A débattre 04/01/2010 à 16h57

Grippe A : comment évaluer le coût du principe de précaution ?



En prévision d'un pic de grippe A, 94 millions de doses de vaccins avaient été commandées par la France, qui cherche à les revendre aujourd'hui et qui a résilié les commandes de 50 millions de doses de vaccin anti-grippe A, comme annoncé lundi soir sur TF1 par la ministre de la Santé Roselyne Bachelot. Le député UMP et professeur de médecine Bernard Debré dénonce « le principe de précaution poussé à l'extrême stupidité ». Mais comment savoir jusqu'où apprécier le principe de précaution ?

« Personne n'a envie d'être le prochain Fabius »

Dominique Bourg, professeur à l'université de Lausanne, directeur de l'Institut des politiques territoires et de l'environnement :

« Il y a un côté ridicule aux critiques actuelles. On sait que les épidémiologistes de l'OMS s'attendent à une méchante pandémie. On a à l'échelle générale des indicateurs qui montrent qu'on est en situation critique, dans un état sanitaire fragilisé par le vieillissement, avec des souches qui résistent aux antibiotiques.

Imaginons que le H1N1 ait mal tourné. Imaginez le tollé si on n'avait pas pris ces mesures. Le risque, c'est que le prochain responsable, de peur de se faire taper dessus, sous-estime les moyens... et se fera taper dessus.

L'application du principe de précaution s'explique en France parce qu'on a eu des mésaventures sur le plan sanitaire. En 1993, 53% des contaminés (au VIH) par transfusion sanguine étaient français. Ça a beaucoup marqué les autorités françaises. Personne n'a envie d'être le prochain Fabius.

On l'a vu en 2000 avec la vache folle quand des mesures très fortes ont été prises en France. La seule leçon à tirer de cette affaire, c'est que si on rentre dans une période de risques sanitaires, les pouvoirs publics n'ont pas des moyens infinis.

On ne peut pas répéter à l'infini l'opération qui a eu lieu. On sera obligé d'avoir un investissement plus faible. Dans un contexte dans lequel on a de bonnes raisons de craindre une pandémie forte, on peut tirer toute sorte d'enseignements de cette mobilisation grandeur nature.

Le drame du principe de précaution, c'est que quand il réussit, les gens ont l'impression qu'on a agi pour rien, quand il triomphe on a l'impression qu'il ne sert à rien. Alors que justement, c'est parce qu'on a pris des mesures. »

« On ne fait pas assez d'analyses coûts-bénéfices »

Nicolas Treich, économiste à l'Ecole d'économie de Toulouse, spécialiste de l'économie de l'environnement :

« Quand on réfléchit aux dépenses publiques, il faut mettre en rapport les coûts et les bénéfices attendus des différents projets. Les budgets qu'on peut allouer à la prévention ne sont pas infinis, surtout en période de déficit.

Au niveau individuel, on fait des arbitrages. Par exemple, je suis prêt à m'exposer au risque des ondes magnétiques parce que je veux utiliser mon téléphone. Si c'est trop coûteux pour moi d'investir dans la sécurité, je vais prendre des risques. C'est pour ça, par exemple qu'on ne roule pas dans des tanks sécuritaires.

Ça a du sens que nos choix publics reflètent nos choix individuels, nous vivons dans une démocratie. L'ensemble des risques auxquels nous faisons face est très important : risque de santé, risque environnemental...

Quand on fait plus de prévention dans un domaine, ça en limite dans d'autres.
Il faut définir des critères pour faire les meilleurs choix possibles, regarder les différents coûts des mesures : ça permet d'éviter des erreurs faites dans le passé.

Par exemple, aux Etats-Unis, au début des années 80, après le film Erin Brockovich, l'EPA a massivement investi dans la dépollution des sols alors que les experts disaient que c'était un risque modeste. Aujourd'hui, on a l'impression que ce programme a été inefficace : le coût par cancer évité a été supérieur à un milliard de dollars.

A contrario, il y a des risques qu'on ne prévient pas assez, par exemple les risques liés aux accidents du travail et à la sécurité routière.

En France, on a un retard dans l'évaluation. On n'évalue pas bien les analyses publiques, on ne fait pas assez d'analyses coûts-bénéfices. Heureusement, la France est en train de rattraper son retard. Une loi effective depuis 2009 oblige à faire des études d'impact pour toute nouvelle loi et la faire passer au Conseil d'Etat et au Parlement. Ça va dans le sens d'une évaluation plus systématique des projets publics. On va dans le bon sens. »

► Mis à jour le 4/1/2010 à 20h42, après l'intervention sur TF1 de Roselyne Bachelot.


Dessin de Na

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  • Ben85
    • Posté à 17h18 le 04/01/2010

    Apparemment, il était impossible de savoir comment la grippe évoluerait au moment où les vaccins, le Tamiflu et les masques ont été achetés en grand nombre.

    Difficile donc de reprocher au gouvernement d'avoir fait tout ce qu'il pouvait pour protéger la population d'une éventuelle pandémie. Avec le recul, c'est rageant, bien sûr.

