enquete 06/02/2010 à 11h41

A la fac de Metz, on recrute local, tant pis pour la loi Pécresse

Emmanuelle Bonneau | Editrice Rue89

L'université de Metz a préféré faire monter en grade une professeure issue de la maison, plutôt que recruter un agrégé parisien. Preuve que la réforme Pécresse n'a pas éradiqué le recrutement par copinage.

A l'origine de la polémique un événement rare dans le monde universitaire : le conseil d'administration d'une université, celle de Metz, n'a pas suivi l'avis du comité de sélection qu'il avait nommé pour le recrutement d'un maître de conférence.

Alors que le comité soutenait, à l'unanimité, la candidature d'un agrégé parisien, normalien, auteur d'une thèse « considérable », le conseil d'administration a titularisé une « simple » thésarde issue de l'université.

Titulaire d'un Capes en lettres modernes, la nouvelle maître de conférence était jusqu'ici professeure certifiée affectée dans l'enseignement supérieur (PRCE), c'est-à-dire une enseignante de collège-lycée en service dans le supérieur.

Argument officieux du conseil d'administration ? L'enseignante « s'investit localement ». Comprendre : elle a dix ans de maison.

La réforme Pécresse voulait combattre le « localisme » des recrutements en fac

Pourtant, la loi Liberté et responsabilité des universités (LRU) du 10 août 2007 devait éradiquer le « localisme, qui tue le recrutement universitaire actuel », selon Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche qui donna son nom à la loi.

La réforme Pécresse créa donc les comités de sélection, sorte de collège d'experts dans la discipline du poste à pourvoir. Les comités de sélection, composés à part égale de membres internes et externes de l'université, étudient les candidatures, effectuent une pré-sélection et enfin auditionnent le peloton de tête.

A Metz, six candidats sur 42 ont été auditionnés pour le poste de « maître de conf' ». Et les membres du comité de sélection n'appartenant pas à l'université n'avaient même pas pré-sélectionné l'enseignante aujourd'hui titularisée. Eléonore Reverzy, professeur à l'université de Strasbourg et membre du comité de sélection, raconte :

« Les membres issus de l'université de Metz ont fait valoir qu'elle correspondait au profil du poste. Mais nous leur avons opposé que le poste avait été préalablement profilé pour correspondre à la candidate locale !

Le dossier du candidat parisien ne contenait pas de failles permettant de le déboulonner. Il a été reçu et c'est le pompiste qui prend sa place ! C'est quand même un concours de la fonction publique... »

Dépités, des membres du comité de sélection signent une lettre ouverte

Depuis, les trois membres extérieurs du comité de sélection ont adressé une lettre ouverte au président de l'université de Metz, Luc Johan, s'engageant à « ne plus participer aux activités scientifiques de [son] université pendant toute la durée de [sa] présidence ».

Eléonore Reverzy a également envoyé un courrier à Frédéric Sudre, président de la conférence permanente du Conseil national des universités, sorte de médiateur qui « a le pouvoir d'en référer en haut lieu ». Ce dernier en a « accusé réception ».

Pour Vincent Jouve, membre du comité de sélection et co-signataire de la lettre ouverte, la décision du conseil d'administration reste « dans le cadre de la loi » mais n'en suit pas « l'esprit », comprendre elle ne met pas « le frein au localisme » :

« Le conseil d'administration, composé du président et de membres élus issus de toutes disciplines, a cassé l'avis d'un comité d'experts...

A l'époque, Valérie Pécresse disait ne pas imaginer que cela puisse arriver. C'est arrivé. Et comme la LRU ne donne au comité de sélection qu'un avis consultatif, cela peut se reproduire. »

Le professeur à l'université de Reims poursuit, dégoûté par le gâchis :

« Il y a très peu de postes à pourvoir dans l'enseignement supérieur, avec à chaque fois quarante à cinquante candidatures. On ne peut pas se permettre de ne pas prendre les meilleurs. Si ce genre de pratiques se reproduit dans d'autres universités, plus personne ne voudra siéger en comité de sélection. »

Au moment de la parution de cet article, le président de l'université de Metz Luc Johann n'a pas pu être joint par téléphone.

