Tribune 13/02/2010 à 17h48

Le NPA, la gauche et la candidate voilée : un étrange débat

Laurent Levy | Essayiste, militant de la gauche radicale


Ilham Moussaïd en conférence de presse à Marseille, le 3 février 2010 (Jean-Paul Pelissier/Reuters)

Une musulmane candidate n'est pas une « candidate musulmane » et il n'est pas habituel qu'on s'intéresse à ce point à la vie privée des candidats aux élections, surtout lorsqu'ils ne sont ni des « têtes d'affiches », ni des personnalités connues. Si la candidature de Ilham Moussaïd aurait dû se passer de commentaires, le débat que cette candidature a pu entraîner est par contre riche d'enseignements.

Une décision prise dans le lointain Vaucluse...

Si l'on en croit le NPA, ce débat est antérieur à à la candidature : dans un communiqué du 3 février, quand l'« affaire » commence à mobiliser la presse, il insiste : « Le choix du NPA du Vaucluse » a été effectué « après un débat sérieux et complexe ». Sérieux, pourquoi pas ? Mais complexe, on se demande en quoi.

Le 8 février, le parti anticapitaliste illustre dans un nouveau communiqué la « complexité » du débat par les explications tellement emberlificotées qu'on est impressionné par la rapidité de sa réaction. D'abord, il explique que la décision de présenter Ilham Moussaïd ne lui appartenait pas, mais qu'elle a été prise dans le lointain Vaucluse.

Ensuite, pour illustrer le sérieux et la complexité du débat sur l'éventuelle présentation aux élections de cette jeune militante, il révèle qu'une minorité de membres du NPA du Vaucluse s'étaient opposés à cette désignation.

Est-ce qu'une femme voilée a le droit de distribuer des tracts ?

On ignore, et c'est dommage, si les mêmes s'étaient préalablement opposés à ce que leur camarade soit investie des responsabilités de trésorière départementale. Car si le port de ce que Pierre-François Grond, porte-parole national de la campagne du NPA et maître de la langue de bois jésuitique, appelle « un léger foulard » leur semble trop incompatible avec les valeurs vestimentaires de leur organisation pour que celle qui s'en rend coupable soit investie d'un mandat de ladite organisation, anticapitaliste et cheveux aux vents, il serait naturel qu'on ne distingue pas entre les mandats internes et externes.

On ignore également s'ils s'opposent à ce qu'elle distribue des tracts du NPA ou prenne la parole dans ses réunions.

Voilà pour la minorité du NPA du Vaucluse.

Le NPA « assume » cette candidature

Quant à la majorité, le communiqué « adopté à l'unanimité moins une abstention des présents » par le comité exécutif national ne va pas jusqu'à l'accuser d'avoir vraiment choisi de présenter Ilham Moussaïd sur sa liste : elle s'est apparemment bornée à « acter » cette candidature.

De son côté, l'exécutif national est on ne peut plus clair : « quoi que l'on puisse penser de cette candidature, elle est statutaire ». Il lui faut donc s'y résigner et même « l'assumer ». Une première précaution avait été prise quelques lignes plus haut :

« La décision prise par les camarades du Vaucluse ne peut faire office de position pour l'ensemble du NPA, puisqu'il n'a pu en discuter avant à quelque niveau que ce soit. »

Une autre est prise plus loin : « La décision prise dans le Vaucluse ne crée aucune “jurisprudence” en la matière. » De quelle décision s'agit-il ? De quelle « position » susceptible d'engager « l'ensemble du NPA » ? De quoi aurait-il fallu discuter avant ? Quel principe risquerait si l'on n'y prenait garde de « faire jurisprudence » dans le parti d'Olivier Besancenot ? La légitimité particulière de cette candidate particulière ?

Non, bien sûr.

On parle même d'en discuter au prochain congrès ; mais ce congrès ne passera sans doute pas l'ensemble des candidatures du NPA à la revue de détail. La direction nationale du NPA « assume » également les termes du débat absurde qui s'est engagé à son sujet : il ne s'agit pas d'une candidature « comme une autre », même si l'insistance sur le caractère « léger » de son foulard et l'affirmation, à toutes fins inutiles, qu'il ne s'agit pas d'une « burqa », même légère, tend à minimiser son originalité.

Un acte dont elle ne semble pas mesurer la portée.

