à débattre 22/01/2010 à 13h51

La fronde d'un juge contre les journalistes



Le président du premier tribunal de France (Paris) aimerait bien contrôler le travail de la presse judiciaire : trop de controverse, trop de commentaires estime Jacques Degrandi, qui veut un « comité national d'éthique ». Fureur des journalistes concernés qui réclament des explications.

D'habitude, l'audience solennelle de rentrée du TGI de Paris est plutôt consensuelle. Devant le gotha parisien du droit en grand apparat, les chefs de juridiction évoquent les enjeux du moment et tracent quelques perspectives de l'année à venir.

« Des commentaires non contradictoires, livrés à l'opinion publique »

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Mercredi, le président du TGI de Paris, en poste depuis 2008, a cru bon de consacrer son audience de janvier au travail de la presse judiciaire. Presse pour laquelle les magistrats se mettent en quatre (Télécharger le discours) :

  • « accréditations »
  • « installations sonores »
  • « aménagement de la salle des pas perdus »
  • et même « construction espaces mobiles »

Et que font ces ingrats de tous ces moyens ? Rien ou presque. A croire la façon dont le magistrat décrit le travail réalisé par les journalistes de la presse judiciaire lors des procès parisiens :

« Sa restitution en temps réel, permise par le développement vertigineux des moyens d'information, produit toutefois dans certains cas, évidemment les plus emblématiques, les plus sensibles, des résultats aussi pernicieux que ceux de la justice ancienne. [...]

Des commentaires non contradictoires, perçus comme une vérité judiciaire, sont livrés à l'opinion publique. [...]

La controverse remplace fréquemment la contradiction. »

Bref, à l'écouter, de vrais nuls à qui il faut rappeler que la « vérité judiciaire » n'est pas la vérité médiatique qui s'exprime à la porte des salles d'audience.

Il est vrai que l'association de la presse judiciaire n'a qu'une petite centaine d'années, puisqu'elle a été fondée en 1887. Avec de vrais incapables, nommés Raymond Poincaré, Léo Lagrange ou Frédéric Pottecher... et dont les héritiers ne sont pas à la hauteur de leur talent.

Un « sursaut nécessaire »

Le magistrat ne s'arrête pas là. Il a aussi des idées pour remédier à cette catastrophe médiatique, car un « sursaut » est « nécessaire » :

« Un sursaut éthique de chacune des professions concernées, magistrats, avocats et journalistes de la presse judiciaire est nécessaire. Il faut mieux faire respecter des règles éthiques et déontologiques communes. Pourquoi pas par le biais d'un comité national d'éthique représentatif de ces professions ? »

Et de promettre une « riposte aussi rapide et diffusable que l'attaque ». Laquelle ? Jacques Degrandi ne s'étend pas. De même qu'il n'explicite pas ce concept de « comité national d'éthique »... Faut-il y voir un comité de censure ? Une instance disciplinaire ou déontologique ? L'intéressé n'a pas répondu à la sollication de Rue89, pourtant désireux d'appliquer la règle du « contradictoire ».

Interdire l'accès aux juges d'instruction

Comment lire cette attaque en règle à l'encontre des habitués du Palais de justice ? En réalité, Jacques Degrandi n'en est pas à son coup d'essai. Dès son arrivée à la présidence du TGI de Paris, en 2008, il cherche à interdire l'accès aux juges d'instruction, logés dans plusieurs « galeries » du bâtiment.

Thierry Lévêque, de l'agence Reuters :

« Quand il est arrivé, il a découvert que les journalistes avaient accès aux galeries de l'instruction. Tout de suite, il a cherché à nous faire interdire ces lieux. Nous avons négocié et obtenu le maintien de cette pratique immémoriale. Au passage, notez que ce sont des lieux publics, sans filtre particulier en dehors de la galerie Saint-Eloi [anti-terroriste, ndlr]. »

L'accès aux juges anti-terroristes est surveillé par des gendarmes, tout comme le pôle financier. Depuis ce bras de fer, le président Degrandi snobe la presse judiciaire.

