Polémique 20/12/2009 à 13h43

Benoit XVI relance la polémique sur la béatification de Pie XII


Le pape a déclaré « vénérable » son prédécesseur, dont l'attitude pendant la Seconde guerre mondiale est controversée.


Benoit XVI dans la crypte où repose Pie XII à Saint Pierre, le 9 octobre 2008 (Osservatore Romano/Reuters)

Le Pape Benoît XVI devrait béatifier Pie XII en 2010. Samedi, le souverain pontife a publié un décret déclarant « vénérable » celui qui fut le chef de l'Eglise catholique pendant la Seconde guerre mondiale. Cette étape qui précède la canonisation ne concerne pas seulement Pie XII puisque le même décret vaut également pour Jean-Paul II.

Alors que le bilan de ce dernier fait plutôt consensus, le souvenir de Pie XII est autrement plus polémique, du fait de son mutisme concernant la Shoah. Pie XII se voit notamment accusé de ne pas être intervenu dans la déportation de 1021 Juifs italiens dans un train au départ de Rome et en direction d'Auschwitz en 1943. D'autres historiens pensent que l'action discrète de Pie XII a permis de sauver de nombreuses vies, notamment le rabbin David Dalin qui a consacré un livre à ce pape sous-titré « le mythe du pape d'Hitler ».

L'an dernier, à la même époque, Benoît XVI, qui a lui-même dû faire face à une polémique sur son service dans les Jeunesses hitlériennes puis sur ses écrits dans une revue d'extrême droite, avait essuyé une première polémique quant à la béatification de Pie XII, pape de 1939 à 1958. Pour calmer la controverse, il avait décidé de geler le processus. Jusqu'à ce samedi 19 décembre, donc.

En passant outre les réticences qui s'expriment jusque chez les fidèles catholiques, Benoît XVI prend un chemin radicalement différent de celui de son prédécesseur, Jean-Paul II, qui avait exclu toute canonisation de Pie XII. Il réveille ainsi une polémique qui ne s'était jamais vraiment éteinte.

Réactions vives en Europe

La décision de ce week-end a suscité des réactions négatives dans plusieurs organisations représentatives juives en Europe. « Furieux » et « triste », Stephan Kramer, secrétaire général du Conseil central des juifs d'Allemagne, accuse l'Eglise catholique d'essayer de « réécrire l'Histoire ». Même malaise en Italie, où la communauté juive préparait pourtant une visite papale à la synagogue de Rome, le 17 janvier.

En France, Richard Prasquier, président du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), a souligné pour sa part que Benoît XVI « forçait » d'autant plus l'histoire qu'il n'a toujours pas accepté d'ouvrir les archives du Vatican. A ce jour, les archives du Saint-Siège ne sont pas accessibles au-delà de 1939.

Richard Prasquier s'exprimait sur RTL ce dimanche matin, où il a déploré les « compromis » de Pie XII pendant la Guerre : « A force d'être dans une politique de compromis, il s'est compromis lui-même. » (Ecouter le son)

Audio file

Prasquier.mp3

Ce dimanche 20 décembre, le gouvernement israélien a d'ailleurs pris officiellement position en faveur de l'ouverture des archives du Vatican avant 2013, date à laquelle les universitaires devraient en théorie pouvoir entamer des recherches sur le pontificat de Pie XII à l'époque de l'Holocauste.

L'avocat et historien Serge Klarsfeld, à l'origine de l'association des Fils et filles de déportés juifs de France affirmait quant à lui ce matin sur France Info : « Cette décision ne me choque pas. »

« On lui reproche de ne pas avoir fait un éclat. [...] Il n'est pas le pape des juifs, qu'il soit considéré par l'Eglise comme un saint... Saint-Louis tuait des juifs à tour de bras, ça ne l'a pas empêché d'être un saint. » (Ecouter le son)

Audio file

Klarsfeld.mp3

« Il traite ces courants avec une relative complaisance »

Ce n'est cependant pas la première fois que le pape déçoit la communauté juive : en mai 2009, son voyage en Israël avait laissé un souvenir particulièrement frustrant, puisque Benoît XVI s'était abstenu de revenir sur le rôle de l'Eglise catholique à l'époque nazie.

