Un ancien tueur se confie : « J'ai assassiné Pierre Goldman »
Un journaliste fait témoigner l’un des hommes qui auraient tué le militant d’extrême gauche en 1979.
L’homme a le visage flouté, un costume croisé à rayures, le physique de Jean-Pierre Castaldi. Il parle à la caméra calmement, l’air blasé. Il raconte comment il a tué Pierre Goldman, il y a plus de 30 ans, place des peupliers à Paris :
« Il [un autre membre du commando] lui tire comme ça, une fois, à la volée, et ensuite encore ici ; une fois que c’est fait, moi je repasse derrière et je finis. »
Il « finit ». Il dit cela ainsi, comme un truc banal. Comme on dirait, là, j’ai bu un verre, là j’ai acheté du pain. En combien de balles a-t-il « fini » ? « Je ne me souviens pas », répond-il. En revanche, il se souvient parfaitement du film que le commando est allé voir dans l’après-midi, pour se changer les idées : « Goin South », avec Jack Nicholson.
L’un des assassins témoigne
Pierre Goldman, militant d’extrême gauche, icône post-mai 1968 (et demi-frère du chanteur), a été assassiné de quatre balles le 20 septembre 1979. L’attentat a été revendiqué immédiatement après par un obscur groupuscule, « Honneur de la police », mais les coupables n’ont jamais été retrouvés. Un journaliste, Michel Despratx, affirme avoir élucidé l’affaire, et présente le fruit de son enquête, produite par les films du Bouloi, sur Canal Plus, dans l’émission Spécial investigation, vendredi 29 janvier à 23 heures 05.
Le journaliste a la conviction d’avoir identifié les auteurs du commando. Quatre hommes d’extrême droite, dont l’un travaillait aux Renseignement généraux, et un autre, le leader du groupe, à la DST. Un groupe par ailleurs lié au SAC, cette police parallèle mise en place par les gaullistes et qui rendait parfois des services au pouvoir giscardien.
Despratx a interviewé deux des quatre hommes, et d’autres témoins ont confirmé leurs dires. Celui qui a « fini », l’homme au costume croisé, rebaptisé Gustavo dans le film, a accepté de répondre aux questions du journaliste en donnant des détails de l’opération (Voir l’extrait vidéo, en exclusivité pour Rue89)
Le supposé leader, en revanche, accepte mal l’idée que l’on réveille cette vieille affaire, se faisant menaçant :
« Il faut savoir où vous mettez les pieds. [...] Tout le monde doit être prudent ».
Un troisième homme était à la « section de direction » des Renseignements généraux : une section très spéciale, d’une centaine d’hommes, chargée de lutter contre la « subversion gauchiste ». Il s’agissait de « casser du nègre », selon une formule-maison, c’est à dire de « chauffer les oreilles des gauchistes », comme le raconte un ancien de cette direction dans le documentaire.
Le dernier comparse est « un ancien para », mais Michel Despratx ne « peut pas en dire plus ».
Bête noire de l’extrême droite
Pourquoi Pierre Goldman a-t-il été tué ? Celui qui s’accuse de l’avoir fait présente l’opération comme une évidence : Goldman, soupçonné d’avoir tué deux femmes, avait été acquitté dans des conditions jugée scandaleuses par les « patriotes » dans son genre ; il méritait donc la mort.
Gustavo jure qu’il n’a pas participé à l’opération pour de l’argent, mais parce que cela faisait partie de son « combat politique ».
A l’époque, Goldman était la bête noire de l’extrême droite et d’une partie de la police. Il avait été arrêté dix ans plus tôt, sur les accusations d’un indicateur de la police, qui l’avait désigné comme l’auteur d’un braquage, boulevard Richard-Lenoir, au cours duquel deux pharmaciennes avaient été tuées et un policier blessé.
Pierre Goldman, qui avait par le passé participé à d’autres braquages, a toujours nié celui-ci. En 1974, il est d’abord condamné à perpétuité par la cour d’assises de Paris. L’intelligentsia de gauche se mobilise pour protester contre le verdict ; la Cour de cassation annule finalement ce dernier. Goldman est rejugé et acquitté en mai 1976. Condamné à 12 ans de prison pour les trois autres affaires, il ne fera que quelques mois.
