Enquête 27/01/2010 à 19h15

Des étudiants étrangers privés d'accès aux labos


A Nancy, certains étudiants n'ont plus accès à leur laboratoire de recherche le soir et le week-end. Parce qu'ils sont étrangers.

Infosignalée par
un internaute


Les touches d'un vieil ordinateur (Marcin Wichary/Flickr)

Il est thésard en informatique mais n'a pas le droit de pénétrer dans les laboratoires et les bureaux de son centre de recherche après 18 heures et le week-end. La raison : il figure sur une liste d'étudiants à risques. Parce qu'il est Algérien.

Il préfère qu'on n'écrive pas son nom. Étudiant au Loria, laboratoire de recherche affilié à l'Inria-Nancy (Institut national de recherches en informatique aet en automatique), cet Algérien en France depuis sept ans a appris début janvier par son chef d'équipe qu'il faisait partie d'une liste de chercheurs soumis au « régime restrictif ».

Concrètement, les étudiants qui figurent sur cette liste n'ont pas le droit de pénétrer dans les laboratoires et les bureaux après 18 heures et le week-end.

L'intéressé est écœuré :

« Du coup, je n'ai qu'une hâte, c'est de tout boucler et de rentrer en Algérie. Je ne veux pas travailler dans ces conditions, c'est ridicule. Je me sens montré du doigt sur la base de mes origines. »

Jusque-là, il n'avait rencontré aucun problème. Comme la plupart des chercheurs, il fréquentait assidûment les locaux en dehors des heures de bureau.

L'affaire des deux étudiants afghans

Dans ce laboratoire, les remous remontent à décembre 2009. Deux étudiants afghans, qui forment un couple, entament des travaux de recherche au Loria. Problème : les badges de monsieur et madame ne fonctionnent pas aux mêmes horaires. L'un donne accès aux laboratoires le soir et le week-end, l'autre pas.

L'établissement prend conscience des failles de son système. Il décide de clarifier sa politique et prévient les étudiants un à un qu'ils auront désormais des nouveaux badges, plus restrictifs ceux-là. Autrement dit, ils ne pourront plus mener leurs travaux comme avant. Certains apprennent la nouvelle alors qu'ils sont au milieu de leur thèse. En quelques jours, l'existence de badges à mouvements limités commence à se savoir.

Le gros des étudiants et du personnel enseignant de l'Inria tombe des
nues. Ils ignoraient que
l'établissement était soumis à « un régime restrictif » qui implique qu'on puisse limiter l'accès aux recherches pour certains étrangers.

Une mesure qui remonte à 1993

Bien que méconnue, cette restriction est légale. C'est un texte de 1993, appelé « instruction ministérielle 486 sur la protection du patrimoine scientifique et technique français dans les échanges internationaux », qui permet de limiter l'accès aux recherches pour certains étudiants.

Ce régime est supposé protéger de trois types de menaces :

  • Le terrorisme
  • La non-prolifération d'armes chimiques ou bactériologiques
  • L'espionnage industriel

Depuis 2008, Bernard Wallrich occupe la fonction de « fonctionnaire défense et sécurité rattaché à l'Inria ». Il instruit les dossiers et les transmet au haut fonctionnaire détaché par le ministère de la Défense. C'est ce dernier qui tranche, en prononçant le refus pur et simple d'admettre un étudiant, ou en ordonnant un régime restrictif.

Bernard Wallrich se veut pédagogue sur son rôle :

« L'Inria accueille plus de 1 700 étudiants et chercheurs issus de pays hors Union européenne. C'est en progression mais nous refusons toujours à peu près la même proportion de dossiers. La provenance ne constitue pas un critère en soi. »

Au total, en 2009, 34 étudiants du Loria se sont vus appliquer un régime restrictif. Parmi eux, Rue89 a pu répertorier un Algérien, deux Iraniens et un Brésilien, mais la liste officielle est classifiée par le ministère de la Défense.

Prévenus en cours de route

La plupart n'étaient pas au courant des conditions restrictives lorsqu'ils se sont engagés dans un travail de thèse ou de « postdoc » (travaux de recherche après la thèse) à Nancy. C'est le cas du thésard algérien, qui bouclera sa thèse d'ici quelques mois.

Au laboratoire, des étudiants collègues des étudiants concernés s'indignent de cette discrimination, arguant que personne ne conduit raisonnablement de recherche en respectant des horaires de bureau. Ou, au contraire, que pirater le patrimoine scientifique français peut se faire à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit : qu'importe le badge.

Le plus choquant pour certains étudiants concernés est d'avoir découvert ça en cours de cursus. Bernard Wallrich confirme qu'il y a bien eu « des couacs » à l'INRIA.

Des labos friands

Karl Tombre, qui dirige le site de l'Inria, a affirmé aux étudiants inquiets dans une réunion début janvier qu'il ne « ferait pas de zèle ». Car les laboratoires de recherche comme le Loria sont en réalité friands d'étudiants étrangers : au Loria, près d'un chercheur sur deux n'est pas issu d'un pays de l'Union européenne.

Dans le secteur, il est même de bon ton de rappeler que la recherche n'a pas de nationalité... y compris quand les neurones viennent de pays réputés sensibles.

Karl Tombre parle même de « négociation » entre le fonctionnaire de défense rattaché à l'Inria, Bernard Wallrich, et le haut fonctionnaire défense qui tranche en dernier ressort. Wallrich, lui, préfère parler de « vigilance qualitative qui s'améliore ».

L'étudiant qui a prévenu Rue89 doute de la pertinence de cette sélection. Au vu des travaux de certains thésards concernés, il ne voit pas en quoi les accès restrictifs protègent le patrimoine français. Il remarque par ailleurs que s'il y avait de véritables risques, une seule personne instruisant 1 789 dossiers par an ne représenterait pas un très sérieux garde-fou.

