ENQUETE 01/02/2010 à 16h49

Le Journal le plus indépendant du Maroc poussé à la fermeture


Le Journal hebdo, symbole de lutte contre le pouvoir, a fermé pour liquidation judiciaire. Une décision en réalité politique.


(De Casablanca) Mercredi 27 janvier, en plein bouclage, Le Journal hebdo, publication pionnière et icône de la liberté de la presse marocaine, a été fermé de force pour « liquidation judiciaire », sur ordre du tribunal de commerce.

Débarquement d'huissiers, changement des serrures, mise sous scellés des locaux. A première vue, pour une raison légale : Le Journal hebdomadaire croulait sous des dettes de plus de 450 000 euros envers la sécurité sociale marocaine (CNSS) et la direction des impôts.

Mais pour Aboubakr Jamaï, co-fondateur (à 29 ans et sans expérience
journalistique) du Journal hebdo en 1997 et
son directeur de publication jusqu'en 2007, ces problèmes financiers ne viennent pas de nulle part :

« Entre les procès à la chaîne et la stratégie concertée de boycott des annonceurs qui nous a fait perdre 80% de nos recettes publicitaires, les autorités ont tout fait pour acculer Le Journal à l'asphyxie financière. »

Ali Anouzla, directeur du quotidien arabophone indépendant Al
Jarida Al Aoula (récemment condamné à un an de prison avec sursis pour
une enquête sur la santé du roi), partage ce sentiment :

« C'est une décision politique pour exécuter Le Journal. De nombreuses entreprises de presse sont endettées auprès de la sécu et des impôts, sans parler de l'État lui-même ».

Ultime manœuvre venue d'en-haut pour porter le coup de grâce à un hebdo sans concession qui, depuis douze ans et trois mois, ne laissait pas le pouvoir dormir tranquille. Si de nombreux médias indépendants sont nés dans le sillon du « Journal » (son nom initial et diminutif actuel), « c'était celui qui allait le plus loin », témoigne Kawtar Bencheikh, membre de la rédaction depuis 2006.

« Les enfants de l'alternance »

Mais c'est son statut de pionnier qui l'a fait entrer dans l'Histoire. Boubker (son surnom) Jamaï raconte :

« Le Journal est né le 17 novembre 1997, trois jours après les législatives qui ont amené Abderrahmane Youssoufi (socialiste) au gouvernement. Nous étions “les enfants de l'alternance”, inspirés par El Pais, né en 1976 après la mort de Franco. »

Sauf qu'en 1997, l'ancien roi Hassan II est vieux mais bien vivant et toujours craint. Pourtant, Le Journal réclame ouvertement le départ de Driss Basri (ancien ministre de l'Intérieur tout-puissant de Hassan II) et le retour de l'opposant Abraham Serfaty, exilé en France après dix-sept ans de bagne au Maroc.

Pire, en 1999, Le Journal « jette une pierre dans le jardin secret de Hassan II » en faisant sa Une d'un entretien avec Malika Oufkir, fille du général putschiste exécuté en 1972, qui vécu vingt ans en détention secrète avec sa famille (lire « La Prisonnière », coécrit avec Michelle Fitoussi, paru en 1999).

« On a osé dire qu'on ne pouvait pas ne pas compatir, et on n'a jamais été aussi certain de notre interdiction. Pourtant Hassan II n'a rien fait. Et dans sa dernière interview, avec Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur, il a dit regretter ce qui s'était passé. Je pense que nous y sommes en partie pour quelque chose. »

L'interview de Malika Oufkir est un « point de rupture ». Le Journal fera bien d'autres « coups » : en juin 2001, il publie conjointement et simultanément avec Le Monde les révélations d'un ancien agent secret du Cab-1 (le premier cabinet des services secrets marocains), Ahmed Boukhari, sur la disparition de l'icône de la gauche, Mehdi Ben Barka. Il osera titrer « Que fait le roi ? » avec pour illustration, la photo d'un trône vide.

Il enquêtera sur la fausse découverte de pétrole à Talsint, dans l'Est marocain, annoncée en grande pompe puis démentie, une des pires humiliations du nouveau règne. Mais non sans en payer chèrement le prix dès 2000.

Après l'intronisation de Mohammed VI, « Le Journal verra sa lune de miel avec le régime se transformer en opposition ouverte », écrit Ali Amar, l'un de ses cofondateurs et ancien directeur en 2007-2008, dans « Mohammed VI, le grand malentendu ».

« Escroquerie intellectuelle »

Boubker Jamaï assène :

« Penser que la vraie rupture c'était Mohammed VI, c'est une escroquerie intellectuelle dans laquelle tout le monde est tombé, on en a beaucoup souffert.