Après sa libération, le militant collabore à Libération, aux Temps Modernes et le soir, joue de la tumba dans des bars à salsa. Mais ses activités politiques se poursuivent : il entretient ainsi des liens avec l’ETA basque.
« Hors de question que ce type puisse finir ses jours tranquillement »
Qui a donné l’ordre de l’abattre ? L’enquête de Despratx ne résout pas, hélas, ce dernier mystère. « Gustavo » évoque une initiative d’un plus haut niveau. C’est Pierre Debizet, alors patron du SAC, aujourd’hui décédé, qui aurait donné son feu vert à l’opération. Dans son souvenir, le chef du commando (l’homme de la DST) aurait en effet déclaré à ses comparses :
« Debizet trouve scandaleux qu’il ait été remis en liberté. Cette décision de justice est scandaleuse et il est hors de question que ce type puisse finir ses jours tranquillement. »
Quelques jours après le meurtre, les hommes auraient été reçus par Debizet, qui les aurait félicités et leur aurait dit :
« Désormais vous êtes hors du coup. J’ai revendiqué l’action. En haut lieu on sait que c’est moi. »
Et il aurait cité le nom de Victor Chapot, proche conseiller du Président Valéry Giscard d’Estaing.
« Je n’ai plus de doute »
Le document présenté sur Canal Plus est captivant, même s’il ne dissipe pas entièrement le brouillard ayant entouré l’assassinat de Pierre Goldman. Le témoin principal, « Gustavo », est jugé « très crédible » par le journaliste, qui me raconte :
« Au début, j’étais très sceptique. J’ai vérifié et revérifié. Et je n’ai plus de doute aujourd’hui. »
Mais Debizet et Chapot, morts, ne peuvent confirmer ou démentir les dires de « Gustavo ».
Question : ce film peut-il relancer l’enquête sur ce crime qui peut être apparenté à du terrorisme ? Le dernier acte de procédure, dans l’enquête infructueuse, remonte à 1985. Il y a prescription.
On peut au moins souhaiter qu’une enquête soit ouverte au sein des services de police concernés, pour que toute la lumière soit faite sur les crimes terroristes commis alors, sous couvert d’activités « anti-subversives ».
►PPDA annonce l’assassinat de Pierre Goldman au JT d’Antenne 2, le 20 décembre 1979 (archives de l’INA) :
- Sur wikipedia.orgL'assassinat de Pierre Goldman sur Wikipédia
- Sur canalplus.frLe site de l'émission Spécial investigation
- Sur parler-de-sa-vie.netQui était Pierre Goldman? (site consacré à Pierre Goldman)
- Sur lefigaro.frContre-enquête sur un innocent idéal, sur LeFigaro.fr
- Sur reforme.netPierre Goldman ou les méandres d’une génération (Réforme, 2005)
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Je suis tout de même un peu gêné aux entournures par le fait qu’apparemment le journaliste n’ait pas autre chose à proposer que sa conviction qu’il a bien retrouvé les assassins de Goldmann. J’espère que le reportage dans son intégralité donnera un peu plus de poids à ses assertions, qui toutefois paraissent tout à fait plausibles.
C’est toute l’époque qui était violente, et la violence d’état ne laissait certainement pas sa part aux chiens. Quand nous avons reparlé de Battisti ou de Rouillan, nous n’avons pas manqué de belles âmes qui, le doigt sur la couture de la démocratie, prétendaient éteindre tout débat derrière l’accusation de terrorisme. Il est piquant de constater que ces belles âmes ont systématiquement oublié que les Giscard, Poniatowski et autres l’auraient tout aussi bien mérité.
J’ignore quel est le sujet précis du reportage de Canal+ mais, plus que le seul assassinat de Pierre Goldmann, c’est peut-être sur cette violence-là qu’il faudrait se pencher : par exemple, l’assassinat d’Henri Curiel , revendiqué par un groupe Charles Martel aussi bidon que cet Honneur de la Police, n’a toujours pas été tiré au clair.




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