Dans les (longs) couloirs du Palais, chacun sait que le magistrat a une dent contre la presse judiciaire depuis un article de Florence Aubenas paru en septembre 2007 dans Le Nouvel Observateur, qui décrivait le quotidien du TGI de Nanterre. Un papier concret, fouillé et sourcé. A l'époque, Jacques Degrandi présidait ce tribunal. Il aurait mal vécu le constat dressé par la journaliste, mais il n'a exigé aucun rectificatif ou droit de réponse.

Naturellement, ce discours de rentrée a provoqué la fureur des membres de la presse judiciaire. Les uns étant partisans d'une riposte immédiate, publique et musclée ; les autres préférant une approche plus diplomatique. Finalement, une lettre a été adressée à Jacques Degrandi pour s'expliquer de visu. Rendez-vous a été pris pour la semaine prochaine.

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  • fdrebin
    • Posté à 15h27 le 22/01/2010

    Renversons le problème : pourquoi n'y a-t-il (presque) qu'en France que la profession de journaliste ne s'est pas organisée afin de se réguler ?

    Pour ne prendre que des pays francophones, des conseils de presse existent déjà et se sont dotés de codes éthique, voire de possibilité de déposer une plainte :

    Luxembourg : Lien

    Canada (Québec) : Lien

    Celui de la communauté francophone de Belgique est en gestation :
    Lien

    A choisir, je préfère encore une régulation des journalistes par des journalistes plutôt qu'une immixtion d'autorités extérieures dans le fonctionnement des organes de presse.

    Il est assez piquant de voir que l'attaque vient d'un magistrat. Suite à l'affaire dite d'Outreau, on a beaucoup reproché aux magistrats leur supposée irresponsabilité. Certaines affaires impliquant des journalistes (PPDA est un intervieweur-menteur et un repris de justice par exemple) ont montré qu'en l'espèce, à impunité des magistrats, impunité et demi des journalistes.

  • Lauvergnate
    • Posté à 15h46 le 22/01/2010

    La demande du président me semble légitime et justifiée, je ne vois pas quel est le problème à demander aux journalistes de faire preuve de déontologie.
    Et le ton outré de ce papier n'arrange pas les choses.
    Désolée.

    Tout comme la plupart des riverains ici, je suis pour la liberté de la presse, néanmoins lorsqu'il s'agit de rendre compte d'affaires judiciaires on réalise que très souvent les journalistes (pas tous, évidemment) oublient certaines notions déontologiques comme la présomption d'innocence par exemple.

    Il est vrai qu'il existe déjà une Lien (dont rue89 est signataire), mais dans les faits on a parfois droit à de véritables chasses aux sorcières.

    Je ne sais pas si Lien règlera ce problème, mais quoi qu'il en soit refuser de constater que tout les journalistes ne font pas preuve de déontologie et s'outrer qu'on puisse mettre en place un comité national d'éthique me semble véritablement contre-productif.

    Si vous faites correctement votre travail, où est le problème ? ..

  • Abdelkrim
    Abdelkrim répond à Coldo
    Homme libre
    • Posté à 16h25 le 22/01/2010
    • Internaute
      Homme libre

    Tout cela existe déjà au travers de la Charte des devoirs des journalistes professionnels (c'est à dire titulaires de la Carte de Presse). Aux directions des publications de rappeler à l'ordre les journalistes contrevenants. Inutile donc de vouloir mettre en place une je ne sais quelle « commission d'éthique ». La régulation de cette profession doit revenir aux seuls journalistes, et non à un quelconque pouvoir, qu'il soit judiciaire ou politique. Pour le reste, la loi, toute la loi, rien que la loi.

  • Florent Pommier
    • Posté à 17h20 le 22/01/2010

    Il y a des journalistes, dont je fais partie, qui souhaitent la création d'une instance nationale de médiation et d'éthique, qui ne ressemblerait pas à celle imaginée par ce magistrat...

    Une association née en 2007 et dont je fais partie promeut cette idée : l'APCP, association de préfiguration d'un conseil de presse (conseil de presse entendu au sens anglo saxon, press council, et PAS UN CONSEIL DE L'ORDRE comme pour les médecins ou les avocats).

