A DEBATTRE 11/02/2010 à 20h02

Elisabeth Badinter, actionnaire féministe d'un Publicis sexiste ?


Elisabeth Badinter, philosophe qui lutte contre la « victimisation du genre féminin », est (aussi) la première actionnaire de Publicis, producteur de pubs (parfois) sexistes. Comment le vit la présidente du conseil de surveillance du quatrième groupe mondial de communication ?

Confusément, si l'on en croit ses propos le 11 février sur France Inter. Quand une auditrice a demandé « Ne pourrait-on pas réglementer la publicité pour lutter contre le sexisme ? », Elisabeth Badinter a éludé la question. Confusion ensuite quand on lui a demandé la responsabilité de Publicis dans le « publisexisme ».

Elisabeth Badinter « défend-elle la pub sexiste » ?

Cécile Duflot, par ailleurs énervée de voir la philosophe opposer écologie et féminisme, a interprété un peu vite les propos de la philosophe le 11 février à la radio. « Donc E. Badinter défend la pub sexiste » réagit-elle sur Twitter quand Elisabeth Badinter élude la question d'une auditrice sur le « matraquage publicitaire tous les jours à la télévision [qui] empêche un certain féminisme masculin de se développer ». (Voir la vidéo)

Question de l'auditrice :

« Quand on entend qu'une marque de bouillie pour bébé est “du côté des mamans” ou que tel assouplissant est “doux comme maman” [...], est-ce que ce ne serait pas très urgent que les autorités règlementent ce genre de messages publicitaires pour que les hommes se sentent un peu plus concernés par toutes ces questions ? »

Réponse d'Elisabeth Badinter : « La publicité ne reflète que les stéréotypes sociaux. On peut aussi changer [ces stéréotypes, ndlr] avec une autre présentation » mais « ce n'est pas l'arme principale » pour lutter contre le sexisme : « l'arme de la culpabilisation (des pères) » est « beaucoup plus efficace que la publicité le soir. »

Que faut-il en conclure ? Qu'utiliser l'arme de la publicité est une condition nécessaire mais non suffisante pour lutter contre les représentations sexistes ? Une condition carrément non nécessaire ? Nous avons tenté de joindre Elisabeth Badinter aujourd'hui via son attaché de presse. À l'heure de la publication de l'article, nous étions en attente d'une réponse.

« Aucune fonction opérationnelle » chez Publicis... mais actionnaire numéro 1

La question aurait moins d'importance si Elisabeth Badinter n'était pas l'actionnaire principale de Publicis, agence fondée par son père Marcel Bleustein Blanchet, et ce depuis des années. Interrogée dans l'émission Service Public plus tard sur sa latitude dans le groupe pour faire valoir ses convictions anti-sexistes, Elisabeth Badinter a précisé qu'« elle n'avait aucune fonction opérationnelle chez Publicis ».

Puis a parlé des conditions de travail des femmes chez Publicis (et chez Elle, dont la directrice de rédaction était aussi invitée de l'émission)... autant dire à côté de la question. (Ecouter le son)

Audio file

Extraits de « Service Public », émission de France Inter produite par Isabelle Giordano, 11.02.2010, invitée : Elisabeth Badinter

Pourtant, comme le faisait remarquer Acrimed en 2003, « en tant que présidente du conseil de surveillance de Publicis, Elisabeth Badinter est la garante morale du quatrième groupe mondial de publicité ». Et son pouvoir décisionnel, en termes de responsabilité sociale d'entreprise notamment, ne doit pas être maigre, vu les 10,16% d'actions qu'elle détient dans le groupe.

Publisexisme, Publicis et Badinter : les précédents

Mais Elisabeth Badinter a rarement été interviewée sur Publicis et sur la façon dont elle concilie son poste avec ses convictions personnelles. Arrêt sur Images le rappelle et précise :

« Ce double statut a toujours généré, dans la production philosophique badinterienne, un point aveugle : la violence de l'injonction publicitaire faite aux femmes. »

Pourtant, la question a déjà dû se poser à la philosophe féministe. Des polémiques sur le sexisme de certaines publicités ont déjà secoué Publicis, notamment au sujet de spots de 2006 pour une pommade ou pour une cocotte minute. (Voir la vidéo)

En 2003, La Meute, association luttant contre la publicité sexiste, lançait une « alerte » sur une publicité conçue par Publicis. On y voyait un homme avoir le pouvoir de tout changer dans sa vie : il changeait donc tout -sauf sa Clio-, y compris sa copine, contre une femme en bikini.

