Sur le terrain 23/01/2010 à 18h50

Chez KFC, un conflit social sur le point de dégénérer

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Vendredi soir, alors que je suivais les salariés de KFC en grève, je me suis battue avec le directeur du restaurant de Château-Rouge (Paris, XVIIIe arrondissement). Débattue, en fait. Car celui-ci a tenté de m’arracher ma caméra des mains, et j’ai résisté.

Exactement comme une mêlée de rugby, pendant quelques minutes, lui d’un côté, moi et une quinzaine de salariés grévistes de l’autre, on a lutté pour l’objet, dans une hystérie collective démesurée. C’est lui qui a finalement cédé. La caméra est intacte, tous les participants à la mêlée aussi.

Pour ma part, j’ai déposé une main courante au commissariat afin que ce monsieur soit entendu et sache qu’il n’a pas à empêcher une journaliste de faire son travail. Surtout quand elle arrête de filmer lorsqu’il lui demande.

Un samedi fermé, c’est 15 000 euros perdus

Les salariés, choqués par l’attitude de leur directeur, s’apprêtent à durcir le mouvement. « Si on leur fait perdre de l’argent, ils seront obligés de céder », disent tous les grévistes. Dans le restaurant de Château-Rouge, un samedi fermé, ce serait 15 000 euros de perdus, selon les grévistes.

Depuis mercredi, un mouvement de grève a essaimé dans la plupart des restaurants de la région parisienne. La grève aurait eu des répercussions sur sept KFC et deux seraient fermés selon la direction. Aux dires de la CGT, qui mène le conflit, 18 sont touchés et partiellement bloqués.

Vendredi, une négociation sur les salaires a eu lieu entre les représentants du personnel et la DRH au siège de KFC France, à Nanterre. Près de 200 grévistes ont réussi à rentrer dans l’immeuble.

Mais la proposition d’une prime annuelle de 100 euros brut a été prise comme une gifle par les syndicalistes. Najia, déléguée CGT, relevait :

« Ça fait à peine plus de six euros nets par mois, même pas le prix d’un menu. »

Après des heures à attendre dans les couloirs du siège de Nanterre, chacun s’en est retourné dans son restaurant en vue de le bloquer.

Etre traité « comme chez McDo ou Quick »

Eux aussi salariés du groupe américain, les directeurs se trouvent pris en sandwich entre les revendications de leurs employés, à qui ils ne peuvent rien dire, et leur direction qui leur demande de faire tourner la boutique.

Avec quatre non-grévistes sur 65 employés, le directeur du KFC de Château-Rouge n’a pas compris pourquoi on était venu filmer SON restaurant. Et lorsqu’il s’en est pris à ma caméra, ça a dégénéré. (Voir la vidéo)


C’est juste après ces images que le directeur en est venu aux mains. Dans la foulée, le restaurant est resté fermé pour raison de sécurité. J’ai quand même pu discuter avec les grévistes et mieux comprendre ce qui les pousse à entrer dans un conflit parti pour durer.

Comme Angelo, employé polyvalent au KFC de Boulogne-Billancourt, beaucoup sont en colère contre les primes de leurs managers, alors qu’eux n’ont jamais été augmentés et sont contraints à des contrats de 20 heures en moyenne : « On se donne et on n’a rien en retour. »

C’est aussi l’avis de Chadia et Kamoulou qui veulent avoir des conditions de travail « comme chez McDo ou Quick ». (Voir la vidéo)

Depuis des années, des conflits sociaux répétés et médiatisés ont permis aux salariés de McDo d’améliorer leurs conditions de travail. C’est en tout cas ce que pensent leurs homologues de KFC, qui leur prêtent :

  • des tickets-restaurant quand eux ont « juste le droit de manger du poulet à la pause... après cinq heures de travail » ;
  • des cartes « pro » qui leur donnent droit à un menu offert pour un acheté, « alors que nous on n’a aucune réduction, même dans notre restaurant » ;
  • des chèques cadeaux de 100 euros par an pendant que les employés de KFC ont « 35 euros à la fin de l’année, et encore pas pour tous » ;
  • un 13e mois et des primes alors que « nous, on nous propose 6 euros par mois ».

Avec 24 restaurants ouverts l’an dernier, une centaine en tout, et 50 emplois créés tous les mois, KFC déclare être un « employeur-citoyen » où la promotion interne est la règle et « la diversité, une richesse ». En réalité, les salariés sont tous à temps très partiel et restent 3 à 4 ans maximum dans la boîte.

Après les événements de ce vendredi, la tension est montée d’un cran entre les non-grévistes que les directeurs de restaurant poussent à maintenir un minimum de chiffre, et les grévistes qui font leur possible pour être pris au sérieux.

Au restaurant de Château-Rouge, le « pétage de plomb » du directeur est selon les salariés un élément supplémentaire dans une longue série de menaces verbales. « Je sais pas comment je vais continuer à travailler pour lui, trop peur qu’il me mette des baffes », rapporte une jeune femme.

