Tribune 02/02/2010 à 13h20

On n'est pas nul en orthographe si l'on conjugue mal « échoir »



Des pâtes alphabet (Tillwe/Flickr)

L'orthographe est mon métier. Et pourtant, j'ai eu besoin de tous mes livres pour répondre au test de la certification Voltaire. Au lieu de mesurer notre usage du français, ces épreuves, comme la dictée de Pivot, ne s'appuient que sur des exceptions.

Professeur certifiée de Lettres Modernes, admissible à l'agrégation, je soutiens ma thèse de doctorat ès Lettres dans moins de deux semaines. Adolescente passionnée d'orthographe, j'ai écumé les concours de ce type et reçu plusieurs prix. Pendant mes études, j'ai été journaliste pigiste et correctrice, j'ai fait aussi quelques traductions techniques. Bref, d'une certaine manière, l'écriture est mon métier.

Pourtant, pour les questions issues de la seconde partie de la certification Voltaire, j'ai dû m'armer de mon Bescherelle, de mon Petit Robert et de mon Dictionnaire Larousse des Difficultés du Français pour vérifier mes intuitions et être certaine que j'avais les bonnes justifications de mes réponses, alors que j'aurais dû, selon toute probabilité, réussir haut la main et sans hésitation. (Précision : j'ai identifié toutes les erreurs de français, ce qui est la seule chose que teste cette certification.)

Pourquoi privilégier les constructions les plus rares ?

Pourquoi cette difficulté ? Tout simplement parce que la méthode adoptée est contestable et non pertinente. Comme dans le cas des « Dictées de Mérimée » et autres « Dictées de Pivot », c'est l'exception, et non la norme, qui est mise en avant (sauf dans la première partie des exercices, mais on ne peut savoir, avec les seuls éléments présents ici, comment sont répartis les exercices et les difficultés).

Et cela est logique quand l'on sait que le projet Voltaire travaille avec un Champion du monde d'orthographe.

Nous tombons là sur une spécificité bien franco-française : on privilégie les constructions les plus rares ou les plus marquées par l'histoire de la langue et les mots techniques ou rarement employés au détriment des fonctionnements « de base » de la langue, qui peuvent être irréguliers, mais sont au moins souvent utilisés.

Ainsi, les accords des participes passés, avec toutes les configurations possibles, sont plus importants que de savoir conjuguer correctement s'ensuivre ou échoir.

Dans l'enseignement même, ce n'est qu'assez récemment que les programmes de français prennent en compte, par exemple, les fréquences d'utilisation des verbes, ce qui permet de faire étudier en priorité aux élèves les verbes du troisième groupe les plus souvent employés.

Il n'est pas nécessaire de connaître tous les noms de fleurs

Cet « élitisme » dans l'enseignement a sans doute son origine dans l'idée que l'orthographe est un savoir,alors qu'il est davantage un savoir-faire. Il faut évidemment connaître les règles orthographiques de base et la logique des accords, les conjugaisons des premier et deuxième groupes de même que celles des principaux verbes du troisième groupe.

Il faut maîtriser les catégories grammaticales, l'emploi du conditionnel et du subjonctif, les règles de construction d'une phrase, d'un paragraphe et d'un texte.

Mais, au delà de ce bagage minimal, si les bons réflexes sont mis en place, il n'est pas forcément nécessaire de connaître toutes les subtilités de la langue française, comme l'orthographe de tous les noms de fleurs et de plantes, la conjugaison de verbes très rarement utilisés ou les accords les plus subtils.

Pourquoi ne pas tester l'orthographe sur les difficultés les plus fréquentes ?

Pour toutes ces questions, l'acquisition des bases permet de savoir, quand nous écrivons, que nous sommes face, peut-être, à un cas un peu difficile qui demande vérification et le réflexe d'ouvrir un ouvrage de référence suffit alors à dissiper tout doute.

C'est pourquoi, par exemple, lorsque l'on m'avait demandé de refondre totalement l'épreuve d'orthographe d'un concours de recrutement de fonctionnaires de catégorie C, j'avais construit les exercices autour des difficultés les plus fréquentes.

Il n'y a aucun intérêt à piéger les candidats, le but étant d'évaluer leur capacité à accueillir le public en parlant un français correct, à répondre à des demandes administratives par des lettres sans faute d'orthographe ni de grammaire ou à rédiger efficacement des rapports d'activité.

