A débattre 27/12/2009 à 19h34

Identité nationale : en parler finit dans « la haine de l'autre »

David Servenay | Ex-Rue89


Emmanuel Todd en 2008 (Xavier Malafosse/Wikimedia Commons)

D’habitude, j’écoute ou lis Emmanuel Todd avec délectation. L’historien démographe, concepteur de la « fracture sociale », a toujours un avis distancié sur l’air du temps. Mais voilà, en lisant son entretien samedi dans Le Monde, j’ai découvert un homme énervé. Comme s’il devenait impossible de réfléchir sereinement à la fameuse « identité nationale »...

Ne tournons pas autour du pot. La phrase choc de cette interview surgit à la cinquième question posées par nos confrères :

« - Le chef de l’Etat a assuré qu’il s’efforçait de ne pas être “sourd aux cris du peuple”. Qu’en pensez-vous ?

- Pour moi, c’est un pur mensonge. Dans sa tribune au Monde, Sarkozy se gargarise du mot “peuple”, il parle du peuple, au peuple. Mais ce qu’il propose aux Français parce qu’il n’arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays, c’est la haine de l’autre. »

Mais ce n’est que le début. La suite articule une pensée cohérente -en gros, Sarkozy masque son échec économique et social par un débat nauséabond- avec des dérapages pas toujours très contrôlés. Exemple :

« Je me demande même si la stratégie de confrontation avec les pays musulmans - comme en Afghanistan ou sur l’Iran - n’est pas pour lui un élément du jeu intérieur. Peut-être que les relations entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, c’est déjà pour lui de la politique extérieure ? On peut se poser la question... »

En général, quand se pose la question, on a déjà la réponse. Puis, à la question de savoir comment qualifier la droite au pouvoir, il répond :

« Je n’ose plus dire une droite de gouvernement. Ce n’est plus la droite, ce n’est pas juste la droite... Extrême droite, ultra-droite ? C’est quelque chose d’autre. Je n’ai pas de mot. »

Puis, à propos des parallèles dressés entre le débat actuel et la situation des années 30 :

« Il ne faut pas faire de confusion, mais on est quand même contraint de faire des comparaisons avec les extrêmes droites d’avant-guerre. »

Avant de terminer sur un jugement assez définitif :

« L’habileté du sarkozysme est de fonctionner sur deux pôles : d’un côté la haine, le ressentiment ; de l’autre la mise en scène d’actes en faveur du culte musulman ou les nominations de Rachida Dati ou de Rama Yade au gouvernement. La réalité, c’est que dans tous les cas la thématique ethnique est utilisée pour faire oublier les thématiques de classe. »

Pour bien comprendre l’argumentation, il faut reconnaître que Todd nous a prévenus. Dès sa première réponse, il précise : en tant que citoyen, il est « révulsé ». Mais en tant qu’historien, que fait-il ? Sinon nous apporter la démonstration qu’il est devenu particulièrement ardu de réfléchir posément à cette thématique de l’identité nationale ?

Des arguments pour justifier l’existence du débat

Comprenons-nous bien. Le résultat de son argumentation paraît juste :

« La réalité, c’est que dans tous les cas la thématique ethnique est utilisée pour faire oublier les thématiques de classe. »

En dehors des considérations électorales de court terme (les élections régionales de mars prochain), il est évident que le président de la République a intérêt, à plus long terme, à faire oublier la crise et les promesses de campagne de 2007. Surtout s’il a décidé de se représenter en 2012.

Mais pour parvenir à conduire sa démonstration, Emmanuel Todd avait-il vraiment besoin de passer par la case « fascisme », « haine », « ressentiment » ? En appliquant aussi facilement le précepte de la loi Godwin (qui consiste à remplacer les arguments d’une discussion par des analogies extrêmes), l’historien s’enferme dans la logique des adversaires qu’il prétend combattre.

En clair, il offre au ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, Eric Besson, les arguments qui justifient l’existence même de ce débat. Car si les termes de la discussion sont confus, alors elle mérite d’avoir lieu. Pur sophisme, mais à proprement parler, Todd perd le débat.