► Addendum le 8/02 à 10h30. Eléonore Reverzy conteste le terme « pompiste » qui lui a été attribué en citation, rappelant que « la candidate locale n'est pas responsable » de ce « dysfonctionnement grave ».

► Addendum le 8/02 à 14h38. Joint par téléphone, le président de l'université de Metz Luc Johann se dit « supris », et récuse les accusation de « localisme » :

« Entre 2005 et 2008, 76% des maîtres de conférence étaient recrutés à l'extérieur. Entre 2008 et 2009, première année de mon mandat, c'est 87,5% des maîtres de conférences recrutés qui venaient de l'extérieur. Alors qu'on m'accuse de localisme, ça me fait plutôt mal ».

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  • Romagination
    Romagination
    Ingénieur
    • Posté à 11h50 le 06/02/2010
    • Internaute
      Ingénieur

    Toujours la même chanson, à bas le localisme, vive la mobilité permanente qui tue la vie de famille et le lien social.
    Pas la peine de se marier, de s'implanter, on trouvera toujours le moyen de vous dire que vous devez bouger (mais qui s'occupe de faire bouger avec vous toute la petite famille, de retrouver un emploi au conjoint etc.). Vous démarrez votre carrière à Metz comme cette jeune femme, mais à chaque promotion toutes les cartes sont rebattues, vous pouvez vous retrouver à 800km de chez vous parcequ'on ne vous permet pas de bâtir localement un projet de promotion sociale.

  • louisette25
    louisette25 répond à Romagination
    Prof
    • Posté à 12h45 le 06/02/2010
    • Internaute
      Prof

    Les profs sont fonctionnaires et à ce titre peuvent être nommés à l'échelle nationale. Moi même prof, j'ai enseigné deux ans dans l'académie de Nancy puis 10 ans dans celle de Besançon (dont 8 ans sur une zone de remplacement) et enfin 10 ans dans l'académie de Nice. Ouf ! On ne m'a pas toujours demandé mon avis...Les règles doivent être les mêmes pour tous. PS : je suis agrégée et je n'ai bénéficié que d'un « privilège » : une bonification de 90 points qui m'a permis d'atterrir dans un lycée technologique...

  • ludo2776
    ludo2776
    thésard en biologie
    • Posté à 12h59 le 06/02/2010
    • Internaute
      thésard en biologie

    Je suis content pour cette ancienne thésarde qui trouve un poste rapide de titulaire, c'est assez rare. Je ne trouve pas la décision du CA de la fac de Metz particulièrement choquante (bien que cette université pose un problème dans les masters 2 qu'elle propose, éliminant systématiquement de facto pour les allocations ministérielles les étudiants extérieurs). Le travail d'un maître de conférence, c'est celui d'un enseignant chercheur, l'agrégation n'est pas une preuve que le candidat sera un bon chercheur. Il a fait un travail considérable en thèse, oui mais avec quel moyen, 5 stagiaires par an, des personnels techniques, des résultats d'autres personnes..., c'est difficile lorsqu'on n'a pas côtoyer directement le thésard de savoir ce qu'il vaut. Ils ont choisi une personne locale parce qu'ils la connaissent, ils savent si elle travaille, comment et surtout humainement si cela est possible de travailler avec elle. Partir vers l'inconnu, c'est un risque, parfois un bluffe. Pour que les meilleurs aient un poste, ce n'est pas cette loi inutile qu'il faut mais l'ouverture de postes.

  • patrick.g64
    patrick.g64
    doctorant
    • Posté à 13h04 le 06/02/2010
    • Internaute
      doctorant

    Rien de nouveau sous le soleil... Les universités de région cherchent plus ou moins toutes à assurer un recrutement mixte : des docs et des post-docs locaux qu'ils connaissent et qui les ont accompagné pendant des années et à coté, des parisiens normaliens brillants.