Conjuguez « surseoir » au passé simple !

Les épreuves des années précédentes étaient, en fait, une compilation des exercices les plus difficiles sur les leçons les moins utiles du Bled : conjuguer « surseoir » au passé simple, « absoudre » au présent du subjonctif...

Des connaissances utiles en soi, mais guère pertinentes pour le recrutement en question, où il vaut mieux avoir des gens qui connaissent les règles de construction des phrases, la logique des accords (adjectifs, participes passés, sujet/verbe...) et la construction d'un texte cohérent plutôt que des candidats qui ont avalé leur Bescherelle.

D'ailleurs, dans ma pratique pédagogique dans l'enseignement secondaire et le supérieur (en IUT de Génie Civil ou de Sciences et Réseaux de Communication), c'est toujours ce principe qui m'a guidée : travailler de façon intensive ce que j'ai décrit comme le bagage minimal (qui est déjà, en soi, assez important et suffit à écrire très correctement dans la plupart des cas de la vie quotidienne et professionnelle) et tenter de faire du dictionnaire et du Bescherelle les compagnons de mes élèves et étudiants.

Ainsi, en dehors des dictées et des stricts contrôles de grammaire ou de conjugaison, je les ai toujours autorisés à consulter leur dictionnaire pendant les devoirs de rédaction ou de résumé. Je leur ai appris, avec des exercices spécifiques, à tirer le meilleur parti possible de ces ouvrages.

En outre, de nombreuses études ont montré que les acquisitions grammaticales et orthographiques étaient bien meilleures par cette approche active et en contexte que par la répétition de leçons toujours, au moins partiellement, théoriques.

Porter nos efforts sur le vocabulaire

Ainsi, je considère l'orthographe davantage comme une compétence — un savoir-faire — que comme un savoir pur, ce que ne peut évaluer un simple QCM tel que celui que propose la certification Voltaire. Et, contrairement à ce que de nombreuses personnes pensent, le véritable enjeu d'une réelle maîtrise du français n'est pas l'orthographe, mais le vocabulaire.

Avec ma méthode, et même dans un collège ZEP puis Ambition Réussite, j'ai fait progresser mes élèves en orthographe. En revanche, l'emploi d'une langue riche, nuancée et précise est bien plus difficile à atteindre, d'autant que, dans ce domaine, l'origine sociale pèse grandement.

Et cela, malgré la question sur « commémorer », la certification Voltaire ne semble pas vraiment l'évaluer ni proposer de solutions (puisque la société vend des formations d'orthographe aux entreprises). À ce titre, et pour rebondir sur certains commentaires de riverains, elle ne remplacera jamais l'Éducation nationale.

Modifié le 2/2 à 17h38. Titre modifié.

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  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 14h19 le 02/02/2010
    • Internaute
      oiseau

    Élitiste ?

    Assurément ! Cependant, c'est finalement assez logique. Quand on est capable de réussir les exercices les plus difficiles, on est capable de réussir les plus basiques. Du moins, c'est sur ce postulat que se base le principe des dictées alambiquées de Mérimée et de Pivot.

    Cependant, ce postulat pose deux soucis.

    1) il n'est pas sûr qu'il soit correct.

    Il serait probablement correcte s'il se baisait sur une seule dimension de l'orthographe. Hélas, l'orthographe a moult règles et moult dimensions. On peut être ignorant de certaines règles basiques et plutôt doué avec d'autres règles plus poussées, bon en conjugaison mais minable avec les subordonnées conjonctives. Tester les connaissances basiques devient alors une évidente nécessité.

    2) « pour quelle pertinence ? »

    Comme vous le dites, les dictées alambiquées de Mérimée et de Pivot visent les plus grands artistes de l'art de bien écrire. Il vaut mieux alors s'appeler Monsieur le prince de Metternich que Monsieur Alexandre Dumas. Pourtant, je crains que ce dernier ait plus marqué la littérature française que le premier. C'est donc un art dont les subtilités testées ne correspondent plus guère à une utilité sociale autre que celle de flatter l'artiste.

    Si même l'orthographe de l'homme de lettre qu'était Alexandre Dumas a laissé quelques fautes lors de la dictée de Mérimée, est-il pertinent de faire de tels tests sur des gens dont les lettres seront un outil et non un art ?
    Quelle est la pertinence d'être testé sur une connaissance qui ne sera jamais utilisée et dont la désuétude est devenue évidente ? Tester les connaissances basiques et utilisées devient alors aussi une évidente nécessité.