Entre les lignes des déclarations et communiqués de la direction du parti anticapitaliste apparaît donc cette affirmation : présenter Ilham Moussaïd aux élections n'allait pas de soi, pour cette raison qu'elle est une musulmane qui couvre ses cheveux.

Or, pour les dirigeants de son parti, couvrir ses cheveux est en effet un acte grave dont la jeune femme ne semble pas mesurer la portée ; et l'on peut compter sur eux pour la lui expliquer.

Car si la candidate « n'y voit pas de contradiction avec les principes fondateurs dont la dimension féministe et laïque constitue une des clés de voûte et affirme son attachement à ces valeurs ainsi qu'à l'ensemble des principes fondateurs du NPA », continue le communiqué, telle n'est pas l'opinion quasi unanime des présents à la réunion de l'exécutif national.

Le communiqué toujours :

« Le foulard est non seulement un symbole religieux visible mais il est également un instrument de soumission des femmes utilisé sous diverses formes et à diverses époques par les trois monothéismes même si Ilham ne le vit pas comme tel et elle n'est pas la seule dans la société. »

Le NPA d'accord avec le reste de la gauche

Heureusement, semble-t-il, qu'elle soit plus isolée sur ce point parmi les professionnels de la politique.

Ainsi, sur le fond -et c'est en définitive cela qui rend le débat public si remarquable-, la direction quasi unanime du NPA est sur la même longueur d'onde que la classe politique presque aussi unanime qui a dénoncé la candidature de la jeune militante vauclusienne.

Comme le socialiste Benoît Hamon, expliquant que le port du voile islamique « est une marque de distinction entre les hommes et les femmes, notamment dans l'espace public, qui justifie aujourd'hui qu'au nom de l'égalité homme-femme on y soit opposé », et qui ajoute, à propos d'une candidature marquée de cette distinction : « Nous ne l'aurions pas fait ».

Ou Martine Aubry qui n'aurait « pas accepté » une femme voilée sur les listes socialistes. Ou encore Jean-Luc Mélenchon, qui dit explicitement ce que le communiqué du NPA se borne à suggérer : « On ne peut pas se dire féministe en affichant un signe de soumission patriarcale ».

Quant à François Hollande, il entend faire bénéficier le NPA de son expérience de dirigeant politique à succès et le conseiller :

« Ce qui est incompréhensible et inadmissible, c'est que le NPA, parti qui se veut laïc, qui lutte contre l'aliénation, la soumission des femmes, les manquements aux principes d'égalité […] puisse lui-même créer cette confusion. […]

Ce parti qui devrait être exemplaire […] commet une confusion très grave [entre] l'appartenance à une religion et l'appartenance à une liste et à un parti. »

Les accusations lancées contre le NPA de faire avec cette candidature un « coup » politique ou médiatique sont assurément sans fondement, et l'on voit bien à ses propres réactions que la direction de ce parti se serait bien passée de cette encombrante candidature.

Le porte-parole du NPA avait soutenu l'exclusion des lycéennes voilées

Le noyau de cette direction, qui est originaire de la LCR, sait que ce genre de débat est difficile en son propre sein. La LCR s'était déchirée sur la question du foulard à l'école, et les mêmes sophismes y avaient été entendus jusqu'à la nausée.

Mais le NPA n'est pas la LCR. Dans l'organisation trotskyste, l'hypothèse d'une candidate « voilée » ne risquait pas d'être posée, puisque l'adhésion de femmes portant le foulard y était systématiquement refusée. Le cas était arrivé dans la propre cellule d'Alain Krivine à Saint-Denis ; et la croisade pour éviter l'adhésion d'une femme voilée avait été menée par la militante qui est aujourd'hui tête de liste du NPA en Seine-Saint-Denis. Le Vaucluse fait figure d'exception dans le paysage.

Le sang neuf recherché par la LCR -et trouvé avec la création du NPA- modifie sans doute la donne au corps défendant de sa direction. Pour les jeunes gens des quartiers populaires, comme celui dont est originaire la candidate, la preuve du pudding est qu'on le mange. Et la preuve qu'on peut militer pour l'émancipation humaine en ayant, par ailleurs, des convictions religieuses, est dans leur propre engagement.

Ce renouvellement de la « question du foulard » est semble-t-il vécu par ceux qui, à la LCR, avaient non sans succès bataillé pour l'exclusion scolaire des filles voilées comme un dégât collatéral du renouvellement social et générationnel du NPA.