    Les premiers sont souvent moins bons mais l'objectif est double :
    - rendre les parcours doctoraux en région un minimum attractifs en leur offrant des débouchés (c'est très vrai en lettres, histoire, socio, éco, où l'excellence est très concentrée)
    - disposer de maitres de conf. investis dans l'université (heures de cours en licence, administration, etc.) et pas uniquement attirer par les paillettes (colloques à l'étranger, cours de M2, ...)

    Bref, il est sain d'équilibrer ces flux (au détriment du 100% local) et la loi LRU y contribue largement. Vouloir supprimer le localisme relève au contraire de la chimère. (le seul domaine où ont pratique encore ouvertement le copinage local, c'est médecine)

    L'exemple de Metz est scandaleux parce qu'il est caricatural (PRCE avec 10 ans de maison contre candidat brillant) mais au moins, il met le sujet sur le devant de la scène et ouvre le débat. hélàs, vu les réactions, l'anti-élitisme anti-parisien anti-mérite a de beaux jours devant lui.

  • tiens donc
    tiens donc
    maitre de conférences
    • Posté à 19h52 le 06/02/2010
    • Internaute
      maitre de conférences

    « on recrute encore plus local, grâce à la loi Pecresse », aurait été un titre plus juste.
    Je constate depuis l'application de la loi Pecresse, une dérive clientéliste et maffieuse, depuis la mise en place de comités de sélection qui ont remplacé les anciennes commissions de spécialistes, pourtant très décriées.
    En effet, ces comités Pecresse sont désignés sans aucune transparence, ce qui autorise toutes les dérives. Les anciennes commissions de spécialistes fonctionnaient mal, mais elles étaient stables et ses membres étaient élus par les pairs pour une durée de 3 ans, dans le cadre de règles connues. Il est vrai que cela n'empêchait pas les dérives, qui pénalisaient en particulier les candidats extérieurs, quand ils devaient affronter un candidat local.
    Mais les comités de sélection de Pécresse n'ont fait qu'aggraver la situation au lieu de corriger les dysfonctionnements. Ces comités sont constitués aujourd'hui sans aucune lisibilité ni tansparence, en fonction des résultats recherchés. Par le président ? Je dirai plutôt par des potentats locaux, mal identifiés, qui décident de la composition des comités, sans véritable contrôle.
    A Metz, le résultat n'a pas plu et le conseil d'administration a déjugé le comité. Ce qui semble indiquer qu'à Metz, le président n'a pas encore pris la mesure du nouveau pouvoir que la loi Pecresse lui donne, en matière de recrutement...Ca patauge en dessous de lui.
    Mais dans la plupart des cas, les résultats des « concours » sont maintenant arrangés, compte tenu du mode de désignation des nouveaux comités Pécresse. Loin d'élever le niveau scientifique des universités, il dérive souvent vers un clientélisme maffieux. C'est la loi qui est mauvaise. En tout cas sur ce point au moins. Et Metz n'est bien sûr pas un cas isolé. Bon courage aux candidats aux emplois universitaires...

  • Squall Lionheart
    Squall Lionheart répond à patrick.g64
    Un message que les riverains (...)
    • Posté à 10h09 le 07/02/2010
    • Internaute
      Un message que les riverains (...)

    Je pense aussi que c'est aussi pour rendre les parcours doctoraux attirants pour les étudiants de l'université. L'image des débouchés n'est pas brillante et que souvent malgrè ce copinage local il y a un rejet des étudiants pour ces parcours. Beaucoup de très bons étudiants préfèrent ne pas suivre cette voie, car au final il y a de grandes chances pour qu'ils soient dans la merde après avoir eu leur thèse.

    Personnellement je vois la différence, j'ai connu une université française et une université à l'étranger.
    Dans l'université française, aucun des très bons étudiants de ma promo n'a été intéressés pour faire une thèse en France. Une seule étudiante est partie en thèse et c'était à l'étranger.
    Alors que dans l'université étrangère, quasiment tous les bons étudiants sont partis en thèse, car là-bas, c'est une voie attirante avec pleins de débouchés.

