décryptage 18/01/2010 à 19h43

Secours en Haïti : Etats-Unis et France se marchent sur les pieds

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Les Américains ont pris la tête de l'organisation de l'aide à Haïti. Un leadership qui irrite notamment la France.


La phase de l'aide d'urgence aux Haïtiens sinistrés n'est pas achevée que les querelles diplomatiques ou d'ego national sont déjà étalées sur la place publique. Au cœur du débat, la place centrale prise par les Etats-Unis dans l'organisation des secours, et la course au leadership pour la reconstruction de Port-au-Prince qui est d'ores-et-déjà en préparation. L'humanitaire d'Etat est devenu une autre manière de se faire la guerre.

Point de départ du problème, la faillite de l'Etat haïtien : déjà patente avant le séisme, elle l'est plus encore depuis que le gouvernement a été décimé par la catastrophe et se révèle incapable de faire face à l'ampleur sans précédent de la tragédie. Et les Nations unies, malgré toute la bonne volonté de leur secrétaire général Ban Ki-Moon, qui s'est rendu sur place dimanche, n'ont pas -n'ont plus ? - les moyens de prendre le relais.

La nature ayant horreur du vide, les Etats-Unis ont pris la place laissée vacante et en particulier le contrôle de l'aéroport, cordon ombilical vital pour l'aide aux sinistrés. Mais il a suffi d'un avion français détourné sur Saint-Domingue par le contrôle aérien américain pour que les récriminations se fassent entendre, tout comme les accusations de « recolonisation » de l'île.

Le poids de l'histoire est évidemment présent. Les Etats-Unis ont occupé Haïti de 1915 à 1934, une mise sous tutelle qui, comme le rappelle l'auteur d'un livre sur le sujet, visait, dans le cadre de la « doctrine Monroe », à garantir la sécurité dans les Caraïbes, mer américaine s'il en est. De là à parler de nouvelle occupation, il n'y a qu'un pas démenti avec vigueur, et de manière crédible, à Washington.

Les raisons de l'activisme américain

Pour Barack Obama, il y a deux raisons à une intervention massive et voyante en Haïti : le souvenir amer du cyclone Katrina et la passivité de George Bush face au désastre qui frappait la Nouvelle Orléans ; et la forte présence d'immigrés Haïtiens sur le sol américain, qui transforme cette tragédie en émotion collective nationale -et donc électorale (au moins en Floride) en cette année de renouvellement d'une partie du Congrès. Obama s'y est impliqué personnellement, comme l'illustre cet article inattendu publié dans Newsweek, un geste sans précédent.

Cet activisme américain, appuyé sur des moyens considérables et une visibilité médiatique considérable, est mal vécu à Paris. D'abord parce que Nicolas Sarkozy entretient un rapport d'agacement avec tout ce qui touche au président américain, mais aussi parce que la France, histoire et francophonie obligent, s'estimait légitime dans une position de leadership

Non seulement la France n'est qu'un intervenant parmi d'autres, mais ses avions sont à la merci des décisions d'un contrôleur aérien yankee !

[Selon l'ambassade des Etats-Unis, Bernard Kouchner a téléphoné lundi soir à l'ambassadeur américain à Paris pour contredire son Secrétaire d'Etat Alain Joyandet qui s'était plaint ce weekend de l'attitude américaine. Nicolas Sarkozy devrait s'exprimer prochainement pour signifier que l'incident est clos.]

Ces querelles sont inutiles et dérisoires quand on pense à l'ampleur du drame haïtien, mais elles sont devenues inévitables tant l'action humanitaire a été largement détournée par les Etats et est devenue un instrument de l'action diplomatique comme les autres. La présence d'un ancien « French doctor » à la tête de la diplomatie française n'en est que l'un des signes les plus évidents.

Cette affaire n'est qu'un signe de plus de l'absence d'organisation légitime de coordination internationale en cas de crise. Les Nations unies ont été délégitimées, vidées de leurs moyen, et ne sont plus en état de remplir cette mission. L'ONU est pourtant la seule instance qui pourrait jouer ce rôle.

L'Europe aux abonnés absents

L'Union européenne est -une fois de plus est-on tenté d'ajouter- aux abonnés absents, même si lundi les 27 ont promis 200 millions d'euros pour Haïti. On se prend à rêver de voir les Européens disposer collectivement des moyens d'une intervention « à l'américaine » dans une situation d'urgence de ce type, mais il est à craindre que ce ne soit pas avant longtemps, à en juger par les premiers cafouillages des nouvelles institutions, déjà en concurrence avec la présidence tournante nationale, en l'occurrence l'Espagne.

