polémique 15/12/2009 à 18h43

Nadine Morano aurait dû passer la soirée avec moi au cinéma

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Nadine Morano aurait dû passer la soirée avec moi lundi soir. J’ai assisté à la présentation, au Forum des images, à Paris, d’un documentaire réalisé pour France Télévisions, qui lui aurait peut-être évité de sortir, au même moment dans les Vosges, une de ces déclarations provocatrices qui flattent l’électeur de la droite profonde, mais sont tellement rétrogrades qu’elles en sont absurdes.

Dans « Musulmans de France », Karim Miské et Mohamed Joseph retracent en trois épisodes de 52 minutes un siècle d’histoire de ces hommes que l’on a appelés autrefois « indigènes », puis « immigrés », puis « beurs », « diversité », et qu’on finira par appeler simplement un jour « Français ».

Car ce que montre bien ce film remarquable, fait à partir d’images d’archives inédites, de témoignages forts, et d’une grille d’analyse rigoureuse, c’est comment on est passé de musulmans EN France à musulmans DE France.

Peut-être ce film aurait-il permis à Nadine Morano d’éviter de dire aux « jeunes musulmans », comme elle l’a fait lundi à Charmes, dans les Vosges, lors d’un débat sur l’identité nationale, que pour « aimer la France », il ne faudrait pas « parler verlan » ou « mettre sa casquette à l’envers ». Après la burqa, une loi contre le verlan (ça posera un problème à Fadela « à donf » Amara) et les casquettes à l’envers, qui n’ont, à ma connaissance, rien d’islamique ?

Le propos du documentaire « Musulmans de France », qui sera diffusé en mars sur France5, n’est pas de définir les « méchants » et les « victimes », et encore moins de disserter sur l’islam, mais de raconter une histoire faite de tragique (80 000 soldats « coloniaux » mort pendant la première guerre mondiale), d’injustice (les bidonvilles, les foyers, l’exploitation...), de confrontation (la guerre d’Algérie, les émeutes...) mais aussi de vies qui se construisent, de générations qui se succèdent et s’affirment.

C’est aussi l’histoire de malentendus ou d’incompréhensions, ou de blessures mal cicatrisées avec une immigration qui s’imaginait temporaire et qui s’est transformée, presque sans s’en rendre compte, en composante à part entière d’une nation française en pleine mutation.

Rendez-vous manqués

Mais c’est surtout l’histoire de rendez-vous manqués, d’échecs (l’urbanisme des années 70, les « plans banlieues » depuis 25 ans, de droite comme de gauche, le chômage de masse des jeunes des quartiers...) et, pour une bonne part, de mépris ou d’ignorance qui font que le dossier reste explosif.

Mais la conclusion de cette longue plongée parmi les cinq ou six millions de personnes rattachées à l’islam, directement ou indirectement, est que cette identité de « Musulmans de France » est plus un rattachement culturel et identitaire que religieux, une manière détournée de s’intégrer dans une France réticente. Un parallèle frappant avec les Juifs de France, qui avaient fait l’objet d’une précédente série documentaire historique sur France3.

Karim Miské, l’un des réalisateurs, a d’ailleurs confié lundi soir qu’avant de commencer le tournage, il a lu... « la question juive » de Jean-Paul Sartre, et qu’il en avait retenu la leçon sur « le regard de l’autre » qui définit en partie l’identité. Et le regard de l’autre, s’agissant de Nadine Morano et des promoteurs du débat sur l’identité nationale, est aujourd’hui celui de la stigmatisation.

On conseille donc vivement à Nadine Morano et à Eric Besson de voir cette série documentaire. Et, au passage, une suggestion : plutôt que de la diffuser sur France5, excellente chaîne mais à l’audience relativement confidentielle, pourquoi ne pas la mettre à 20h30 sur France2, enfin débarrassée des contraintes de l’audimat ? Voilà qui serait un excellent moyen de lancer un débat de qualité sur la France du XXIe siècle.

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  • Mouloud Akkouche
    Mouloud Akkouche
    Ecrivain
    • Posté à 19h11 le 15/12/2009
    • Internaute 49213
      Ecrivain

    Qui sont ces jeunes à casquettes à l’envers amateurs de verlan dont s’inquiétent Nadine Morano ? Doc Gynéco ? Jean-Marie Bigard ? Bernard Tapie ? Où cet homme adepte du : « Casse toi pov con ! “ qui veut panthéoniser Albert Camus ?
    Le grand spécialiste de la casquette à l’envers ne serait-ce pas plutôt Eric Besson ?

  • Jemil
    • Posté à 19h24 le 15/12/2009
    • Internaute 2546

    A noter qu’avant de l’être pour le énième dérapage de Nadine Morano, la petite ville de Charmes était aussi célèbre pour une chose : avoir été le lieu de naissance d’un certain Maurice Barrès... Bonne idée d’y organiser un débat sur l’identité nationale avec une ministre : j’imagine que c’était un hommage rendu par l’UMP à l’oeuvre humaniste de ce grand homme...