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  • Gremeline
    Gremeline
    Etudiante/Salariée
    • Posté à 20h00 le 23/01/2010
    • Internaute 98344
      Etudiante/Salariée

    Je travaille au Mcdonald’s de Boulogne (juste à côté du KFC en grêve).
    Je voudrais réctifier 2,3 points de cet article.

    Tout d’abord, malheureusement non nous n’avons Pas de ticket restaurant. Le système à Mcdo (pour tous les Mcdo compagnie en tout cas) : une journée de travail = un menu. (un gros ou moyen sandwich+ une moyenne frite + une boisson, un dessert et une boisson chaude).

    Nous avons effectivement une carte pro (il faut un minimum de 3 mois d’ancienneté pour y avoir droit), qui donne droit à un menu offert pour un acheter.

    Le chêque cadeau de 100 euros... et bien, il est uniquement attribué aux employés ayant des enfants (de moins de 12 ans je crois). Si vous êtes déjà rentré dans un Mcdo vous devez connaitre la moyenne d’âge des employés... je vous laisse imaginer le petit nombre qui touche ce chêque cadeau...

    Enfin, pour le 13ème mois il faut avoir un minimum 3 ou 5 ans d’ancienneté je ne sais plus... (Sachant que la moyenne est la même que chez KFC et qu’un employé ne reste que très rarement plus de 3 ans)
    et oui nous avons des primes trimestriels,( qui depuis peu doivent être attribuées à tous sans exception). Sachez quand même qu’elles sont échelonnées et que un certain nombre d’entre nous n’a touché que 10euros (pour 3 mois !) (contre 6 tous les mois proposés par la direction de KFC ? la différence n’est pas énorme). Ce qui a d’ailleurs été source de grandes tensions entre la direction et les syndicats.

    Bref, tout ça pour dire que employés de fast food que ce soit Mcdo, Quick (je n’en doute pas) ou KFC, on est à peu près tous logé à la même enseigne...

  • Brachamul
    Brachamul répond à Gremeline
    Multi-Taskeur
    • Posté à 20h33 le 23/01/2010
    • Internaute 94825
      Multi-Taskeur

    Si un manager est efficace, il récompense ses équipes lorsqu’elles font des bons scores. Simplement parce que ça les motive à remettre ça le mois suivant. Si un manager ne s’adonne pas à cette pratique, ne suffit-il pas de ne pas faire de zèle ? Ça peut être une forme de grève plus efficace et moins dommageable pour les employés, les clients et le restaurant.

    L’idée que le directeur est un glandeur qui empoche tout les bénéfices est à mon avis à côté de la réalité. Sinon, pourquoi les fast-foods recrutent-ils autant de nouveaux managers chaque année ?

  • regi88
    regi88 répond à Gremeline
    Etudiant au pays du (...)
    • Posté à 20h48 le 23/01/2010
    • Internaute 17595
      Etudiant au pays du (...)

    Pour vous donner une comparaison :

    Je bosse chez McDo en Suisse en parallèle de mes études. On est payé 13€ net de l’heure, on a droit à un 13ème salaire dès la première année, on a un rabais de 50% dans tous les McDo de Suisse dès le 2ème mois d’ancienneté.
    Par contre, pas de primes ni de repas gratuits (boissons gratuites pendant le boulot et bouffe à 50%).

    Et les prix de McDo Suisse ne sont pas beaucoup plus élevés que les prix de McDo France. Autant dire qu’il y a une grande marge de progression dans le traitement des employés français !

  • Lictor
    Lictor répond à DBL8
    informaticien
    • Posté à 12h28 le 24/01/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Justement, la *prise de vue* ne pose pas problème, le droit à l’image ne permet de s’opposer qu’à la *diffusion*. Si je me contente de photographier des gens dans la rue pour accrocher les tirages chez moi, on peut difficilement s’y opposer. Le droit à l’image ne permet de s’opposer qu’à la diffusion, pas à la prise de vue...

    Et le droit à l’image est également en constante évolution, parce qu’il est définit de manière assez floue et offre donc une mage d’interprétation. Il devient pas exemple difficile de faire valoir le droit à l’image s’il n’y a pas au moins un des trois critères : atteinte à la vie privée, atteinte à la dignité ou préjudice. Dans le cas présent, seul un tribunal pourrait trancher si ce droit s’applique vraiment...

    De plus, comme je le disais, le droit à l’image (qui découle de l’art. 8 des droits de l’homme) s’oppose à un autre droit, qui est lui aussi un droit de l’homme (art.10) : celui d’informer et sa conséquence, le principe de liberté de la presse.

    « A titre exceptionnel, la liberté de la presse et le droit à l’information du public permet en certaines circonstances de limiter le caractère exclusif du droit à l’image. Ainsi, les personnages publics et les célébrités, dans l’exercice de leur fonction ou de leur activité professionnelle, peuvent voir leur image utilisée à des fins d’actualité ou de travail historique, à la condition toutefois que les nécessités de l’information et de l’actualité le justifient et sous la réserve du respect de la dignité humaine. Dans de telles hypothèses, il n’est pas nécessaire de recourir à une autorisation individuelle. »

    Pour moi, on est clairement dans une zone grise : il s’agit d’un conflit public, qui fait l’objet d’un traitement journalistique et dont la personne filmé est l’un des principaux protagonistes. La liberté d’informer devrait entrer en jeu.