Depuis son élection, le pape Benoît XVI divise jusque dans les rangs des catholiques. En février 2009, il avait ainsi irrité une partie de ses fidèles en levant l'excommunication de Mgr Williamson, un évêque négationniste.

Rédacteur en chef du magazine catholique Golias, Christian Terras, est pour sa part « révolté » mais pas étonné par la dernière décision de Benoît XVI. Sur le site de Golias, voici son décryptage :

« Comme Pie XII en son temps, Benoît XVI gradue les menaces. Pour lui, face à une menace plus grande, il semble justifié de fermer les yeux ou de faire preuve de complaisance. Si Joseph Ratzinger, non seulement n'a jamais partagé la structure mentale de l'intégrisme lefebvriste ou de l'extrême droite politique, mais l'a au contraire critiquée et justement disséquée, y compris dans son célèbre Rapport sur la foi, il n'en est pas moins vrai que, sans l'avouer, il traite ces courants avec la relative complaisance de celui que l'on considère comme un moindre mal. »

Christian Terras décèle ainsi un parallèle entre l'attitude de Benoît XVI et celle de Pie XII :

« De même que Pie XII n'a jamais partagé la vision des choses d'un Adolf Hitler mais l'a au contraire toujours refusée, tout en se laissant aller à une connivence tactique au moins tacite, pour épargner son troupeau menacé par les nazis mais également sans doute pour faire face au danger qui lui semblait le plus grand. »

► Précision le 20/12/2009 à 16h10 : ajout d'une phrase précisant que certains historiens considèrent que l'action de Pie XII a permis de sauver des Juifs et référence au livre de David Dalin.

► Mise à jour le 20/12/2009 à 16h30 : après que le gouvernement israélien a réclamé officiellement l'ouverture des archivess du Vatican sur la période 1939-1945.

► La carte Pearltress des liens sur la polémique autour de la béatification de Pie XII :

Pie XII et le nazisme

  • 16050 visites
  • 234 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • koz
    koz
    • Posté à 15h29 le 20/12/2009

    Oui, des polémiques.... Ce qui est dommage, c'est de s'abriter derrière ce terme, lorsque la polémique est close ou a été manifestement ouverte de façon mal intentionnée. Qui conteste encore - lorsque l'on se concentre sur les personnes de bonne foi - que Benoît XVI a été enrôlé dans les Jeunesses Hitlériennes contre son gré. Tenez, Le Parisien le soulignait pas plus tard qu'hier (Lien) : « Il avait été catalogué “membre obligé” (Zwangs-Hitlerjunge) des Jeunesses Hitlériennes, différent donc des volontaires (Stamm-Hitlerjunge) ». Que l'on s'amuse donc à lister les jeunes allemands qui ont eu le loisir de ne pas intégrer les Jeunesses Hitlériennes..

    Evoquer cet épisode et rappeler sans cesse que c'est un « pape allemand » avant d'embrayer sur des accointances supposées avec l'extrême-droite procède d'un amalgame surprenant, quoique pratique.

    En ce qui concerne la revue Die Aula, qualifier cet épisode de « polémique » est un peu excessif. Il se trouve que le même auteur, Blaise Gauquelin, a écrit un article dans Rue89 et un autre dans cet hebdomadaire que l'on commence à supposer anti-catholique, L'Express (désolé, je m'auto-cite, c'est inélégant, mais je le fais : Lien). Au-delà de ces deux titres, pas grand-chose. C'est étonnant, tout de même, l'occasion semblait pourtant si belle. Le fait que personne n'ait embrayé aurait pu appeler à plus de mesure. De fait, s'il y a une erreur évidente (qui peut tout à fait ne constituer qu'une erreur) à avoir autorisé la reproduction d'un article dans Die Aula, l'article avait été écrit pour une autre revue, Communio.