Maurice Lévy, aujourd'hui président du directoire de Publicis, alors PDG, avait répondu à La Meute :

« [...] Il n'y a nulle intention désagréable ou maligne et encore moins du mépris pour les femmes dans le spot créé par notre agence pour la Clio. Je vous accorde bien volontiers que le comportement du personnage -s'il devait être réel- n'est pas très sympathique. [...] L'humour (qui peut froisser certains ou certaines) n'est que de l'humour. »

La seule trace que nous avons retrouvée d'une invitation d'Elisabeth Badinter à réagir sur le sujet remonte à 2004 : « interpellée sur le sexisme des publicités par l'association Les Amis de la Terre, Madame Badinter préfère garder le silence ».

[Le service presse de Publicis recommandait jeudi de formuler nos questions par mail, ce que nous avons fait. Pas de réponse à l'heure actuelle, ndlr.]

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  • NonooStar
    NonooStar répond à La mouche du coche-
    Informaticien
    • Posté à 20h31 le 11/02/2010
    • Internaute
      Informaticien

    « Le féminisme » ? Le singulier est ici absurde. Il y a autant de féminisme que de femmes et la plupart d'entre elles se moquent bien de l'avis d'Elisabeth Badinter pour se forger leur propre version... tout comme la plupart des hommes n'attendent pas les éructations idiotes de Zemmour pour définir leur virilité.

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 20h41 le 11/02/2010
    • Internaute
      yetiblog.org

    Pan sur le nez de la dame ! Il faut dire qu'elle était singulièrement agaçante de certitudes, ce matin, sur France Inter.

    Et puis cette déclamation pas piquée des hannetons à propos des couches bébé jugées polluantes par certains (je cite de mémoire) : « Ah ben, si on fait passer la nature avant les droits de la femme, maintenant ! »

    Elle s'étonnera, après, de fâcher Cécile Duflot tout vert.

  • jolithorax
    jolithorax
    terrien
    • Posté à 21h35 le 11/02/2010
    • Internaute
      terrien

    Que de courage et de fraicheur chez cette dame qui n'est pourtant plus jeune.
    Peut-être que Madame Badinter est la dernière des grand(e)s intellectuel(le)s qui depuis la Révolution nous ont libérés des affres de la religion, des coutumes et des obligations familliales.

    La dernière ? Non ! Ilham Moussaïd la nouvelle génération des féministes laîques va faire évoluer notre société, dans la bon sens, je n'en doute pas un instant !

  • snoopygirl
    snoopygirl
    Passante
    • Posté à 21h59 le 11/02/2010
    • Internaute
      Passante

    Ah, la majorité de femmes chez Publicis, parlons en !

    Le milieu de la publicité, que je connais bien pour y travailler, est un des plus machistes ! Oui, il y a beaucoup de femmes... en bas de l'échelle. Dans le domaine de la création, les femmes sont nettement minoritaires. Et en commercial, elles sont très largement majoritaire en bas de l'échelle, et très nettement minoritaires en haut.
    Le bas de l'échelle, les chefs de pubs, sont des femmes à 80%. Ensuite, il y a les chefs de groupes, où elles sont environ 50-60%. Et puis il y a les directeurs commerciaux. Et là, en général, elles ne sont plus que 10%. C'est ce que j'ai constaté dans plusieurs très grosses agences. C'est donc que ces messieurs commencent certes chefs de pub, mais arrivent à des fonctions importantes assez facilement. Les femmes, au contraire, restent bloquées en chemin. Surtout si elles ont des enfants... Et je ne parle pas des remarques déplacées, des blagues sexistes - mais c'est une blague, hein ! - et autres...

    J'avoue ne pas être passée chez Publicis depuis quelque temps, mais je doute fort qu'elle diffère de ses concurrentes de même taille.

    Par contre, sans vouloir dédouaner complètement cette dame (son article dans libé pose des questions intéressantes), il est vrai qu'elle ne peut pas vraiment intervenir dans la réalisation des pubs. On ne lui demande pas son avis (et heureusement ! où irait on, et combien de temps faudrait-il pour produire une pub si on demandait leur avis aux actionnaires). Mais elle pourrait agir en faveur d'une charte éthique sur la question et appeler à plus de vigilance. Et de même pour la condition des salariéEs, et là, elle aurait sans doute plus de poids.