La « bataille de la reconstruction » risque fort de voir la même foire d'empoigne. Nicolas Sarkozy, dans son éternelle posture de sauveur planétaire, a le premier dégainé l'idée d'une conférence internationale pour la reconstruction d'Haïti. Mais celle-ci se déroulera plutôt au Canada, plus proche, plus impliqué...

Comment assurer que cette conférence ne soit pas une occasion de plus d'effets d'annonce nationaux, avec quelques milliards de dollars promis, pas nécessairement débloqués, et avec un fort risque d'être mal employés ? Comment assurer cette efficacité sans pour autant mettre Haïti sous tutelle, américaine ou autre ?

Ces questions pourraient être débattues sans arrière-pensées, sans rivalités stratégiques, sans surenchère compassionnelle hypocrite. Il n'est pas trop tard pour dépolluer ce débat qui porte, en réalité, sur l'organisation du monde au XXIe siècle.

Mis à jour le 20/1/10 à 11h00 avec la mise au point américaine sur les relations avec la France.



Dessin de Chimulus

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  • Stix
    • Posté à 20h56 le 18/01/2010

    Le capitalisme du désastre se réjouit d'avance

    Pourquoi l'Etazunie oligarchique joue-t-elle des gros bras ? Parce que devenue rapace, elle ne vit que du cadavre des pays qui souffrent. Toute catastrophe est bonne pour elle pour intervenir et en tirer des profits tant financiers que stratégiques, soit à l'étranger, soit sur ses propres terres. Pour agir ainsi elle a tout fait pour affaiblir l'ONU. Si besoin est, l'Etazunie et l'oligarchie internationale qui s'y rattache crée la catastrophe elle-même (pays du tiers monde, 11 septembre, Afghanistan, Irak, et bientôt…) afin de justifier son occupation du terrain.

    Quand la catastrophe se produit naturellement, ils se frottent les mains et sautent sur l'occasion… pour occuper le terrain ou s'approprier à vil prix la terre des victimes (cyclone New Orleans, tsunami Thaïlande). Les troupes US n'ont débarqué à Haïti que tardivement, alors que déjà d'autres pays avaient tenté quelque chose du mieux qu'ils pouvaient. Elles avaient pourtant les moyens de venir en aide les premiers, car leurs navires patrouillent ces eaux en permanence. Mais non, plutôt que de venir en aide immédiatement, ils ont préféré qu'une forme de chaos s'installe tout d'abord, pour ensuite dire « voyez comme nous sommes forts ». Mais ils n'ont sauvé personne dans les premières heures et se moquent totalement de la population. Ce qui les intéressent maintenant c'est de mettre en place un gouvernement provisoire ou de tenir en laisse l'actuel. Ensuite s'asseoir sur le pays pour rafler tous les contrats de reconstruction en bénéficiant des meilleurs intérêts et en achetant à vil prix propriétés agraires et hôtelières, ainsi que les biens publics de la nation.

    Vous avez sous vos yeux une véritable invasion de Haïti faite sur des prétextes humanitaires. C'est le moment de lire : « La stratégie du choc. La montée d'un capitalisme du désastre » de Naomi Klein, éditions Leméac/Actes Sud.

  • Anonyme

    Le démenti de « réoccupation » est peut-être crédible d'une certaine manière.
    Il n'en reste pas moins vrai qu'on se trouve en présence de 10000 à 12500 hommes de troupe et que l'on se demande bien pourquoi ils ne sont pas encore dans les rues, occupés à sécuriser des distributions d'aliments et d'eau, plutôt que de les larguer à partir d'hélico, ce qui inévitablement a toujours déclenché des émeutes... Il y a au moins là une preuve d'incompétence caractérisée.

    La présence d'un sous marin nucléaire, d'un porte-aéronefs, de navires de transports peut aussi sembler « lourd ». On nous assure que le sous-marin est là pour « fabriquer de l'eau douce » (j'ai réellement entendu cette info cet après midi ! ! ).
    Connait-on l'augmentation de trafic à Guantanamo qui se trouve à un saut de puce ?
    Pourquoi une concentration sur Port au Prince, plutôt qu'une attaque du problème simultanée, à Léogane, Jacmel, etc... accessibles en barges de débarquement, ou même par hélico ?

    état haitien absent, ONU doublée (10000 hommes sur le terrain quand même ! ), les EU ont joué le coup à l'esbrouffe Le résultat n'est pas à la hauteur de leur participation, loin s'en faut.

    aux dernières nouvelles un étatsunien a été tué et cinq blessés dans une mini émeute... (CNN a parlé de 30...) et là ils ont été emmenés sur le porte-aéronefs, sans problème et rapidement.
    ce n'est que le début. Les Haitiens qui ont survécu au séisme vont maintenant devoir survivre à l'absence de secours...