La vraie dynamique d'ouverture a été impulsée par Hassan II à un moment où, pour des raisons notamment géostratégiques, il avait compris l'intérêt de lâcher du lest. Je ne parle pas de démocratisation, mais d'une certaine libéralisation politique. Mohammed VI, lui, a clairement parlé de “monarchie exécutive”. »

Moins d'un an après son arrivée sur le trône, quand la presse internationale célèbre le « printemps marocain », Le Journal, alors imprimé en France en format tabloïd (avec l'aide initiale de Serge July de Libération puis de Philippe Thureau-Dangin de Courrier international), est saisi à la douane pour avoir publié pour la première fois au Maroc une interview de Mohamed Abdelaziz, chef du Front Polisario qui revendique l'indépendance du Sahara occidental (l'intégrité territoriale est une des lignes rouges de la liberté d'expression).

Ali Anouzla témoigne :

« Ils ont été traités comme des traîtres par leurs confrères alors qu'aujourd'hui, le pouvoir est en négociation directe avec les indépendantistes. »

Quelques mois plus tard, Le Journal est fermé définitivement par décret pour avoir révélé, documents à l'appui, l'implication de la gauche dans le coup d'État d'Oufkir contre Hassan II. Le Journal est mort, vive « Le Journal hebdomadaire » : après une grève de la faim largement médiatisée de Boubker Jamaï, le titre renaît sous un autre nom début 2001. Selon Ali Amar :

« Le ton demeure. Le retour à la torture est dénoncé, les dépenses somptuaires du roi révélées, le reniement des socialistes récupérés pointé du doigt. »

Amendes record

Les ennuis continuent. Le Journal critique la diplomatie marocaine et met en cause l'ancien ministre des Affaires étrangères dans une transaction immobilière à Washington : peines de prison et dommages et intérêts records (à l'époque) condamnant Média Trust, ancienne société éditrice du Journal.

En 2006, parce que Le Journal a publié une photo AFP où l'on aperçoit les caricatures danoises du prophète (minuscules et gribouillées en noir avant la sortie en kiosque), une manifestation haineuse (avec slogans antisémites et extrémistes) se tient en bas de la rédaction, orchestrée par le ministère de l'Intérieur et relayée par les médias étatiques comme la chaîne 2M.

Quelques mois plus tard, Le Journal est condamné à payer 270 000 euros de dommages et intérêts au Belge Claude Moniquet, du centre de recherche Esisc (Centre européen de recherche, d'analyse et de conseil en matière stratégique), pour avoir qualifié son rapport sur le Front Polisario de « téléguidé par le Palais ». Refusant l'offre de son ami Moulay Hicham, cousin du roi, de payer, Boubker Jamaï quitte la direction du Journal et s'exile aux États-Unis. La mythique publication The New Yorker publie un article fleuve sur sa « croisade ».

Car c'est bien à ce « croisé », intellectuel respecté (passé par Yale et Oxford) aux analyses fines et d'autant plus tranchantes, incarnation d'une ligne éditoriale inflexible et jusqu'au-boutiste, qu'en veulent principalement les autorités.

Absent du territoire marocain, Boubker Jamaï l'est aussi des colonnes du Journal, laissé relativement tranquille pendant deux ans, ce qui lui permet de reprendre du poil de la bête financièrement. Il plaide :

« Chaque fois qu'on a pu rembourser nos dettes, on l'a fait. Et on n'a pas à rougir de nos ventes. »

De 25 000, celles-ci ont tout de même chuté de plus de moitié ces dernières années. Est-ce le désintérêt croissant des Marocains pour la politique (bien que Le Journal s'adresse à l'élite francophone), ou au contraire le virage en 2004 vers un format et un contenu « magazine » mal apprécié des lecteurs inconditionnels ? Pas assez de sensationnalisme ? La « stratégie de distribution malhonnête », qui, selon Kawtar Bencheikh, a rendu Le Journal parfois difficile à trouver dans certains kiosques stratégiques ?

Baptême du feu

Dans ce contexte, témoigne-t-elle, l'équipe vivait « au jour le jour sous tension, en sous-effectif, sans moyens pour enquêter ou partir en reportage, sans structure, ni contrat, ni mutuelle » -au risque de décrédibiliser leur combat pour la bonne gouvernance à l'échelle du pays.

« On travaillait de manière artisanale, poursuit-elle, chaque numéro était un combat », créant, malgré des divergences parfois profondes dans la rédaction, une sorte d'union sacrée. Le Journal a été un baptême du feu pour de nombreux journalistes.

En dépit de ces difficultés, et notamment depuis le retour de Boubker Jamaï (en tant qu'éditorialiste et collaborateur) au printemps 2009, Le Journal est resté offensif jusqu'au bout : sur la « bêtise monumentale » -dixit Jamaï- de l'affaire Aminatou Haidar (militante indépendantiste du Sahara occidental expulsée début novembre vers les Iles Canaries avant de rentrer au Maroc après une grève de la faim retentissante). Ou encore sur l'ingérence du Palais dans les affaires, un tabou ultrasensible propre à l'ère Mohammed VI.

