Témoignage 23/12/2009 à 10h53

Mort en buvant, dans le calme, le médicament du médecin



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« Avec tendresse et amour nous avons laissé partir... » C'est par ces mots, traduits du néerlandais, que débute le faire-part de décès de mon beau-père, « joli-papa ». Il est mort très rapidement en buvant dans le calme et la sérénité, sans hésitation, le médicament que lui a préparé le médecin. Il était entouré de son épouse, de son fils et d'un couple d'amis (et du médecin). Tout s'est bien passé. Mais reprenons.

Septembre 2007. « Joli-papa », qui vit aux Pays-Bas, vient chez nous et se perd à la gare du Nord alors qu'il connaît très bien les lieux.

Janvier 2008. Le diagnostic est une maladie neuro-dégénérative rare, la dégénérescence cortico-basale.

Avril 2008. Mon beau-père nous annonce à demi-mots qu'il envisage l'euthanasie. Pour des raisons de dignité. Une épée de Damoclès a été accrochée au dessus de nos têtes.

Fin septembre 2009. Sa femme et lui font une tournée d'adieu à la France : ils retournent sur les lieux qu'ils ont aimé et passent chez nous. Belle-maman explique à mon ami qu'ils ont rendez-vous avec le médecin en rentrant aux Pays-Bas.

La procédure est lancée. Celle-ci consiste en un premier rendez-vous avec le médecin traitant, puis un rendez-vous avec un second médecin. Il y aura ensuite une commission qui autorisera ou non l'euthanasie. La durée entre la première visite et le décès ne peut excéder deux mois. Le cas échéant, la procédure peut être recommencée.

Comment parler d'un décès prévu ? Une copine me dit que c'est la même chose avec un malade qui n'en a plus que pour deux ou trois mois. Je ne sais expliquer pourquoi ce n'est pas pareil. Plus tard, j'en parle avec un copain. Lui me dit que la décision de mon beau-père engage tout le monde.

Je sais maintenant : une personne qui n'en a plus que pour deux ou trois mois, c'est la fatalité et on s'attend à l'annonce d'une mort. Dans le cas demon beau-père, je saurai très exactement quand il mourra.

Début novembre 2009. Nous passons une semaine chez joli-papa et belle-maman. Tous les soirs, nous trinquons. Un soir, alors que je suis sortie, joli-papa et moi nous faisons un signe de main par la fenêtre ; j'ai le sentiment que nous nous sommes dit au revoir. Belle-maman me dit qu'elle n'est pas prête et qu'elle lui a demandé de repousser à janvier. Ils doivent voir un médecin début décembre et cela leur donne un sursis.

Mi- novembre 2009. J'écris sur le site de Rue89 :

« Le refus de débat [de Roselyne Bachelot sur l'euthanasie] tient [...] de la même hypocrisie qu'il y avait avant la légalisation de l'avortement : tout le monde sait que cela existe mais les acteurs sont dans l'illégalité [...]. En refusant le débat sur la scène publique, on renvoie la question à la sphère du privé. En clair, faites ce que vous pouvez et ne dites surtout rien car c'est votre problème.

Aux Pays-Bas, l'euthanasie est strictement encadrée, on peut en parler, accompagner et se faire accompagner car cela pose des questions pour lesquelles nous n'avons pas de repères. De retour en France, comment en parler car ça n'existe pas ? »

Fin novembre 2009. Ma belle-mère explique à mon ami que son père n'a plus envie de vivre. La date est fixée. Cela tombe un jour où j'enseigne, comment vais-je affronter cela ? Nous prenons nos dispositions : quand il va y aller en train, quand je le rejoins en voiture avec les enfants. C'est trop gros, il faut se rapporter à des petites choses. Il s'énerve contre cette procédure qui laisse peu de place à l'humain et n'est faite que pour protéger le médecin.

Un copain m'écrit sur le poids du christianisme pour lequel le suicide est une lâcheté. C'est tout de même assez fort, quand on y réfléchit, de cultiver l'idée que l'euthanasie, associée au suicide, est une lâcheté. Un autre copain me rappelle que dans certaines sociétés les vieux partent et vont mourir seuls.

