Entretien 22/12/2009 à 12h15

Terrorisme islamiste : des individus qui agissent seuls


Loïc Garnier dirige l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), radar qui scrute « l'état de la menace ». Entretien.


Transfert d'un prisonnier suspecté d'appartenir à l'ETA, à Montpellier le 13 octobre (Pacal Parrot/Reuters)

Quels sont aujourd'hui les « états de la menace terroriste » ?


Sur la Corse et le Pays basque, la période est plutôt calme. En Corse, à cause des règlements de compte entre les deux gangs que sont la bande du Petit Bar [d'Ajaccio, ndlr] et celle de la Brise de Mer [de Bastia, ndlr]. A terme, le risque est de voir se profiler une dérive sectaire avec la radicalisation d'un groupe nationaliste qui voudrait se singulariser par une action spectaculaire, comme le fut l'assassinat du préfet Erignac. Mais sur le fond, le mouvement nationaliste s'est étiolé.

Sur le Pays basque, on craignait un été avec des attentats spectaculaires, en raison du cinquantième anniversaire de la création d'ETA. Finalement, à cause des coups très durs portés contre l'appareil politique et militaire de cette organisation, il n'y a pas eu d'attentats d'envergure.

A propos de radicalisation, quel bilan tirez-vous de l'affaire Tarnac, un an après... ?

Je n'aborderai pas cette affaire en particulier, qui fait l'objet d'une instruction judiciaire. Ce qu'on peut dire, c'est que cette mouvance de l'ultra-gauche se radicalise depuis quelques années. Nous estimons qu'il ne faut pas lâcher prise, pour pouvoir détecter à temps une dérive sectaire.

Cette radicalisation remonte à quand ? Au CPE ?

Oui, le CPE fut un thermomètre qui a montré l'existence d'une mouvance anarcho-autonome qui s'était endormie depuis les années 80. Concrètement, cela s'est manifesté par de la violence et de la marginalisation, intellectuelle et matérielle. Par exemple avec le développement des squats où l'on s'enferme dans un schéma ; on s'isole du monde réel ; on n'a plus d'échange intellectuel avec des gens ayant une autre opinion politique...

L'autre aspect, c'est la violence, comme ce qui s'est passé à Poitiers avec les dégâts commis contre des magasins. Matériellement, ce n'est pas très différent d'une fin de manifestation violente à Paris avec des casseurs. Mais il y a aussi une cohésion et une organisation du mouvement, qui nous font penser à un mouvement politique avec les prémices d'une idéologie.

A combien de personnes estimez-vous cette mouvance ?

Entre 1000 et 3000 personnes. Mais les dernières manifestations, comme les camps « no border », n'ont pas mobilisé autant qu'ils l'espéraient.

Où en est-on de la menace islamiste ?

La principale menace est à l'extérieur de nos frontières, avec l'AQMI (Al Qaeda au Magreb islamique) qui s'est attaqué à des Français ou aux intérêts français, avec l'attentat contre l'ambassade de France de Nouakchott (Mauritanie). Le pire est devant nous.

Sur le front intérieur, c'est très différent. Il n'y a plus vraiment de réseaux islamistes -en dehors des filières de Djihad qui sont organisées à l'échelle européenne- mais des individus qui entrent dans un phénomène d'auto-radicalisation. Nous avons eu deux exemples récents :

Dans les deux cas, ce sont des individus qui agissent seuls, avec un profil difficilement détectable, sans point commun en dehors de celui de leur radicalisation. Hicheur a des motivations religieuses, dans la logique du Djihad mondial avec une adhésion au fondamentalisme, s'appuyant sur une rancoeur profonde à l'égard de l'Occident.

Quel est votre méthode pour contrer ce genre de terrorisme ?

Si vous avez une recette, nous sommes preneurs. C'est très compliqué, car un individu qui n'écrit pas sur les forums, ne voyage pas, n'a pas de contact avec les relais habituels de la mouvance islamiste... nous ne pouvons pas le détecter.

La meilleure méthode n'est-elle pas d'empêcher le passage à l'acte par des mesures politiques, économiques ou sociales (ce qu'on appelle le contre terrorisme par opposition à l'anti-terrorisme) ?