« Cette dernière sanction montre que le pouvoir se sent acculé », estime Boubker Jamaï, qui fustige sans ciller le « sous-développement politique et institutionnel du Maroc » et « la limitation intellectuelle au sommet de l'État ». Symbole d'une espérance il y a douze ans, Le Journal l'est aujourd'hui d'une grande déception.

Boubker Jamaï persiste, au présent :

« La société marocaine est mûre pour la démocratie et le roi doit répondre de ses actes. C'est ça notre ligne éditoriale. »

Des réflexions sont en cours pour ressusciter à nouveau l'hebdo rebelle. Le Journal n'a peut-être pas totalement tourné la page.

  • 13031 visites
  • 16 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Dani Wilde
    Dani Wilde
    Observateur
    • Posté à 17h08 le 01/02/2010
    • Internaute
      Observateur

    ''Le Journal le plus indépendant du Maroc poussé à la fermeture''

    Parce qu'il y a encore des journaux independants au Maroc... ?

    Depuis longtemps, Mohamed VI, Bouteflika,et Ben Ali sont tous les 3 ex aequo pour la liberte de la presse...

    C'est un peu le tierce gagnant des grands democrates du Maghreb ! !

    • mauser
      mauser répond à Dani Wilde
      • Posté à 17h27 le 01/02/2010
      • Internaute

      C'est comment la chanson « Il a dit la vèritè l'on doit l'exécuter » non
      C'est un peut de nos libertès qui meurent
      En espèrant qu'il soit possible de faire vivre ce journal sur le net par exemple.

    • alaixih
      alaixih répond à Dani Wilde
      • Posté à 20h15 le 01/02/2010
      • Internaute

      Si effectivement ce n'est pas un journal qui dérange pourquoi a t'il donc été fermé ?

      Croyez vous que nous ayons le droit de critiquer le roi au maroc ?
      Pas vraiment. Ce journal l'a fait pourtant à sa manière.

      Continuez les mecs.

      La liquidation judiciaire est le moyen le plus propre de faire taire un journal.. On ne peut en effet pas dire qu'il s'agit de censure.

  • lioe
    lioe
    berlin
    • Posté à 18h20 le 01/02/2010
    • Internaute
      berlin

    Nous annoncer que les pays du Maghreb sont des dictatures, c´est nous donner la Météo d´hier ! Ce qui m´étonne c est que ce magazine disons « insolent » ait eut une durée de vie aussi longue !

    Ce que je vois surtout ( ce sans dénigré le travaille des journalistes de ce journal-) c est qu'il ne dérangeait pas tant que cela le Royaume Marocain !
    Malgré les faits d armes plus haut cités, qui sont pour ce type de régime plutôt impressionnant, ont édités pendant 12 longues années sans trop de casse !

    Cela peut s´expliquer par le coté élitiste de ce journal qui s´adresse en premier lieu a une population éduquée et Francophone !
    . Le taux d'analphabétisme au Maroc est estimé actuellement à 34% de la population âgée de 10 ans et plus. Il a été évalué à 38.5% à fin 2006 par une enquête nationale sur l'analphabétisme au Maroc réalisée par ce Département (46.8%chez les femmes et 31.4 chez les hommes, 27.2 en milieu urbain contre 54.4% en milieu rural). Le dernier recensement général de la population l'a évalué à 43% à fin 2004.

    25000 au meilleur de sa forme cela semble ridicule sur une population de plus de 25 M d´habitants ! En tous cas pas suffisant pour soulever le peuple ou empêcher ce bon Roi de dormir !

    Je ne doute pas que les Sbires du bon Roi fainéant aient asticotés ces courageux journalistes, mais avez vous envisagez une simple « mauvaise gestion » ?

    • alexbip
      alexbip répond à lioe
      eurocrate
      • Posté à 18h52 le 01/02/2010
      • Internaute
        eurocrate

      On ne peut parler de mauvaise gestion ici, d'autant que le « Journal » est loin d'être le seul visé par ce tour de vis nauséabond : Tel Quel, Nichane, Assabah, Akhbar Al Youm, Al Jarida Al Oula, Al Michaâl, Economie&Entreprises font tous l'objet d'un véritable harcèlement judiciaire.
      (petit rappel des faits : Lien)

      L'argument de l'analphabétisme ne tient pas non plus, sinon pourquoi une telle crispation du Makhzen face à ces titres ? Les journaux visés sont aussi arabophones (même Tel Quel, accusé d'élitisme, est publié en darija sous le nom « Nichane »). Lorsque vous vous balladez dans les villes du royaume, vous constaterez que cette presse est disponible partout, que les marocains passent de longues minutes à lire les titres sur les étals des marchands, et que l'information circule vite...