  • xavier-xavier
    xavier-xavier répond à Jemil
    muntagnolu
    • Posté à 20h09 le 15/12/2009
    • Internaute 23086
      muntagnolu

    Le choix de la ville natale de Maurice Barrès pour ce débat est tout sauf innocent ; Le monde nous indique en effet : « La commune vosgienne avait été choisie par l’organisateur de la soirée, le député (UMP) Jean-Jacques Gaultier, parce qu’elle est la ville natale de l’écrivain nationaliste et antidreyfusard Maurice Barrès, référence suscitant la polémique ». Pas de hasard donc.
    Pire, le même article ajoute : « Lors du débat, le président de l’association locale Mémoire de Barrès, invité comme “grand témoin” à la soirée, a exalté la pensée de l’auteur lorrain, assurant notamment que “la patrie est plus forte dans l’âme d’un enraciné que dans celle d’un déraciné”, ou défendant le “nationalisme de Barrès” par opposition au “cosmopolitisme”. (Lien)

    L’enracinement, ce fut d’ailleurs un des thèmes explicites du discours de F Fillon sur l’identité nationale le 4 décembre, apprécié souvent comme un discours “modéré”, mais dont certains aspects s’inscrivent bel et bien dans la tradition d’une vieille droite extrême.

    Finalement N Morano s’inscrit, avec sa petite touche personnelle toujours empreinte de classe et de hauteur de vue, dans ce contexte idéologique.

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 21h45 le 15/12/2009
    • Internaute 5775
      Dessinateur de presse
  • le mur
    • Posté à 22h51 le 15/12/2009
    • Internaute 40005

    Merci Pierre Haski pour cette tribune ! Je dirais bien m... à madame Morano mais je suis trop bien élevée et polie pour le dire en entier !
    Pour moi, ma France, c’est tous les jours avoir devant moi des élèves à casquette, des gens de toutes les couleurs avec lesquels nous réfléchissons à l’histoire de France mais de toutes les Frances. Ce sont des débats enrichissants sur les heures noires de la République mais aussi sur ces grands hommes et grandes femmes comme Germaine Tillon, Robert Badinter. C’est un élève qui s’appelle Nordine et qui se pose des questions peut être naïves mais qui viennent du fond du coeur parce qu’ils ne comprend pas pourquoi des Français ont été complices d’un crime contre l’humanité pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui reste silencieux après avoir regardé un extrait de Shoah de Claude Lanzmann.
    Pour moi, c’est aussi Aïcha et Inés mais aussi Appollonia, qui ont décidé de bouger les murs et de franchir le périph pour entrer à Sciences Po
    Ce sont mes élèves de toutes origines qui sont en train de construire une France que ces vieux c... ne comprennent pas !
    Alors, Nadine, et sa grossièreté ne feront jamais partie de mon monde qui lui, est fait de cosmopolitisme et d’ouverture et, bon sang de bon soir, en tant que professeur d’histoire envoyée aux orties pour cause de glorification de l’identité nationale, ce plaisir, ils ne me le retiront pas !

  • spartak
    spartak
    (comité libertaire lyophilisé)
    • Posté à 00h00 le 16/12/2009
    • Internaute 84113
      (comité libertaire lyophilisé)

    En conduite sportive sur terrain meuble, la perte d’adhérence est un paramètre incontournable. Garder de la vitesse en courbe implique de glisser, de déraper. Ce dernier terme n’y a pas du tout le même sens que dans la vie quotidienne où Jean-Luc « dérape » sur du verglas en allant au boulot, ce qui s’appelle un accident, avec la 307 qui passe au marbre, radio des cervicales et tout.
    En politique de niveau professionnel c’est pareil qu’en compétition auto : le dérapage entre dans la bonne méthode de conduite. Les squatteurs de scrutins sont managés, bichonnés... tout est calculé, et parfois de façon tortueuse, vis-à-vis des adversaires politiques, des cibles d’opinions : le marketing politique fait partie des sciences politiques, non ?
    Donc il n’y a pas plus de « dérapages » au sens usuel dans ces soirées provinciales semi-mondaines semi-identitaires que dans une course sur terre au volant d’une Série 3 bavaroise : ça fait partie du jeu, et il faut arrêter de penser que le personnel politique est dans l’ensemble vertueux, soucieux des grands principes, des valeurs et de la démocratie, à quelques malheureuses exceptions ou circonstances près. De fait, c’est exactement l’inverse qui est vrai.
    Vroum, crrcchh, vroooom

  • FabiendeMénilmontant
    FabiendeMénilmontant répond à Yvon le Zébulon
    journaleux - blogueur
    • Posté à 02h05 le 16/12/2009
    • Internaute 14145
      journaleux - blogueur

    J’étais lundi soir dans la même salle que Pierre Haski. Nous avons été environ 400 (420 je crois) à visionner les trois documentaires. C’est au sens figuré, évidemment, qu’il a fait ce titre, car je n’ai pas « passé la soirée » avec Pierre. Tout juste, par après, une fois que nous étions en comité bien plus restreint, ai-je échangé quelques mots avec lui. Et là, Nadine Morano n’aurait pas eu son ticket d’entrée Yvon !
    Si ça peut te rassurer, il ne m’a pas semblé que Pierre avait abusé grave de quelque substance.