Tribune 06/01/2010 à 16h15

Pierre Soulages : une noirceur pas toujours engagée

Philippe Douroux | Journaliste

Il n’a pas que les chiffres dans la vie, il y a aussi les dates. Pour l’exposition Soulages à Beaubourg (jusqu’au 8 mars 2010) une double date prête à sourire. Celle de la réalisation d’une œuvre et celle de son achat par l’Etat.

Au milieu de l’exposition, dans la troisième salle, juste avant la salle
noire, se trouve la peinture : 220x366, 14 mai 1968. Pierre Soulages
l’a datée avec précision comme souvent. La veille, le 13, s’est déroulée l’une des plus grandes manifestations de ce que l’on appellera les événements de 68. La grève générale se propage alors et la jonction semble se faire entre ouvriers et étudiants.

Le tout noir, pas avant 1979

Pierre Soulages vit à Paris, mais son œuvre ne semble pas atteinte par ce se qui se déroule dans la rue. Le tableau réalisé dans la tourmente paraît ne pas être touché par l’onde de choc sociale. Aucune rupture n’est visible. Le noir gagne du terrain, mais le blanc est encore là, et dans sa construction le tableau est très proche d’un autre daté du 9 mai (200x256) ou d’un troisième à venir et daté de novembre 1968 (220x365).

Il n’y a, au sens propre, pas d’engagement de l’artiste dans le monde qui s’ébranle autour de lui. Le tout-noir ne viendra que bien plus tard. Le tout noir, Pierre Soulages assure ne l’avoir atteint, touché, comme on touche un but, qu’en 1979.

Nous le trouvons à la fin de l’année 1978, avec « peinture 114x162 cm, 17 octobre 1978 ». Dix ans, onze ans après les quasi noirs de 1968, peu importe.

Mais peut-être faut-il se retourner pour voir si les œuvres des années 50 annoncent le chaos festif de 68 ? Peut-être. Il reste cette imperméabilité à la révolte soixante huitarde. De là s’installe un doute sur la radicalité de Soulages.

Un noir imperméable

L’artiste est à l’époque déjà installé, réclamé et consacré. Un an plus tôt, en 1967, le Musée national d’art moderne, l’ancêtre du Centre Georges Pompidou, tient la première exposition Soulages dans un musée français, dixit l’album de l’exposition.

Il est dans les honneurs et plus dans la révolte exprimée par les brous de noix jetés sur le papier ou sur le verre qui rapprochent Pierre Soulages de l’expressionnisme abstrait. Il semble alors partager la violence de ce courant, portée par Jackson Pollock, Joan Mitchell ou la douleur d’un Rothko.

Paradoxalement, il semble que le noir de Soulages n’a, en 1968, plus de noirceur.

Il est somme toute amusant que ce tableau soit physiquement au cœur de la rétrospective puisqu’il sera acheté en 1969 par l’Etat. Avant ou après le départ du Général De Gaulle et l’avènement de Georges Pompidou à la tête de l’Etat ? Nous n’avons pas la réponse. Une chose paraît certaine : De Gaulle ne devait pas apprécier cette modernité que Pompidou allait installer.

Il faudrait revoir en même temps « Carré noir sur fond blanc » de Malevitch. Le tableau est dans un sale état qui lui donne une émouvante fragilité. Il y a dans ce carré la révolution qui arrive. Il est daté de 1915, les « rouges » balaieront la russie ancestrale en 1917. L’artiste annonce l’avenir du monde. Par parenthèse, les anarchistes -les noirs- seront écrasés et Malevitch banni.

En 1966, les Rolling Stones chantaient « Paint it black » :

« I look inside my self and see my heart is back,

I see my red door and I want it painted black.

Maybe then I’ll fade away and not have to face the facts,

it’s not easy facing up when your whole world is black. »

Avec Anne Boulay

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  • Pictulo
    • Posté à 19h44 le 06/01/2010
    • Internaute 23785

    Il est assez convenu de traiter Soulages de vieux con, et même si vous y mettez les formes (une tentative d’analyse bâclée de son tableau, dont les ressorts essentiels semblent vous échapper), vous êtes bien dans votre époque.
    Que Soulages ne soit pas un révolutionnaire, on le sait depuis longtemps. Ses entretiens dévoilent une personnalité assez consensuelle politiquement, dans doute de droite.
    A Montpellier on entend souvent les profs d’arts plastiques et les critiques dire « il nous emmerde ce vieux con ».
    Ben oui, il vous emmerde, et cela me réjouit. Cela me réjouit autant qu’une visite à Beaubourg, ou au musée fabre.
    Moi aussi j’aurais préféré qu’il soit gauchiste, mais pour autant je n’oublie que son travail est une révolution.

  • Compte supprimé le 23 janvier 7
    • Posté à 20h16 le 06/01/2010
    • Internaute 98295
      amateur de nuages

    Pierre Soulages est aussi inclassable que son oeuvre, une « oeuvre au noir » qui accroche la lumière.

  • pikasso02
    • Posté à 21h52 le 06/01/2010
    • Internaute 10134

    Soulages est un peintre avant d’être un artiste. Il croit dans ce qu’il fait, sinon il aurait arrêté. Pas si sûr ! Et même s’il ne croit pas, il continue de peindre. C’est sa raison de vivre. Sa chance c’est la part de snobisme de ses acheteurs. Pourquoi snobs ? Ils peuvent et ont le droit d’apprécier ses peintures. Placez un Soulages dans votre appartement, vous vous rendrez compte qu’un grand rectangle peint peut avoir une sacrée présence. Mais combien d’entre nous, accrochent de grandes peintures sur les murs de leur salon ou autres pièces. Soulages, même si je n’apprécie pas cette forme de pensée plastique, est un peintre qui doit être respecté. S’il a eu de la chance d’être là au bon moment, tant mieux pour lui. Tant mieux ? Façon de parler. C’est plus sa façon de toujours s’habiller de noir qui me dérange. Sans importance ! Pour moi non ! C’est la peinture qui aura le dernier mot. Qui vous dit, que Soulages ne détruira pas toutes ses oeuvres quand il verra la fin venir ? Pas possible ! Pourquoi non ? Parce qu’il ne possédera pas toutes ses oeuvres. Celles qu’il aura vendues, seront toujours là, et parleront de lui. Il faut un sacré courage pour être peintre aujourd’hui. Ce métier a disparu. La peinture est devenue un loisir. Pourquoi pas ? Pour quoi, pas !