      Enfin, non ce n'est pas la météo d'hier, il faut crier aujourd'hui que le Maroc est sur une mauvaise pente, lui qui prétend être l'étendard de la démocratisation et de l'ouverture dans le monde arabe !

      Le Maroc en ce moment, c'est « un pas en avant, deux pas en arrière » !

  • jabier
    jabier
    consultant dans les Landes
    • Posté à 18h35 le 01/02/2010
    • Internaute
      consultant dans les Landes

    Nous aussi avons connu une pseudo rupture. Mohammed VI a été imité au moins sur ce plan là.
    Des dettes de plus de 450 000 euros envers la sécurité sociale marocaine (CNSS) et la direction des impôts.
    C'est facile de bâillonner un organe de presse qui ne plait pas à sa majesté descendant du prophète. Il suffit de le priver d'annonceurs publicitaires, de le déclarer en cessation de paiement. Et hop une voix d'opposition s'éteint.
    J'en connais qui doivent rêver du Maroc, qui était à Marrakech récemment.

  • Pépé61
    Pépé61
    Enterré vivant
    • Posté à 18h37 le 01/02/2010
    • Internaute
      Enterré vivant

    Voilà où ça mène les vacances de Sarko au Maroc : il apprend à ses homologues royaux comment organiser la presse et la justice.
    Heureusement qu'en France, il y a encore 2 ou 3 journaux qui peuvent se permettre de critiquer le pouvoir, et Internet et tous les connectés pour transmettre. Pourvu que ça dure !

  • Poilagra
    • Posté à 18h48 le 01/02/2010

    Deux sources font vivre un hebdomadaire : son chiffre de ventes et la publicité ; cette dernière ressource s'est trouvée quasiment tarie car les annonceurs dépendent tous de groupes qui eux-mêmes dépendent de qui vous savez . La main mise sur l'économie est telle qu'il suffit d'une consigne ferme et, bien entendu, non écrite aux responsables de ces groupes pour que la publicité aille...aux cireurs de pompes .

    Mais ce qui est paradoxal c'est que les deux quotidiens francophones les plus lus, dont le Journal hebdomadaire, avaient pour lecteurs une grande partie des cadres de ces mêmes groupes et des gens qui « comptent » dans le pays .

    Il n'en reste maintenant plus qu'un, mais pour combien de temps ?

  • tvargentine-
    • Posté à 23h11 le 01/02/2010

    Mais ou est l'article de BHL sur cette atteinte à la liberté ? ? ? ? ? ?

    Lien

  • Lebartek
    • Posté à 00h12 le 02/02/2010
  • francoise_ka
    • Posté à 00h55 le 02/02/2010
    • Internaute

    Difficile de ne pas replacer la disparition du Journal dans la longue liste des procès, amendes, saisies ... qui ont frappé et souvent mis en difficulté les titres les plus indépendants de la presse marocaine. Bon article et triste perspective pour la liberté d'opinion.

  • pierrotpierrot
    pierrotpierrot
    retraité
    • Posté à 08h41 le 02/02/2010
    • Internaute
      retraité

    Il serait intéressant de connaître l'avis de J. Debbouze, qui n'a de cesse de dénigrer les français. Qu'il regarde aussi ce qui se passer dans son pays d'origine, mais ça, il se se gardera bien d'en parler.............

  • Maurice31200 -bloque-
    Maurice31200 -bloque-
    commerçant
    • Posté à 12h44 le 02/02/2010
    • Internaute
      commerçant

    La démocratie chez un petit roi arabe ...
    Le Maroc , royaume avec comme religion d'état l'islam , et vous aimeriez que cela ressemble à la france ? ? ? à Israël ? ? ?
    Elle est bonne quand même.
    Laissons les traiter leurs affaires chez eux comme ils l'entendent, ça ne regarde pas du tout chaque français qui se respecte, et respecte les coûtumes savoureuses locales des étrangers à l'étranger....

  • LienRag
    • Posté à 16h14 le 03/02/2010
    • Internaute

    Aboubakr Jamaï, co-fondateur (à 29 ans et sans expérience
    journalistique) du Journal hebdo en 1997
    Oui enfin, c'est quand même le fils de Khalid Jamaï, rédacteur en chef du journal de semi-opposition « L'Opinion » pendant un paquet d'années !
    Sans remettre en cause la pugnacité du Journal ni ce qu'il a apporté comme franc-tireur ouvrant la voie à d'autres titres ou discours critique, il ne faudrait pas faire croire qu'il sort de nulle part et que personne ne l'a aidé...