  • mauser
    • Posté à 21h22 le 18/01/2010
    • Internaute

    Vous savez aussi bien que moi qu'un porte avion ne se déplace jamais seul et que son groupe comporte toujours au moins un sous-marin nucléaire d'attaque .
    Pour le journaliste c'est le porte avion un nuc était annoncé qui peut fournir de l'eau douce Les catapultes à vapeur ne fonctionnant qu'à l'eau douce il existe une véritable usine de désalament d'eau de mer à bord de ce type de navire
    Un SNA lui ne produit de l'eau douce qu'en faible quantitè juste pour les besoins de son équipage
    Pour les troupes des paras de marines oui mais à l'origine des hommes venus de Fort brag Certe c'est l'équivalent de notre école de Pau mais c'est aussi la qu'était une certaine école des amèriques ou se formaient par exemple les hommes de pinochet.
    Les secours version US quelques boites de rations et bidon d'eau largués d'un hèlico devant les camèras une ou deux équipes de secouristes avec leurs chiens faisant bien attention à étre dans le cadre de la camèra le reste comme à la Nouvelle Orlèan

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 21h41 le 18/01/2010
    • Internaute
      Dessinateur de presse
  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 22h03 le 18/01/2010
    • Internaute
      oiseau

    J'ai l'impression que pour Pierre Haski, l'ONU est une coquille vide car ce n'est pas la première fois que l'idée de son impuissance est développée par cet auteur.

    Malheureusement, j'ai l'impression qu'il n'a pas tort si effectivement, à chaque catastrophe ou crise, l'ONU reste juste spectatrice de son impuissance et délègue son rôle à d'autres.

    Alors pourquoi l'ONU existe encore ? Est-ce parce qu'elle sert de paravent pour les pays les plus puissants qui y imposent leur politique ? Est-ce pour endormir les pays les plus pauvres ? Il n'en reste pas moins que la démission de l'ONU interroge. Un avion dérouté par l'ONU sur St-Domingue ça ne fait pas le même effet qu'un avion dérouté par les USA.

  • thierry reboud
    • Posté à 22h05 le 18/01/2010
    • Internaute

    S'il s'agit de constater que les opérations d'aide humanitaire servent aussi (voire avant tout) des intérêts politiques et diplomatiques, ce n'est pas très neuf et je veux bien parier que le phénomène ira en s'accentuant dans la mesure où les aventures militaires paraissent de plus en plus aléatoires.

    Il ne s'agit pas d'approuver, mais la tutelle étasunienne sur Haïti, elle non plus, n'est pas tout jeune. Après que la France a aidé Jean-Bertrand Aristide à échapper aux putschistes de 1991, c'est Aristide lui-même qui a compris qu'il valait mieux (du point de vue de ses intérêts propres) se tourner vers les Etats-Unis. Ensuite de quoi l'influence de la France est, lentement mais très sûrement, tombée au rayon des souvenirs. Cédras, Aristide, Préval : tous ont accepté, voire recherché, le parrainage étasunien qui, bien entendu, ne s'est pas privé d'accroître ainsi sa mainmise sur son lac caraïbe..

    La France (et on dirait que c'est particulièrement vrai de Sarkozy, Kouchner ou Joyandet) ne parvient pas à prendre acte de sa perte d'influence, qu'on constate également en Afrique d'ailleurs. Il existe encore, semble-t-il, des hurluberlus qui se figurent que la France est toujours une grande puissance. Il faudrait tout de même que quelqu'un songe à les prévenir, ça pourrait toujours leur servir pour une prochaine fois.

  • onaissi
    onaissi
    Yo !
    • Posté à 01h50 le 19/01/2010
    • Internaute
      Yo !

    Ce qui est extraordinaire, c'est qu'à part les Etats-Unis, on n'imagine aucun autre pays ou organisation apporter une réponse aussi massive et aussi rapide à ce genre de désastres, et ce n'est pas seulement une question de moyens, mais surtout une question d'organisation. Le temps que l'Europe ou l'ONU réagissent, les américains avaient déjà envoyé des tonnes d'aides financières, matérielles et humaines.

    L'Europe met trois ou quatre fois plus de temps que les Etats Unis pour réagir à une situation donnée.

    L'Europe et l'ONU ont besoin de se remettre en question et de revoir leur organisation, de réaliser les changements nécessaires pour qu'elles puissent garder la place qu'elles sont supposées avoir sur la scène internationale.

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 06h07 le 19/01/2010
    • Internaute
      Author & Chief AtoZ Officer

    j'ai trouve Bill Clinton tres bon dans son imitation de Kouchner, troquant le sac de riz contre un pack d'eau.

  • otzi
    otzi
    salarié
    • Posté à 06h42 le 19/01/2010
    • Internaute
      salarié

    Débat franco français d'une france qui a du mal à se vivre pour ce qu'elle est ; à savoir une puissance moyenne.