Droit de suite 12/02/2010 à 18h35

Artiste chinoise censurée : les Beaux-Arts inventent l'art neutre

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

« Atteinte à la neutralité du service public » : les Beaux-Arts justifient la censure de la Chinoise Ko Siu

Lan par des motifs surprenants.


photomontage des bannières de l'expo /Siu Lan Ko

La direction de l'École des Beaux-Arts joue sur un terrain dangereux. Dire qu'une œuvre d'art ne peut être installée à l'endroit prévu parce qu'elle « pouvait constituer une atteinte à la neutralité du service public et instrumentaliser l'établissement » est un cas flagrant de censure. Depuis quand les artistes doivent-ils respecter la neutralité, fut-elle celle du service public ?

Rue 89 révélait jeudi que l'œuvre de l'artiste chinoise Ko Siu Lan avait été démontée quelques heures après son installation sur la façade de l'École des beaux-arts, quai Malaquais.

Motif, elle comportait quatre mots dont la référence politique dérange :

  • Travailler
  • Gagner
  • Plus
  • Moins

L'avocate Agnès Tricoire, spécialiste en propriété intellectuelle et défense de Ko Siu Lan, ne se souvient pas avoir déjà entendu un tel propos dans la bouche d'une institution culturelle :

« Sauf dans les pays non démocratiques, parmi les extrêmes ou chez les gens qui ne connaissent rien à l'art. Là, c'est un tournant. »

Les raisons invoquées par la direction de l'école sont particulièrement maladroites :

  • L'accrochage « s'est fait sans que la direction de l'établissement en soit informée » : on peine à croire que la direction de l'école découvre le jour-même de l'installation sa forme, alors même que celle-ci est au cœur de la performance. Le catalogue de l'exposition montre d'ailleurs des photomontages de l'œuvre sur la façade du quai Malaquais, preuve que depuis des mois, tout est prévu en ce sens.

Agnès Tricoire remarque :

« Si la direction de l'école n'est pas au courant de ce qui se passe chez elle, c'est son problème, mais en aucun cas une artiste n'a à en être victime. »

  • L'ambiguïté du message : en prenant les dimensions des bannières drapeaux « réalisées à l'identique, en place des supports habituels d'information de l'École », l'auteur utilise « spectaculairement, comme médiation de son message, un bâtiment de l'État voué à l'enseignement ». Si l'identité (communication ou art) des bannières avec les quatre mots invite à la réflexion, c'est un fait volontaire. Au spectateur qui, des quais de Seine, voit les mots dans un ordre aléatoire, de jouer avec eux, de vivre l'expérience qui lui est proposée.

De plus, une école d'art n'est pas un « bâtiment de l'État voué à l'enseignement » comme un autre, c'est un lieu où l'art doit primer sur l'enseignement.

  • Le lieu : pour l'école, l'artiste a tenté d'« instrumentaliser l'établissement » en utilisant sa façade alors que l'œuvre peut être présentée « avec toutes les autres œuvres des étudiants, à l'intérieur des salles destinées à accueillir la manifestation. » Outre le fait que Ko Siu Lan n'est plus étudiante, elle n'a pas à se faire dicter l'emplacement où elle réalise ses performances. Avec sa conservatrice, Clare Carolin, elle refuse que les bannières soient placées à l'intérieur de l'école. Bertrand Delanoë lui propose de l'exposer au 104, espace « très attaché à la diversité », mais ce n'est pas l'objectif de l'artiste.

Pour Agnès Tricoire, considérer « la façade comme sacrée, c'est une atteinte majeure au principe de la liberté d'expression. »

Au ministère de la Culture, on laisse les Beaux-Arts gérer

Ce vendredi soir, une poignée de soutiens de Ko Siu Lan participaient à une manifestation-happening couverte par de très nombreux journalistes. « Je n'ai pu faire ce travail sans l'assistance de l'école », explique Ko Siu Lan. (voir la vidéo)

Dans la manif, une enseignante de l'école, sous couvert d'anonymat, assure que l'attitude de la direction de l'école « illustre bien la période » que traverse l'instiution. « Sauf que cette fois, c'est caricatural et pas intelligent », regrette-t-elle. Toutes les personnes interrogées estiment que le directeur a du recevoir des plaintes, voire des demandes directes de retrait l'oeuvre. Mais on ignore de qui.

Atterrée d'avoir à manifester en France pour défendre la liberté d'expression, l'artiste demande simplement que son contrat soit respecté. L'école n'a pas répondu à la mise en demeure envoyée par l'avocate et qui se terminera certainement devant le tribunal administratif.