Ainsi, lorsque Pierre-François Grond explique que le NPA « assume » la candidature de Ilham Moussaïd, c'est à l'évidence avec un moindre enthousiasme que celui avec lequel il avait « assumé » l'exclusion définitive de lycéennes voilées dans son lycée d'Aubervilliers en 2003. La différence est qu'alors, il avait été l'un des organisateurs de cette exclusion, alors que dans l'affaire du Vaucluse, il assume ce qui lui est imposé, faisant en somme contre mauvaise fortune bon cœur.

« La gauche », les Noirs et les Arabes », de Laurent Levy, éditions La Fabrique - 200 pages - 13 euros

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  • ysengrimus
    • Posté à 17h57 le 13/02/2010
    • Internaute

    Touche pas à ma copine voilée. Laisse là militer dans cette société civile, qui est autant à elle qu'à quiconque.

    Lien

    Je n'approuve pas le voile, mais je le tolère… Et surtout, le jour où elle le retirera d'elle-même, elle disposera de ma pleine et entière solidarité.
    Paul Laurendeau

  • thierry reboud
    • Posté à 18h09 le 13/02/2010
    • Internaute

    Et revoilà le foulard...

    Sur la ligne du texte de Lévy (qui ne l'a pas pas précisé, mais qui est l'auteur d'un très roboratif « La gauche », les Noirs et les Arabes aux éditions La Fabrique), je ne peux guère qu'apporter quelques réflexions supplémentaires.

    Le voile est un signe de soumission, dit-on à l'envi. Mais lorsqu'une femme choisit de le porter malgré la pression sociale, il me semble que le signe est au minimum un peu plus complexe que ce que veut bien en penser le Café du Commerce.

    Les féministes ont lutté pour que les femmes prennent la parole et qu'elles soient entendues, et qu'elles en soient remerciées : mais qui se soucie, en particulier parmi les féministes, de ce que dit véritablement Moussaïd et qui l'entend ? Dans le cas de Moussaïd, ce qu'elle peut dire, notamment sur sa liberté de choix, semble ne plus avoir la moindre importance. Finalement, qui renvoie Moussaïd à son seul voile ? Celles et ceux qui le condamnent ! Pourtant, à en juger par tous les micros qui se tendent vers elle sur la photo qui illustre l'article, je suppose que Moussaïd doit être capable de dire des choses, et pas seulement sur ses attributs vestimentaires.

  • chinazki
    • Posté à 18h38 le 13/02/2010

    Je suis en colére contre le NPA et non pas contre notre camarade du Vaucluze,contre mon NPA auquel j'appartiens depuis le premier jour,puisque j'ai collaboré à sa naissance en février dernier,en colére suite à la presence sur une de nos listes d'une camarade voilée. Oui je suis en colére , car porter le foulard c'est ne plus être solidaire des femmes en luttes dans les pays musulmans, qui risquent d'être lapidées, torturées, enterrées vivantes , exilées, bannie, enfermées, car elles veulent la liberté et refusent ce statut et ces déguisements imposés par le machisme des hommes et des religions. C'est pareil pour la croix et la soutane.

    Porter le foulard symbole d'enfermement ( se cacher les cheveux qui font la beauté, nier l'esthétisme, nier les joies de la rencontre du visage de l'autre etc) c'est nier aussi toutes les luttes révolutionnaires qui ont mis en avant la libération des femmes.

    Etre à a fois révolutionnaire ou altermondialiste ou pire, féministe sous un foulard, c'est être skizo car le foulard est un SIGNE un SIGNAL et de plus religieux , de la soumission des femmes . il FAUDRAIT QUE LES FILLES QUI PRETENDENT RELIER TOUT , AILLENT FAIRE LE POINT SUR UN DIVAN ; Il faudrait un peu de vision globale et historique ! ! !
    Thierry De Munico Militant NPA dans le 33

  • Sowinski
    Sowinski répond à expat
    • Posté à 18h42 le 13/02/2010
    • Internaute

    Les chaussures qui mutilent les pieds et niquent le dos parce qu'il faut que les femmes soient « sexy » et aient des petits pieds élégants : OK

    Les entreprises qui forcent leurs employées à découvrir leurs jambes : OK

    Le fait qu'il est impensable qu'une femme porte au travail un costard cravate, symbole de pouvoir : OK

    Un bout de tissus sur la tête : Totalement inadmissible, il faut agir.

    Ho ho ho. Mais quelle peut bien être la cause d'un tel contraste ?