Dimanche. Mon ami prend le train. Lundi soir je l'appelle. Ça va. Il m'explique que demain midi on posera à son père une perfusion de back-up (le médicament qu'il va boire est très puissant et peut provoquer un
endormissement avant qu'il ait tout bu, le médicament en perfusion sert
dans ce cas) et que cela aura lieu le soir. Son père me dit au revoir.

Mardi midi. Je rappelle : j'ai quelque chose à dire à joli-papa avant de lui dire au revoir à mon tour. Mardi soir, je reçois un SMS de mon ami me disant de ne plus appeler ; une heure après, un SMS m'annonce le décès.

Vendredi matin. Je pars en voiture avec les enfants et une copine. Nous discutons de l'importance du cadre, de fixer des limites pour savoir où se situer. Je pense qu'à partir du moment où joli-papa a lancé la procédure, la date était fixée, ce n'était plus possible de repousser. Cette procédure, avec ses étapes, est indispensable pour préciser le terme.

A l'arrivée, nos enfants de 5 et 3,5 ans voient leur grand-père, semblent soulagés et jouent devant lui. Ils ne pouvaient imaginer la mort. Lors de la cérémonie, pendant la lecture de textes, les enfants dessinent sur le cercueil en bois brut qui sera ensuite incinéré [voir la photo ci-dessus]. Joli-papa et belle-maman l'avaient ainsi souhaité.

Je pense à toutes celles et tous ceux qui ont vécu sensiblement la même histoire et ne peuvent pas la raconter car elle se passe dans un pays où l'euthanasie n'est pas encadrée.

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  • Majesté
    Majesté
    Anti-tout (primaire)
    • Posté à 11h32 le 23/12/2009
    • Internaute
      Anti-tout (primaire)

    Merveilleuse, cette idée de laisser les enfants dessiner sur le cercueil.

    Une excellente manière de dédramatiser la mort, d'en faire un dernier acte de simple humanité, un dernier lien éternel avec le défunt.

    Plus tard, ces enfants garderont une image positive de leur grand-père et de la mort. Une démarche proche de celle de certaines sociétés que nous taxons péremptoirement de primitives, et pour lesquelles la mort fait partie intégrante de la vie, tout simplement, et le défunt garde une place parmi les vivants.

    Autre chose qu'une tombe glacée dans un cimetière abandonné, reflet saisissant de notre « société » occidentale déshumanisée.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 11h38 le 23/12/2009
    • Internaute
      Now future & karpe diem

    Le suicide est un droit fondamental !
    Je comprends parfaitement ce type, si je savais que dans six mois que j'allais non seulement me transformer en légume mais en plus avoir la cervelle en compote, tant que je suis capable de comprendre ce que je fais, je me foutrais en l'air.
    Et même pour moins que ça, j'ai déjà cogité la question et je me suis promis de mettre fin à ma souffrance quand je cracherais mon sang et quand la morphine ne suffira plus.
    Évidemment, le plus délicat est de convaincre ses potes, pas forcément à assister (c'est quand même un peu trash) mais à accepter le geste. Les conneries catholiques sur le suicide ont la peau dure...

    Et vu que les méthodes classiques sont rarement agréables, je préfèrerais moi aussi avoir un bon médoc pour passer l'arme à gauche sans même un frémissement.
    Parce que se pendre c'est trop long, le shoot fatal c'est pas du tout agréable selon ceux qui ont tenté le coup, et s'ouvrir les veines ça prend trop de temps selon mes copines qui s'y sont amusées.
    Et comme on est en France on peut pas se tirer une balle, quant à se jeter par la fenêtre ça peut être un dernier fun mais j'aurais trop peur de tomber sur un type qui m'a rien fait.

    En plus faire ça volontairement, ça permet de fêter ses propres obsèques, ce qui est un véritable luxe vu qu'en général c'est les autres qui en profitent.
    Et surtout ça permet de rappeler à tout ceux qui ont l'air malheureux comme un menhir un matin de Novembre qu'eux n'ont pas à se plaindre ou à être triste, après dans l'histoire c'est pas eux qui meurent.
    Toujours cette hypocrisie du deuil où l'on plaint le décédé alors qu'en réalité on est juste égoïstement triste de ne plus voir le keum en question.