    L'idée est simple : comme n'importe quel médiateur, cette instance étudierait des cas problématiques (ex : affaire d'outreau ou affaire de l'annonce prématurée de la mort de pascal sevran) et tenterait de concilier les deux parties (lecteurs et médias). Il ne s'agit pas de sanctionner mais d'expliquer et de formuler des observations sur la façon dont, sur un cas précis, le travail médiatique a été plus ou moins mal (ou bien) fait.

    Sur un site comme rue89, la médiation se fait assez vite et bien par le biais des commentaires. l'autorégulation est à peu près efficace. Mais beaucoup de médias n'ont ni médiateur internet ni d'espace de commentaires...

    pour des infos complémentaires, je vous renvoie vers le site de l'APCP : Lien

  • Mandagot
    Mandagot répond à Nondupe
    • Posté à 18h37 le 22/01/2010

    Est-ce que le magistrat en question demande à ce que la misère actuelle de la politique judiciaire française soit déguisée ? Nope. Les magistrats, greffiers, avocats, policiers, gendarmes sont aux premières loges pour constater ce dépérissement, il suffit de tendre l'oreille pour recueillir leurs cris d'alarmes.

    Le magistrat en question demande le respect du temps judiciaire, de la prudence, de la maturation d'une enquête ou d'une instruction, temps judiciaire incompatible avec le déferlement du temps médiatique aux prises avec notre société communicationnelle, qui veut tout savoir tout de suite, quitte à hurler avec les loups.

    L'incorporation du temps médiatique dans le temps judiciaire est outre la politique du chiffre et le traitement des affaires judiciaires en dossier à écouler, un dysfonctionnement en lui-même.

    Il faut cesser de faire mine de lire ce qu'on a absolument envie d'entendre pour conforter ses propres préjugés.

  • brignani
    brignani répond à daryo
    juriste
    • Posté à 19h17 le 22/01/2010
    • Expert
      juriste

    Moi aussi, je suis juriste, et je ne vois pas le rapport avec les journalistes.
    En tous cas, tant qu'ils sont là, on peut espérer empêcher bien des excès.
    Lorsque l'on est juriste, on évite les suffisances, il me semble

  • VyGER
    VyGER
    Informaticien
    • Posté à 19h51 le 22/01/2010
    • Internaute
      Informaticien

    Il y a certainement un équilibre à trouver entre la liberté d'informer, les droits des citoyens et le bon déroulement de la justice.

    Il faut que la presse puisse continuer à suivre les affaires. Mais un minimum de rigueur ne ferait pas de mal. Déjà en commençant a appeler un chat un chat, en évitant de confondre meurtrier et assassin, en évitant les « présumé meurtrier/voleur/... “ (la seule chose qui soit jamais présumé, c'est l'innocence). En arrêtant de mettre la photo du ‘présumé coupable’ à la Une mais le fait qu'il n'est finalement pas inculpé en 5ème page.

    Les médias maintiennent un déséquilibre dans la diffusion des informations : si une fausse information fait la une, sa correction fera tout juste un encart en 5ème page ou une rapide allusion quand elle est diffusée.

  • revan
    revan répond à brignani
    Cynique
    • Posté à 19h54 le 22/01/2010
    • Internaute
      Cynique

    Pourquoi faut'il qu'on en vienne systématiquement là dès qu'on ose émettre le début d'une critique contre les journalistes ?

    Tiens on ferait quoi sans les cheminots ? sans les policiers ? sans les enseignants ? ...on peut jouer à ce ptit jeu très longtemps...

  • gsourima
    • Posté à 20h11 le 22/01/2010

    Hum... Autant je suis d'accord avec vous cher David sur le fait que ce Monsieur semble avoir une dent (bien affutée) contre les membres de la presse judiciaire, autant je ne suis pas d'accord avec vous sur la forme. Reprendre ses phrases avec une pointe de cynisme ne suffit pas à retourner ses arguments.

    C'est une question qui méritera d'être creusée un peu plus dans les prochains jours !

    Cordialement