  • Anonyme

    @ Soline Ledésert
    Bien vu, intéressant votre article, il permet de nous rappeler la posture ambiguë de Mme Badinter !
    Cela n'enlève rien à la grande qualité des travaux pertinents et indispensables de Mme Badinter qui pose de vrais questions sur la condition féminine actuelle .
    Ce courant « naturaliste » est vraiment insupportable et doit être dénoncé, tout comme l'éducation sexiste et liberticide pour les individus des deux sexes.
    Bien sûr que les médias renforcent les stéréotypes et toutes ces pubs ont un impact réel : c'est une image centrée sur la fameuse « merdeuf » avec un court message répété tout au long de la journée « sans maman, je suis perdue » et nous savons tous combien les enfants sont réceptifs aux pubs !
    En tant qu'adultes issus d'une culture patriarcale, sexiste et misogynes nous véhiculons tous ces poncifs éculés sur les soi-disant rôles sociétaux H=conquérant du monde - F=mère au foyer spécialiste des couches et de la lessive !
    Pas étonnant qu'à peine 7 ans, les garçons et filles ont déjà des stéréotypes sexistes bien ancrés !

    Bien sûr que l'instinct maternel n'existe pas, il s'acquiert par mimétisme, par idéologie, conditionnement, incitation, une politique nataliste limite coercitive... Bref on devient « parent » pour de multiples raisons mais certainement pas parce que nous avons un gêne « maternité à gogo » !
    Et si l'on prend soin avec amour un tout petit ce n'est pas l'instinct maternel qui parle (les femmes qui adoptent alors ? ) mais simplement le coeur et que nous avons conscience de la responsabilité qui nous incombe parce que l'on a une vie en devenir entre les mains !
    Elles sont pathétiques ses femmes qui se sont transformées en mères-poules obsédées par l'enfant à n'importe quel prix, les cas les plus graves sont ces femmes qui ne peuvent pas avoir des enfant, qui subissent des FIV et au final en ressortent encore plus perturbées, voire désespérées au point qu'elles n'hésitent à louer des ventres dans le tiers-monde !

  • char23
    • Posté à 23h38 le 11/02/2010

    Elisabeth Badinter a également des intérêts direct a promouvoir le lait en poudre. Le budget Nestlé de Publicis est évalué a plus d'un milliard 500 millions ( ! ) d'euros.

    Lien

    Lien

    Ca en fait de l'argent pour l'actionnaire de référence...

  • zorbek
    • Posté à 10h23 le 13/02/2010
    • Internaute

    Alors là chapeau Rue89 ! Ceci est une mise en évidence éclatante d'une contradiction flagrante dans la posture de Madame Badinter : elle a beau être féministe convaincue, elle tire profit de la propagation du sexisme. Un peu comme si un activiste pacifiste était actionnaire d'une usine de fabrication de mines anti-personnel. Ou en d'autres termes : faites ce que je dis, pas ce que je fais. Et elle pousse le culot à vouloir culpabiliser les hommes, comme si tous les hommes étaient d'accord avec ce que propage la publicité dont elle est actionnaire...

  • bart94
    • Posté à 10h40 le 13/02/2010

    des expressions comme « Aucune fonction opérationnelle » , qu'on a aussi entendu pour Proglio, me fascinent.

    des gens qui sont rémunérés à n'exercer aucune fonction.....

    ça ne serait pas de l'emploi fictif ? ?

  • A déménagé le 27-12-2011
    • Posté à 13h07 le 13/02/2010
    • Internaute
      non connue

    Étonnant, Élisabeth Badinter, philosophe et femme érudite, généralement considérée comme « de gauche » ne croit pas à l'éducation, à l'incitation, bref ne croit pas à la philosophie.
    Elle ne voit, pour convaincre les hommes de changer de comportement que « la culpabilisation », snas toue grâce à la pub ?
    Génial ! Sarkozy n'eut pas trouvé mieux !
    Il est à craindre que la publicitaire ait désormais pris le pas sur la philosophe....
    Porte-monnaie, quand tu nous tiens.....

  • petitepluie
    • Posté à 16h38 le 13/02/2010
    • Internaute
      8

    Elisabeth Badinter qui a réussie en tant que femme (héritière certes, mais peu importe) à accéder à un véritable lieu de pouvoir et n'en prend pas la pleine mesure en tant que levier pour ré-asseoir l'équilibre entre les hommes et les femmes dans la société, cause qu'elle semble pourtant défendre ; Cela est tout à fait paradoxal.......

    Admirée par son père, pourquoi ne l'a-t-elle donc pas culpabilisé puisqu'il s'agirait selon elle du seul moyen de faire évoluer les choses........l'influence sur les messages publicitaires n'étant que pécadilles.....(toujours selon ses dires)..et faire partie de pôle décisionnel muni d'un carnet d'adresses étoffé sans doute aussi ....

    E B. a en main toutes les cartes pour influencer très fortement le débat et les faits...alors (ironie) effectivement c'est à l'ordre du jour « instinct maternel'.... oui, non, oui, oh ben non .....
    Ne serait ce pas l'arbre inconscient qui cache sa forêt........ Décevant