    C'est pourquoi votre démarche mérite notre soutien.

  • A déménagé le 8-10 2
    • Posté à 14h34 le 02/02/2010

    J'ai enseigné le français trente sept ans et pense donc, Monsieur, connaître ce sujet, épargnez-moi votre dédain fêlé. On n'en est plus à savoir si on doit écrire cuissots ou cuisseaux, mais à lire des « les chiens aboit », des « je savaient », des « la fille est belles », des « j'entre dans le chambre et je montais dans le lit ». Ce sont les bases mêmes de la langue qui sont fragilisées. Le français devient une sorte de pince universelle : un outil bon à tout bon à rien qu'un mécanicien digne de ce nom emploie le moins possible.

    Mais je peux vous suivre quand vous déplorez que la langue soit utilisée en marqueur socio-culturel pour discréditer celui qui la manie moins bien que nous alors que ses idées valent les nôtres. Comme à cette réunion où un ouvrier dont je connaissais la sagesse trépignait au fond de la classe car une dame du meilleur monde devant (bien sûr) sortait des énormités mais en beau langage. Huit jours après je le vois et lui demande pourquoi il ne l'avait pas contrée : ah Monsieur, je savais pas comment dire. Eh bien moi, je me suis battu pour et avec mes élèves afin qu'ils aient les moyens de comprendre et se faire comprendre. J'étais et je reste élitiste… pour tous !

  • Bougrebigre
    • Posté à 16h07 le 02/02/2010

    Bravo !
    Tout a fait d'accord avec vous !
    C'est d'ailleurs, a mon avis, le manque de pragmatisme des lecons de francais qui demotive : l'orthographe, la grammaire sont vues comme des contraintes, des freins - que la plupart s'empressent de desenclencher une fois sorti de la salle de classe ou d'examen ! Etre reactionnaire sur le francais creerait plutot un desamour qu'un interet - augmentant la masse de gens qui se fiche de suivre ces exceptions a la lettre.

    Un autre commentaire : c'est en lisant et lisant encore que j'ai pu devenir « bon » en anglais : grammaire, syntaxe, orthographe... Et je suis certain que la lecture est une des grandes clefs a l'amelioration du niveau en francais.

    Oui a un test d'aptitude orthographique/lexicale, mais qu'il soit pragmatique !

    ps1 : pas d'accents, desole.
    ps2 : « desenclencher » n'existe pas - mais les neologismes (souvent un manque de vocabulaire - oui) ne peuvent qu'enrichir la langue (Pensez a l'anglais ou par exemple presque tout mot peut devenir verbe)

  • survivant
    • Posté à 19h21 le 02/02/2010

    Très intéressant cet article, il remet au goût du jour une idée avancée par un syndicat, la CGT me semble t-il, à la fin des années 90. Ce syndicat proposait à l'époque, d'instaurer une sécurité sociale professionnelle. L'idée était que toutes personnes en âge de quitter ses études pour entrer dans la vie active, avec un emploi ou sans emploi, pourraient bénéficier de la formation continue dans n'importe quels secteurs d'activités ; cerise sur le gâteau, cela pouvait s'élargir au delà de l'activité exercée au sein de l'entreprise et servir par exemple pour un enrichissement culturel ; un salarié pouvait opter pour des cours de Français et enrichir son vocabulaire et ses fautes d'orthographes, et ce, tout au long de sa vie. Intéressant non ? Une idée pas si ringarde que ça pour l'époque, de pouvoir garder un lien avec l'école, plutôt que la rupture pure et dure ! Certes, une idée très intéressante ! D'ailleurs l'idée avait interpellé le parti socialiste qui avait repris ce thème lors de la campagne pour les présidentielles de 2002. Mais qui restera malheureusement un doux rêve ! Car remettre en cause les fondements des sociétés hiérarchisées, plus d'un y a pensé, tous ont échoués, ont été tués ou emprisonnés (Lutter King, Malcolm X, Gandhi, Mandela etc etc ect). Narrer c'est bien ! Agir c'est mieux ! Je connais des clochards capables de t'écrire un bouquin sans une faute d'orthographe avec les paroles digne d'un Prévert , le problème c'est que ça ne leur donne rien à bouffer !