 ? Correction 28 février 2010 : dans le nom de l'école, le A est pour « et en automatique » et non pas « appliquée ».

  • 36385 visites
  • 155 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Duc du Granlac
    Duc du Granlac
    Républicain
    • Posté à 19h34 le 27/01/2010
    • Internaute
      Républicain

    Que nos services soient attentifs l'accès par des étudiants étrangers de secteurs sensibles me parait une chose évidente.

    La question de la protection de nos données sensibles et de nos projets de recherche me parait parfaitement pertinente, il faut juste être capable d'apporter une réponse appropriée à cette question...

    J'aurais pour ma part un peu plus peur de l'espionnage agressif des chinois que du potentiel terroriste des algériens.

    Nous avons une recherche très ouverte en France, essayez de pénétrer dans les secteurs sensibles en Chine ou au USA quand vous êtes étranger ce n'est pas du gâteau...

    La mondialisation est une course et l'espionnage industriel permet de prendre des raccourcis il faut arrêter de jouer les naïfs.

  • gsourima
    gsourima répond à jabier
    • Posté à 19h49 le 27/01/2010

    Pas vraiment...

    Il me semble que c'est effectivement en place depuis le milieu des années 90. Je pourrai demander à mon assistance confirmation demain, elle est à l'INRIA depuis plus longtemps que moi.

  • Sam_des_bois
    • Posté à 19h51 le 27/01/2010

    La mondialisation est certes une course à l'espionnage industriel mais si on va au bout de cette logique pourquoi laissez commencer des recherches à des personnes de nationalité étrangère ?

    Ils ne se sont pas découvert étranger au cours de leur recherche que je sache. Si on laisse des recherches s'effectuer alors ils faut que les chercheurs puissent les mener à bien.
    Et il est vrai que sortir à 18h maximum est un grave handicape pour le chercheur en question mais aussi pour le labo qui l'emploiera ; la compétition n'est pas que internationale, elle est aussi inter-labo.

  • gsourima
    gsourima répond à Tita
    • Posté à 20h01 le 27/01/2010

    « Problème 1 : un thésard qui travaille seul ou chez lui a moins de chance de réussir que celui qui bénéficie de la logistique de l'institution qui l'accueille et du soutien moral de ses collègues. Rétreindre cette possibilité, c'est lui réduire ses chances. »

    Extrèmement vrai, d'autant plus dans le cas présent quand on connait les ressources disponibles à l'INRIA

    « Problème 2 : “ un régime restrictif ” est dans les faits une sanction “a-priori” (avant les faits) qui touche donc des innocents, de peur qu'il y ait des coupables. C'est un déni d'égalité, de la présomption d'innocence et une légalisation du délit d'intention ; d'ailleurs, intention réelle ou attribuée, le délit est le même. »

    Difficile de ne pas être d'accord avec ça...

    « Problème 3 : Puisqu'on en est à catégoriser les gens en fonction de leur intention ou de leur appartenance à des nationalités qui selon notre sacro-sainte science-infuse sont susceptibles d'être une menace, les stéréotypes risquent de faire le reste. Karl Trombe nous dit ne pas faire de zèle, mais dans quel sens ? Laisser passer les étrangers venant des états-unis et restreindre ceux qui viennent de pays stéréotypiquement associés aux terrorismes ? Quelle transparence nous propose-t-il pour nous rassurer sur la possible sélection au faciès ? »

    Juste un point de vue complètement personnel sur la question, de la part de quelqu'un travaillant à l'INRIA (mais pas Nancy) depuis 6 ans maintenant. Des étudiants, stagiaires, personnels temporaire, j'en ai vu passer vraiment beaucoup. C'est le lot de notre recherche. Dans toutes ces personnes, c'est vrai que beaucoup sont de nationalités étrangères. Mais personnellement, je n'ai jamais eu l'impression qu'une quelconque ségrégation ait été faite pour certaines nationalités. La représentation de celles-ci dans nos labos semble plutôt corrélée aux autres labos traitant de thématiques similaires de par le monde.

    Voilà, juste un petit point de vue quelque peu interne pour rappeler qu'il ne faut pas crier au loup trop vite.

    Ceci étant dit, celà n'enlève absolument rien à la bêtise crasse consistant à la restreindre l'accès au labo comme présenté dans l'article. C'est contre-productif et très pénalisant pour les étudiants, c'est tout.

  • kevangel
    kevangel
    Chercheur
    • Posté à 20h45 le 27/01/2010
    • Expert
      Chercheur

    En fait ils ont de la chance ces thésards. Dans beaucoup de labos, on vous oblige plus ou moins explicitement à venir travailler le soir et le week-end. Eux ils n'ont pas le droit donc leurs chefs ne peuvent pas les obliger à travailler jour et nuit. C'est leurs collègues français qui doivent être jaloux !
    D'ailleurs c'est logique qu'il y ait beaucoup de non-européens dans la recherche. Accepter de travailler 50h par semaine pour 1500€ par mois à bac+8, il faut avoir la passion ou venir d'un pays plus pauvre. C'est plus rentable de faire médecine ou une école de commerce, là vous ne rencontrerez pas d'algériens ou d'indiens.

  • zaichonok
    zaichonok
    bobo bio
    • Posté à 22h24 le 27/01/2010
    • Internaute
      bobo bio

    Ce régime est supposé protéger de trois types de menaces :

    * Le terrorisme
    * La non-prolifération d'armes chimiques ou bactériologiques
    * L'espionnage industriel

    3 choses totalement impossibles en semaine avant 18h, comme chacun sait...