L’arsenal de la peur

Au fond, l’intervention de l’intellectuel montre que ce débat sur l’identité nationale a atteint un véritable point de non-retour... comme si la mécanique de la peur ne pouvait s’arrêter. Une autre intervention, d’un personnage public, a renforcé cette impression d’avoir franchi les limites du rationnel.

Dans une assez longue interview à Tvmag.com, le présentateur du JT de 20h de TF1 Harry Roselmack revient lui aussi sur le débat. Le journaliste commence par justifier son existence, tout en en critiquant les modalités :

« Ce débat est nécessaire s’il est ouvert et s’il permet de questionner les gens, notamment les jeunes, qui expriment un malaise sur une identité qu’ils n’ont pas choisie et qu’ils ont parfois du mal à assumer. (...) Je pense donc que la question de l’identité est mal posée, que le débat est très mal organisé en termes de timing, et le fait qu’il soit mené par le ministre de l’Immigration crée un amalgame terrible. »

Roselmack touche juste en parlant de son propre malaise à être « d’abord considéré comme un Africain, un Américain ou un Britannique et non comme un Français ». Il est moins inspiré lorsqu’il répond à la question : quelle solution proposez-vous ?

« Il aurait fallu quelqu’un de spécialement dédié à cette question de l’identité nationale. Un haut commissaire, un secrétaire d’Etat concentré sur le sujet et capable d’en parler autant dans les campagnes que dans ces banlieues où sont plus souvent évoquées les questions de sécurité et d’immigration. »

L’articulation identité nationale/immigration/sécurité est ici totalement réalisée. Comme dans la plupart des conversations que nous avons tous eues, ces derniers jours, au pied du sapin de Noël.

En somme, l’arsenal de la peur est présent à tous les niveaux de la société. Que l’on s’appelle Harry Roselmack, Emmanuel Todd ou Dupont Lajoie, l’identité nationale énerve tout le monde, car chacun pressent que de ce débat, nous ne ressortirons pas indemne. Collectivement.

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  • ROLLIN_DELAY
    ROLLIN_DELAY
    Vétérinaire à la Campagne
    • Posté à 19h59 le 27/12/2009
    • Internaute 81304
      Vétérinaire à la Campagne

    Emmanuel Todd n’a pas pour réputation d’être sarkophile bêlant, alors je ne vois pas pourquoi il n’exprimerait pas son antipathie avec plus ou moins de virulence. Certes, le commentaire eût pu être plus élégant, ou jouer de finesse et d’ambiguité narquoise, mais l’auteur est dans la dénonciation et la colère, alors point d’assaut à fleuret moucheté...
    David Servenay oublie un point important de l’interview : E. Todd insiste sur le fait que NS a construit sa campagne, et continue malheureusement dans le même comportement, celui du Grand Diviseur : dresser les français les uns contre les autres : les jeunes cons contre les vieux sages, les feignants de chômeurs contre « la france qui se lève tôt », les agriculteurs-entrepreneurs contre ces branleurs de fonctionnaires... et j’en passe et des moins tristes !
    Ce grave travers avait déjà été signalé par JF Kahn pendant la campagne de 2007, avec le commentaire un peu extrême mais au combien prémonitoire de « Cet homme est fou ! »
    Dément, surement pas, mais schyzophrène, assurément !
    Bref, il a pas la manière et le costume est trop grand pour lui.
    Accordons lui quand même un sursis, il sera bien temps à l’heure des bilans de clôture de décider s’il faut le pendre ou non...

  • Compte supprimé le 23 janvier 7
    • Posté à 20h04 le 27/12/2009
    • Internaute 98295
      amateur de nuages

    « Identité nationale : en parler finit dans “ la haine de l’autre ” »

    C’est ce que les intellectuels de gauche ressassent depuis des semaines sur tous les médias, en vain.

    En vain, quoique ?
    Quand on voit la façon dont Eric Besson est traîné dans la boue, insulté, stigmatisé, ainsi que Nicolas Sarkozy ; à la réflexion, ce n’est pas très éloigné des attaques ad hominem des « gringoire » et « je suis partout ». Oui ça fait peur.

  • Gelone2010
    Gelone2010
    Sarkophobe
    • Posté à 20h21 le 27/12/2009
    • Internaute 99991
      Sarkophobe

    Dans la mesure où l’identité c’est ce qui distingue le Français de ceux qui ne le sont pas, il est normal que ceux qui ne sont Français que de fraîche se sentent exclus de l’appartenance identitaire.