    J'ai pu le constater facilement, au dernier enterrement d'un pote, fidèle à nos convictions nous fîmes un enterrement festif, arrosé et plein de rappel d'anecdotes sur un ton nostalgique (et moult verres renversés sur le sol).
    Mais il fallait voir la réaction des vieux intégristes du village et même des autres, qui avaient tous l'air aussi choqué que nous lorsqu'on a su que ses vieux ont trainé sa dépouille devant le curé. Quoi que ça a eu un avantage, pendant que les gens normaux étaient à l'église, on était pénard au bistrot.

  • jean terre
    jean terre
    journaleux
    • Posté à 12h27 le 23/12/2009
    • Internaute
      journaleux

    En tant qu'habitant d'un pays catholique qui vient tout juste de légaliser l'euthanasie (le Luxembourg) - je ne peux qu'encourager les gens à témoigner sur la fin de vie choisie. Cela donne enfin un visage humain à une procédure que ses adversaires pensent inhumaine, voire barbare. Chez nous, ce fût une lourde bataille pour que cette loi passe enfin. Les pro-euthanasie se sont faits traiter de nazis presque tous les jours dans les médias conservateurs.
    Et il existe toujours des résistances quant à son application - les hôpitaux catholiques jouent toutes les cartes possibles pour refuser d'euthanasier des personnes qui le demandent - tout en les laissant souffrir.
    Quant aux catholiques, il y a un argument qu'ils ne peuvent réfuter : c'est qu'en autorisant les gens à choisir leur propre mort, on ne les force pas à l'euthanasie. Celles et ceux qui veulent absolument souffrir jusqu'à la fin de leurs jours pourront toujours le faire - avec d'autant plus de conviction maintenant. Quant au reste : maintenant c'est leur choix et ils ne sont plus forcés de voir leurs corps soumis au dogme chrétien.
    De toute façon, je pense que la résistance catholique à l'euthanasie est plutôt une affaire de principe. A chaque fois qu'un de leurs dogmes est relativisé, ils perdent en pouvoir... et ils n'aiment pas ça...
    Ce qui m'étonne tout de même, c'est la chape de plomb qui pèse sur la discussion en France, pays laïc.
    Alors, battez-vous ! ! Même au Luxembourg - où la séparation entre église et Etat n'existe pas - on y est arrivés ! ! !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 13h15 le 23/12/2009
    • Internaute
      délinquante avérée

    Merci très sincèrement pour ce témoignage, très émouvant.
    Pour avoir accompagné moi-même des personnes très proches, je peux dire que l'euthanasie se pratique en France, mais on n'en parle pas, et dans notre cas seulement quand le malade est quasiment au bout de sa vie. Mais au moins, s'il est conscient, il peut choisir de partir doucement et tranquillement, entouré de sa famille. Cela s'est produit plusieurs fois, dans des hôpitaux différents, avec des médecins différents, mais surtout ... ne rien dire !

    Chacun devrait avoir le choix, le droit de mourir dans la dignité. Le refuser me semble un reste mal digéré de religion. Il faudra bien qu'un jour un grand débat ait lieu, il serait beaucoup plus utile que celui sur l'identité nationale !

  • TienTien
    TienTien
    très très sceptique...
    • Posté à 13h47 le 23/12/2009
    • Internaute
      très très sceptique...

    Pays Bas, Belgique, Luxembourg, Suisse : quatres pays proches qui sont arrivés a légiférer et encadrer l'euthanasie. Le comble, au moins pour 2 d'entre-eux, l'église et l'état n'y sont pas séparés comme en France ! France qui se proclame haut et fort laïque, surtout, sinon exclusivement, lorsqu'il s'agit de stigmatiser une communauté particulière. Laïque donc pour les minarets et burqas. Profondément catholique dès que l'on ose évoquer l'euthanasie !

  • critiquesociale
    • Posté à 14h42 le 23/12/2009

    Témoignage poignant, même si nous sommes toujours encadré par le corps médical (les médecins se protègent forcément) cette possibilité rend une dignité certaine aux malades qui décident d'en finir. Le côté humain est présent avec les enfants qui dessinent sur le cercueil la poésie est là, on peut dire au revoir au mourant, préparer ce que nous voulons lui dire, accompagner son passage vers la grande inconnue...

    Merci pour ce témoignage qui m'arrache une larme...