    « Vouloir supprimer le localisme relève au contraire de la chimère. »

    Ca dépend de comment on s'y prend. Aux USA, je crois qu'ils est impossible de postuler dans l'université où on a fait sa thèse.
    C'est une solution radicale qui empêche à coup sure le copinage.

  • Blackhawk
    Blackhawk répond à tiburs
    • Posté à 10h27 le 07/02/2010

    début de réponse :

    cet article fait appel aux « réflexes » intellectuels les plus basiques, donc les plus rapides, donc à ceux qui s'imposent comme une évidence :

    S'agissant du « piston », quels sont ces réflexes ?
    piston universitaire normal= localisme spatial+ localisme intellectuel. (un cerveau local dans un espace local)

    or le piston possible que je suggère est un piston d'autant plus pervers qu'il s'appliquerait à Normale sup, qui n'obéit pas au critère de localisme géographique, puisque par définition, les normaliens ont pour nécessaire destination TOUTES les universités.
    On change donc de paramètres avec normal sup : le piston n'est plus fonction d'un lieu, mais de personnes appartenant au même « corps » et qui transcendent l'espace universitaire classique, fragmenté en universités.

    Le piston de normal sup est d'un autre genre : il est délocalisé. Cela lui interdit il d'exister ?
    Piston Normalien= localisme intellectuel sans localisme géographique.

    Je serais curieux de connaitre les rapports des 3 signataires avec Normal sup. Qui prend les paris ?

  • alpha3
    alpha3
    france
    • Posté à 10h50 le 07/02/2010
    • Internaute
      france

    Vous paraissez étonnés mais c'est ca la LRU, le CA recrute qui il veut.

    Dans le cas d'espece, qu'est ce qui permet d'affirmer que le candidat parisien était le meilleur, selon quels critères ? ou que le comité de sélection ne poussait pas ce candidat parisien ? Il est tres courant que les membres du comité de selection poussent leur poulain au detriment d'autres candidats. Il faut bien voir dans une université ou la promotion des enseignants chercheurs ne repose QUE sur leur nombres de publications il est de l'intérêt des directeurs de thèse de trouver un poste à leur poulain, lequel en retour pourra continuer ses recherches avec comme co auteur pendant plusieurs années son directeur de thèse qui l'a « placé ». Les compétences pédagogiques, l'implication dans le fonctionnement des filières, tout cela ne compte pas et c'est bien la qu'il faut chercher le probleme de l'université française ! ! !

    Que peut on imaginer dans ce cas , un brillant chercheur agrégé normalien parisien qui pourrait n'aspirer qu'a rester a paris et aller a metz 2 jours par semaine. L'université ne le verra jamais, il deviendra un vacataire professionnel, qui passe son temps dans son labo de recherche a paris.

    De l'autre coté une enseignante PRCE qui est intégrée, qui a une these, qui habite reims, qui depuis 10ans est investie dans le fonctionnement des filieres etc...

    Que dit l'article ? rien ? Quelles recherches du journaliste ? a t'il contacté les 2 parties, a t'il analysé la composition du comité de selection ? A t'il regardé quels etaient les liens entre le candidat parisien et les membres de ce comité de sélection ....

  • les_canards
    les_canards répond à dy
    • Posté à 16h38 le 07/02/2010
    • Internaute

    Je crois qu'il y a une bonne raison à cette hypothèse généralisée (et à laquelle j'adhère) de l'irréprochabilité du comité de sélection : d'une part, il était composé à part égale de locaux et d'extérieurs, et surtout, il a établi son classement à l'unanimité ! Sauf à en appeler à une théorie du complot quand même assez délirante (les locaux - élus par leurs pairs - auraient précisément été ceux qui étaient les plus hostiles à la pauvre locale et les plus favorables au recrutement extérieur à tout prix...), il faut bien admettre que ce sont des présomptions assez fortes en faveur dudit classement.

    Autre argument : la démission fracassante des extérieurs, qui montre qu'ils croyaient sincèrement à leur « mission » initiale.