    Autre précision sur le droit à l’image : c’est un droit défendable devant les tribunaux, pas une autorisation à se faire justice soi-même. Le droit à l’image n’autorise pas la destruction ou la confiscation de la propriété d’autrui (appareil photo, carte mémoire...). Il n’autorise pas non plus l’atteinte à l’intégrité physique d’autrui. Il est juste destiné à être défendu devant un tribunal...

  • raphaël.paris
    raphaël.paris
    Etudiant - salarié
    • Posté à 23h31 le 24/01/2010
    • Internaute 102798
      Etudiant - salarié

    J’ai bossé 9 mois chez MacDonald’s l’année dernière : un temps partiel de 21h, je travaillais 4 jours sur 7, en moyenne 5h15 par jour.

    Les trois-quatre premiers mois, j’étais plein d’entrain, dynamique, ponctuel, jamais absent, en espérant avoir le maximum de la fameuse prime « promise » dans le contrat. Une prime qui ne sert en fait que de carotte, une toute petite carotte. J’en reparlerai à la fin de ce commentaire*

    Le problème avec MacDonald’s ou Quick, vraisemblablement KFC, et pour beaucoup d’autres jobs du genre, c’est que la polyvalence des tâches n’est pas justement rémunérée.

    C’est une quinzaine de postes qu’un employé polyvalent peut occuper. En une heure de temps, celui-ci aura pu enchainer des dizaines de ventes, assembler autant de commandes, préparer des dizaine de plateaux de burgers (plus de 8 recettes différentes), de cornets de frites, de desserts, vider des poubelles et nettoyer l’étage d’un lobby (=comprendre la salle de restaurent).

    Sans oublier le passage tant redouté du compacteur : comprendre le local sombre du restaurant où une énorme machine broie le contenu des poubelles : l’employé manipule sans gants les sacs poubelles, souvent percés, pour les verser dans cette machine. Çà put, les sacs dégoulinent, etc... Les bennes qu’on manipule sont lourdes et dégueulasses. On peut en avoir sur l’uniforme, et remonter pour un rush en cuisine après s’être soigneusement laver les mains.. Mais l’uniforme lui est toujours celui qui étais quelques minutes auparavant dans cet endroit dégueulasse...

    « tout çà » pour ... un peu moins de EUR 7,5 nets/heure ?

    Impossible également d’augmenter le nombre d’heures hebdo. de son contrat avec les disponibilités données dans le contrat initial.

    En outre, mieux vaut ne pas être malade deux-trois jours... sinon 1/4 de la paie du temps partiel s’envole.. Eh oui, les jours de carences des arrêts maladie ne sont pas compensés par la boîte.

    Faut-il aussi parler de la pression plus ou moins exercées par ses supérieurs ? Vendre, vendre, vendre. Toujours plus vite ! Et quand il n’y a plus de clients ? La devise chez MacDonald’s c’est : il y a toujours quelques chose à faire. Nettoyer l’insignifiant, faire comme si.

    Alors oui, l’ambiance de travail est relativement bonne. Mais çà n’est pas tout. Ça n’est pas l’ambiance de travail ou les fêtes organisées par la société 2 fois par an qui paient le loyer ou la nourriture.

    Et puis, les employés ont la stricte interdiction d’accepter les pourboires. Étonnant pour un restaurant. C’est çà aussi MacDonald’s.

    Si la grève des employés KFC me paraît justifiée ? Ma réponse est oui.

    ––-

    * Ce qui suit est assez « technique » mais cela permet de comprendre l’aspect illusoire de la fameuse prime.

    Cette prime se base sur des données collectives relatives au travail fourni par l’équipe (oui, le fameux travail d’équipe, et ses équipiers !) et contient :
    - l’écart rendement : différence entre le stocks de départ et ce qui vendu (déductions faite de ce qui part « en perte ») : plus il faible, plus forte est la prime.
    - le CA : objectifs atteints = prime complète.
    - le Mac Qualiscope : visite d’un client mystère. taux de satisfaction fort = prime élevée.

    Cette prime se base aussi sur des données relatives à l’employé(e) :
    - ponctualité : 1 absence injustifiée, 50% de sa prime disparait. 2 absences injustifiées, la totalité de la prime disparait.
    - la présentation, la motivation de l’équipier et ses relations avec les autres équipiers sont aussi dans la barème.

    Les équipiers la reçoivent par trimestre. Si mes souvenirs sont bons, c’est une centaine d’euros de prime qui peut être espérée. Mais quelques rares employés l’obtenait à 100%. Les conditions concernant la ponctualité étaint notamment très contraignantes : pas plus d’une minute de retard cumulée sur le trimestre.