    Cependant, j'ai entendu ce matin, à la radio, que certains pays comme l'Espagne, s'étaient montrés plus prudents que nous en « réservant » des vaccins qu'il avaient eu par la suite la possibilité de ne pas acheter.

    Pourquoi la France s'est-elle donc jetée sur les réserves de vaccins alors qu'il existait cette possibilité de réserver des vaccins avec « option d'achat » éventuelle ?

    Comme on ne savait rien de ce qui nous attendait, il me semble que ç'eut été la meilleure solution à l'époque...

  • Lairderien
    • Posté à 17h23 le 04/01/2010
    • Internaute

    Cet éminent professeur de Lausanne à certainement raison, mais je voudrais qu'il m'explique :

    1) pourquoi la France a commandé 10% des vaccins disponibles dans le monde, pour vacciner 1% de la population mondiale ?

    2) Comment pouvait on imaginer parvenir à vacciner l'ensemble de la population, surtout si au départ il était prévu deux vaccinations par personne ?

    3) Pourquoi aucun autre pays n'a mis en place un système de vaccination aussi abracabrantesque avec des réquisitions de personnels médicaux dans des centres ouverts seulement quelques heures par jour, voir par semaine ? Nos médecins généralistes sont ils moins bons que les médecins belges ?

    En résumé, pourquoi avons une impression largement partagée de, s'être fait enfumer grave avec cette pandémie ?

  • Anastaze
    Anastaze
    profiteur-assisté et électeur
    • Posté à 18h44 le 04/01/2010
    • Internaute
      profiteur-assisté et électeur
  • Anastaze
    Anastaze
    profiteur-assisté et électeur
    • Posté à 20h34 le 04/01/2010
    • Internaute
      profiteur-assisté et électeur

    Lien

      PARIS (Reuters) - La ministre de la Santé Roselyne Bachelot a annoncé lundi avoir résilié la commande de 50 millions de doses de vaccins contre la grippe A, sur un total de 94 millions, alors que la polémique enfle sur la stratégie du gouvernement.

  • tiot
    • Posté à 02h09 le 05/01/2010

    J'ai eu Dominique Bourg comme professeur. Il a passé du temps à nous expliquer la différence entre le principe de précaution et la prévention.

    La prévention c'est lorsqu'on prend des mesures pour éviter les dommages d'un risque connu.
    La précaution c'est lorsqu'on prend des mesures pour éviter les dommages d'un risque inconnu.

    J'ai l'impression que M. Treich ne saisit pas complètement la différence. Lorsque le risque n'est pas totalement connu il est beaucoup plus difficile d'effectuer une analyse coûts-bénéfices. Dans l'exemple de la pollution des sols le risque est connu, l'analyse est possible et le politique peut décider en toute connaissance des choses.

    En Juin, lorsque les experts disent « on ne sait pas ce que ça va donner mais potentiellement ça peut être très grave », le risque est inconnu, on ne sait pas si la grippe va tuer ou non et dans quelles proportions. À ce moment il existe très peu d'outils, à part le voyage dans le temps, pour prendre les bonnes décisions.
    Le principe de précaution demande de prendre des mesures proportionnées (toujours difficile à évaluer) mais surtout d'effectuer des recherches pour connaître le risque pour ensuite passer à la prévention.

  • Abdu
    • Posté à 09h12 le 05/01/2010

    En Juin, lorsque les experts disent « on ne sait pas ce que ça va donner mais potentiellement ça peut être très grave »...
    On devrait simplement les mettre à la porte. Et ne pas nous demander de faire confiance à des experts qui ne disent strictement rien.

    Ce n'est pas une étude cout-bénéfice qu'ils fallait faire.

    C'est tout d'abord une pondération statistique des risques.
    Or, la seule chose connue était « virus » + « mutation » = « ? », c'est sur cette base qu'on a engagé ce gâchis (puisqu'on savait que AH1N1 était en soit une « gripette »).
    Si aucun expert n'est capable de dire quelle est la probabilité pour que « ? » soit une catastrophe ou un flop, ou tout simplement si les risques d'une mutation dangereuse et toujours couverte par la vaccination sont sensiblement supérieurs aux mêmes risques qui sont de toute façon présents chaque année avec les virus habituels, on ne parle plus de risque, on parle de peur. Et on ne parle pas d'expert mais de diseur de bonne-aventure.

    Ensuite, il fallait chiffrer les coûts. Et plutôt que d'évaluer les hypothétiques bénéfices, se poser la question « avec une telle somme, quel autre risque sanitaire puis-je combattre et avec quelle espérance statistique de réussite ? ».

    Dans l'hypothèse où cette démarche n'était pas envisageable par ignorance des services de l'état, simplement affecter cette somme à la création d'une capacité d'expertise publique aurait sans doute été une démarche moins scandaleuse.

    Mais gaspiller pour acheter à des labos, ça, on sait faire. Doter le pays d'une compétence, ça semble mystérieusement plus compliqué...