    Vous êtes allés chercher Christian Terras, choix d'une banalité redoutable lorsqu'un media cherche une caution qui se dit catholique et dont on est certain que, quel que soit le sujet, il dira du mal de l'Eglise (faites le test et trouvez-moi une occasion, juste une seule, où il se sera montré positif). Christian Terras est la figure classique que les medias font chercher dans l'unique but d'obtenir une critique de l'Eglise par un pseudo-catholique. Mais il fait toujours son petit effet.

    Venons-en à l'accusation de connivence de Pie XII avec le nazisme, accusation grave qui n'est soutenue que par quelques extrémistes. Rue89 avait eu l'ouverture d'esprit d'accepter de publier un billet de ma part sur Pie XII, l'an dernier (Lien) - que Pascal Riché en soit remercié.

    Ce billet était une recension du livre du Rabbin David Dalin sur Pie XII. Si je n'en partage pas tous les développements, j'en avais vérifié certains affirmations factuelles et, pour ce que j'avais pu vérifier (essentiellement la réalité de la parution de tel ou tel article de presse à l'époque), elles s'étaient avérées exactes.

    Il en ressortait notamment que selon plusieurs historiens juifs (Cecil Roth, Pinchas Lapide, Sir Martin Gilbert, ou selon Michael Tagliacozzo), les interventions de Pie XII ont permis de sauver de plusieurs dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers de juifs. Ne retenons si l'on veut que la plus basse estimation, et partons sur plusieurs dizaines de milliers. Rappelons aussi, comme ça, que, alors que Rome était occupé par les nazis, 3.000 juifs étaient cachés dans la résidence du Pape de Castel Gandolfo !

    On nous dit qu'il n'aurait pas condamné le nazisme ? C'est oublier qu'il était le rédacteur de l'encyclique Mit Brennender Sorge, de 1937, signée de Pie XI (Pie XII étant alors, en tant que Cardinal Pacelli, Secrétaire d'Etat, ie grosso modo le Ministre des Affaires Etrangères, et le plus proche collaborateur de Pie XI) qui condamnait très clairement le nazisme. Il est aussi le signataire de Summi Pontificatus, sa première encyclique, à peine élu papa. Cette encyclique, qui condamnait fortement le racisme et l'invocation de la race, était évidemment dirigée contre le nazisme. Elle fut larguée à 88.000 exemplaires au-dessus de l'Allemagne, signe que l'on ne se trompait pas sur sa portée.

    Alors, comme le dit Serge Klarsfeld, « on lui reproche de ne pas avoir fait un éclat ». Bien, et cela nous aurait avancé à quoi ? Qui peut mettre son billet de 50 € sur la table, là, et jurer que cela aurait changé quelque chose, en se remettant en situation, avec les incertitudes de l'époque ? Qui peut jurer que cela n'aurait pas aggravé les persécutions ? Et qui peut être certain que cela n'aurait pas au contraire entravé les actions effectives de Pie XII en faveur des juifs ?

  • bleuet1
    bleuet1 répond à koz
    espère malgré tout
    • Posté à 17h58 le 20/12/2009
    • Internaute
      espère malgré tout

    Comme d'habitude, des interventions toujours aussi intéressantes et pesées !

    Je déplore également le fait que malheureusement sur Rue 89, malgré l'excellente qualité de ce site, dès qu'il s'agit de publier un article concernant l'Église catholique les « polémiques » sont à nouveau de sortie, sans chercher à les démentir. Pourtant, quand il s'agit de démanteler la rumeur concernant des personnalités politiques de gauche, pas de problème. Mais en ce qui concerne l'Église catholique, on trouve rarement ici une recherche approfondie pour démêler les polémiques. Merci donc à Koz d'intervenir en ce sens !