Manif pour Ko Siu Lan devant les Beaux-Arts

Si l'école persiste dans la censure, elle devra répondre de la « rupture du contrat dommageable à la réputation de l'artiste », explique l'avocate.

Contacté, le cabinet du ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, a précisé que « c'est un problème entre l'artiste et l'école, le ministre laisse l'école gérer. »

Enfin, beaucoup s'étonnent dans les milieux artistiques que cette censure vienne d'un homme qui en est lui-même victime. Henry-Claude Cousseau, le directeur de l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts (Ensba) est en effet poursuivi par une association agenaise de protection de l'enfance, La Mouette.

Il lui est reproché, en tant que commissaire de l'exposition « Présumés Innocents » à Bordeaux, d'avoir diffusé des images « à caractère pornographique ». La cour d'appel doit statuer en mars sur cette affaire pour laquelle il reste mis en examen.

Dérangé par l'artiste et Rue89 alors qu'il participait à un cocktail privé dans ses bureaux, le directeur a tourné les talons et refusé de répondre. Puis les vigiles nous ont invité à quitter les lieux.

Mis à jour le 12/02 à 20h18, après le vernissage de l'exposition.

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  • Pierre Serisier
    • Posté à 18h57 le 12/02/2010

    Mal joué en « dépendant » l'oeuvre, ils la rendent encore plus visible. Autrement, elle serait passée inaperçue.

  • France Fabay
    • Posté à 19h28 le 12/02/2010

    Le directeur des Beaux-Arts (censuré lui-même) qui attaque une artiste...
    ça rappelle furieusement la chaîne de télé (-guidée) France 3 qui attaque les journalistes pour exercice de leur métier dans l'affaire de la vidéo qui montrait Sarkozy exhibant sa montre mais aussi et surtout son pouvoir de censure sur le journalisme.
    Que de serpents qui se mordent la queue !

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    A déménagé le 02-02-2012-2 répond à Mandagot
    non connue
    • Posté à 21h41 le 12/02/2010
    • Internaute
      non connue

    C'est un point de vue juridique, et vous le défendez très bien.

    Il est en tous cas d'un grande cohérence :
    - vous abordez l'art sous l'angle de l'académie, en y fixant d'une certaine manière des bornes. Ce ne sont pas les bornes qui me dérangent, elles sont là pour la « topologie », et peuvent être dépassées. C'est le fait de les fixer, qui s'oppose, forcément, à la démarche artistique.
    - et naturellement, vous replacez l'affaire dans le contexte des textes juridiques existant. Dans ce cadre, une intervention extérieure, comme l'opinion, ne peut que polluer la démarche de justice.

    Mais reconnaissez que du point de vue artistique, c'est l'inverse qui se passe :
    - l'œuvre dépasse la définition de l'œuvre, c'est même la base de la créativité artistique. Elle est intègre, et donc non corruptible en symboles partisans, puisqu'elle pose le problème, pas la solution.
    - dans ce cadre, l'œuvre est forcément en avance sur le juridique, c'est même une de ses « missions ».

    On se retrouve donc face à un débat qui dépasse le cadre d'une simple affaire, puisqu'on oppose le point de vue juridique au point de vue artistique.
    Et devant un tel débat, l'opinion comme les médias sont concernés. Justement parce que médias et opinion apportent autre chose qu'une expertise juridique ou artistique.

  • A déménagé le 8-10 2
    • Posté à 21h47 le 12/02/2010

    il y a un point (sinistrement) drôle dans la réaction du patron des Beaux-Arts : il ne veut pas que l'expo se fasse dehors, mais il veut bien qu'elle se fasse dedans :

    - S'il ignore qu'une des caractéristiques de l'art contemporain, c'est de ne pas avoir de cadre-type, de s'exercer en harmonie ou rebond ou même opposition avec tout ce qui passe par l'œil et la tête de l'artiste (penser au land-art), il existe des écoles pour la lui apprendre.

    - Il ne veut pas de cette oeuvre à l'extérieur, il en veut bien à l'intérieur. 1/ On ne saurait mieux dire qu'elle dérange. 2/On ne saurait mieux vouloir que ce qui peut déranger ne soit pas visible par tout le monde. Un peuple qui réfléchit ailleurs que devant TF1, ça fait désordre.

    Quant au silence du vieux-beau Frédo... Quelle pitié de voir qu'il n'est plus que ça : une marionnette aphone faussement de gauche arrachée aux mains d'un ps qui s'en foutait, et abandonnée maintenant dans la caisse à chiffons du marionnettiste...