De ce point de vue, nous avons une approche très différente de celle des Anglo-Saxons, qui cultivent le dialogue religieux avec les communautés. On ne cherche pas à intégrer des communautés, mais des individus. Les Français cultivent deux choses :

  • La laïcité : on ne rentre pas dans le dialogue religieux
  • L'unicité de la Nation : je ne discute pas avec quelqu'un sur le critère religieux, mais parce qu'il est citoyen.

En matière de terrorisme, la ligne rouge c'est la commission de l'infraction. La théorie est claire et elle a le mérite d'exister. Nous essayons aussi de travailler avec les institutions. Par exemple, l'Uclat a interrogé l'Education nationale sur le phénomène de la radicalisation et les solutions pour la contrer.

Leur réponse est très intéressante : l'assimilation passe par la lutte contre l'échec scolaire, car c'est un facteur fort de radicalisation. Un jeune à qui on répète huit heures par jour qu'il est nul, il va chercher ailleurs (dans sa culture d'origine par exemple) des repères où il est valorisé.

Mi-novembre, vous avez annoncé la création d'un Comité de coordination des centres antiterroristes (CCCAT). Quel va être son rôle ?

En juin dernier, lorsque j'ai pris mes fonctions de chef de l'Uclat, je me suis rendu compte qu'on ne savait pas exactement quels pays européens étaient dotés d'un centre autonome de lutte antiterroriste. En fait, il y en a 13.

L'idée du CCCAT est d'avoir un circuit informel d'échange d'informations, par le biais d'un réseau dédié et crypté (fax dont on change régulièrement les algorythmes de cryptage par exemple). Pas pour échanger des informations purement opérationnelles, mais pour se transmettre un état général de la menace et se voir au moins deux fois par an.

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  • argiope
    argiope
    chatouille ou pique, c'est selon
    • Posté à 12h32 le 22/12/2009
    • Internaute
      chatouille ou pique, c'est selon

     »...l'assimilation passe par la lutte contre l'échec scolaire, car c'est un facteur fort de radicalisation. »

    Tout est dit : priorité à l'éducation, le meilleur moyen de prévention.
    Un prof de plus, un maton de moins.

    Est-on sur cette voie ?

  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 13h11 le 22/12/2009
    • Internaute
      ici et là

    Concernant l'ultra gauche, ce monsieur semble encore enfermé dans les vieux clichés de la guerre froide : l'extrême gauche pas bien, l'extrême droite bien… Pour mémoire, si des militants politiques ont récemment (dans les 4/5 dernières années) menacés l'intégrité de citoyens (comme tirer depuis une voiture avec une mitraillette) ou même tués, c'est plutôt dans le camp de l'extrême droite qu'il faut chercher. On n'attend pas de vous une position politique, mais réaliste des menaces qui pèsent sur la France, et très franchement votre réponse laisse à désirer, on pourrait surtout y voir un penchant idéologique.

    Pour revenir au terrorisme islamique, il est assez inquiétant de constater que vous semblez découvrir qu'un sentiment de non-intégration ou d'exclusion peut mener des personnes aux actions radicales. Bien joué… Alors plus d'école, plus d'éducation et le tour est joué… Plus facile à dire qu'à faire. Puisque que vous êtes aussi politique, qu'en est-il du grand plan banlieue annoncé par notre président il y a bien 1 an de ça… ? Plus sérieusement j'espère que vous avez mieux que cette approche psychologique qui semble sortie des théories de lutte anti insurrectionnelle ; gagner les cœurs et les esprits en construisant des centres de santé et des écoles, plutôt que sur le champ de bataille… Un peu daté tout de même comme approche, surtout avec la volonté politique de changer les choses qui anime nos dirigeants (ironie, je précise ! ).

    « On ne cherche pas à intégrer des communautés, mais des individus », si vous y croyez encore, s'il vous plait changez de boulot, j'espère avoir des gens plus réalistes pour assurer la protection de mon pays. Ce mythe de la république une et indivisible a bel et bien vécu, nous ne sommes que des citoyens, c'est bien beau sur le papier, mais dans les faits c'est un peu plus complexe, Mustafa ou Aziz auront très probablement peu de possibilités d'expliquer ça à leur bailleur ou potentiel employeur, ou même aux flics qui continuent le contrôle au faciès en dépit de nombreuses études qui démontrent que ces méthodes sont inefficaces. C'est marrant en 30 ans je n'ai jamais été contrôlé, et pourtant de temps à autres, ça aurait pu intéresser les forces de police, mais bon, blond aux yeux bleus, je ne peux être hors la loi, c'est connu.

