêche qu'un minimum de sociologie nous apprend très vite que la religion est une partie de la culture, et que quelqu'un qui n'a pas sa culture reconnue ne peut s'épanouir, ce qui mène aux plus grands dérapages (2005, notamment...).

    Je serais pour un enseignement religieux obligatoire, partout en France ! Un enseignement qui serait donné par des profs laïcs (je pense à des profs d'histoire et/ou de philo), et ce afin de mieux appréhender l'autre !

    Ce n'est pas parce que l'on n'est pas croyant (comme moi, d'ailleurs) que les religions n'existent pas... Et en plus elles ont de l'importance, et comme tout ce qui a de l'importance, c'est la mission de l'école que d'en apporter les clés de compréhension. Ceci ne serait en rien une atteinte à la laïcité qui est définie par la loi de 1905 qui fait état de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, puisque les religieux de tous poils seraient tenus hors des murs de l'école ! Non aux financements, oui au savoir et à la connaissance !

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