    Pour ce qui distingue le Français de ceux qui ne le sont pas, en cas de perplexité, il faut se reporter à toute la collection de textes consacrés aux Français par des auteurs étrangers. Ils sont souvent intarrissables à propos de ce qui, chez les Français, les différencient d’eux-mêmes.

    J’ajoute que si le peuple français ne se distinguait pas des autres, il aurait suffit de deux lignes pour en finir ethnologiquement, littérairement et journalistiquement avec eux. Si on leur consacre tant d’ouvrages et tant d’articles, c’est bel et bien qu’ils existent
    grâce à des singularités qui... les singularisent. Et tant pis pour les pisse-froid qui ont choisi de n’être rien d’autre que les autres !

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 20h25 le 27/12/2009
    • Internaute 73621
      (...)

    Le problème
    est simplissime.

    Nous avons un gouvernement qui lance des leurres
    et tels des lévriers courant derrière un lapin de feutre
    le peloton s’affole.

    Pourquoi les gouvernements ne proposent ’ils pas des espaces identiques de façon à ce que les citoyens réfléchissent de manière constructive et contradictoire sur de vrais enjeux,
    les bien communs par exemple.

    Avez vous vu un vrai débat public sur la Directive Cadre Européenne sur le retour au bon état des eaux par exemple .

    Non
    ce gouvernement ne peut durer que dans la division , la guerre si vile.

  • Jean Bachèlerie
    Jean Bachèlerie
    marié un chat
    • Posté à 20h33 le 27/12/2009
    • Internaute 11540
      marié un chat

    L’identité nationale, refuser le piège

    Comme 45 000 compatriotes j’ai signé l’appel de mediapart à refuser de se prêter à un faux débat, mais vrai piège du Sarkozisme délirant.

    L’identité nationale, je n’en connais que la carte, la france, être français c’est autre chose, ce ne sont pas les relents néo réactionnaires dérivés de Maurras, Pétain et autres adversaires des français.

    Leur France imaginaire, comme celle que voudrait faire revivre Sarkozy et son petit Bousquet le besson de service, est celle de l’exclusion, du racisme qui ne dit pas son nom, de la stigmatisation, elle se construit contre la république, les autres...

    La France c’est la république : égalité fraternité et liberté. ce n’est pas la valeur travail, la religion catholique, la famille repliée, c’est une terre d’accueil, c’est le vivre ensemble, la fierté d’appartenir à une nation rebelle, la patrie qui a dit non à l’envahisseur nazi et fasciste et ses alliés locaux.

    Emmanuel Todd raisonne parfaitement bien, mais devant les assauts répétés, la vulgarité des arguments et l’usage de ce débat, il recadre fort bien le problème, ne jouons pas le jeu de Sarkozy, refusons la régression et résistons.

    cessons de culpabiliser comme le souhaite Sarkozy qui aurait tous les droits celui d’agresser, de s’énerver, de mentir, susciter la violence. c’est cette mise en scène que nous devons dénoncer sans relâche pour que la France ne soit pas défigurée, pour que nous soyons fiers d être français et d’attirer d’autres femmes et hommes qui veulent nous rejoindre, être français.

  • Rafa
    Rafa
    étudiant
    • Posté à 20h54 le 27/12/2009
    • Internaute 61201
      étudiant

    Comme vous l’avez fort bien dit « Emmanuel Todd[...]a toujours un avis distancié sur l’air du temps », et je rajouterais, sans que vous ne me contredisiez, Todd s’applique toujours a avoir une réflexion rationnelle, modéré et objective, sans jamais tomber dans l’excès. C’est ce qui en fait un intellectuel si précieux et si intéressant a lire !

    Or la il me semble que vous lui faites un faux procès, et que vous auriez du inverser votre réflexion. A savoir que si même Todd (avec les qualités que nous lui reconnaissons tous , y compris vous) en viens a faire cette analyse, c’est que certainement il est dans le vrai et que ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays est grave. L’atmosphère devient sérieusement malsaine et Todd appelle un chat un chat et c’est peut être vous qui refusez de voir ce qu’il montre et qui est pourtant bien réel !

    Cordialement