    Pour finir, en ce qui concerne les réseaux terroristes, les fameux réseaux algériens des années 90 étaient très certainement sous le contrôle des militaires donc du pouvoir, tout comme le FNL à Alger était entièrement retourné ou manipulé par les français à la fin de la bataille d'Alger. Le problème en matière de terrorisme c'est de distinguer le vrai du faux… Les attentats en Russie contre des immeubles à Moscou : info ou intox ? les bombes dans le métro parisien : info ou intox ? les attentats récent au Pakistan : info ou intox ? On a du mal à s'en souvenir, mais encore récemment en Europe il était courant d'attribuer tous les attentats à l'extrême gauche (Milan ou Bologne en Italie par exemple, les braquages de Belgique, Ergenekon en Turquie), alors que les responsables étaient/sont des groupuscules d'extrême droite de mèche avec des services occidentaux.

    Je pense que vous devriez sans doute passer moins de temps à fliquer les militants du genre épiciers de Tarnac et essayer de mieux comprendre les agissement de gens réellement potentiellement dangereux. Bon courage !

    PS : en novembre 2007 vous étiez nommé chef de la Brigade criminelle de Paris, à peine 2 ans plus tard, vous voila à de nouvelles responsabilités, félicitations.

  • minuipile
    minuipile
    testeur info
    • Posté à 13h51 le 22/12/2009
    • Internaute
      testeur info

    Analyse très intéressante qui prend en mesure ce qui est global, régional et individuel. Prenant aux sources du terrorisme pour lesquels radicalisation rime avec isolation qu'elles soient économiques, sociales ou religieuses. Aussi évoluées que soit les techniques pour surveiller les groupuscules, il y a effectivement un travail de fond où nous sommes vraisemblablement tous responsables. Le dialogue s'il se fait à l'école se fait aussi dans le voisinage, dans la rencontre des « autres ».

    Le combat du terrorisme est à première vue similaire aux valeurs de la solidarité. Mais il y a vraisemblablement une donne qu'on ne maîtrise pas quel que soit l'environnement dans lequel on évolue. A savoir les médias qui mettent en avant la stigmatisation par point de vue souvent personnels sur des faits de sociétés des individus.

  • marion18
    marion18
    plumette
    • Posté à 14h09 le 22/12/2009
    • Internaute
      plumette

    J'aime beaucoup la justification donnée pour la surveillance des « mouvances d'ultragauche » : attention, ça commence à nous faire penser à « un mouvement politique » !
    Au moins, c'est clairement dit : pour un gouvernement en place, terrorisme et révolution, c'est la même chose - ça met en danger le système (de ce point de vue d'ailleurs, les révolutionnaires sont finalement encore plus dangereux que les terroristes).
    L'exemple des squats est tout simplement hallucinant - et d'ailleurs, je propose à la cellule anti-terroriste, si ce n'est déjà fait, de poursuivre et surveiller tous les individus qui ne semblent pas assez intégrés au système néolibéral - le monde réel, comme on dit -, tous les artistes, les chômeurs, les étudiants un peu trop revendicatifs, les rêveurs, les « alternatifs » de tous bords, et puis ceux qui vivent ou travaillent la nuit, - eux aussi, ils sont en décalage par rapport au monde « réel » ! - et puis les gens trop seuls, ceux qui vivent dans des endroits isolés ou pire - les ermites, ceux qui ne discutent pas assez, et puis les gens qui n'ont pas la télé et sont déconnectés, ou ceux qui ne s'informent que par le biais de rue 89, bref, la liste est longue - et je comprends pourquoi ils ont besoin d'un beau budget, les anti-terroristes ; quel beau travail de s'assurer que tout le monde reste bien dans le rang !
    Est-ce que l'Uclat pourrait nous faire le portrait type du bon citoyen non terroriste ? Combien faut-il gagner et consommer, dans quoi faut-il travailler ? A quoi faut-il ressembler ?