revue de web 09/12/2009 à 15h55

Identité nationale : la tribune de Sarkozy ravive le débat

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89


En publiant sa tribune dans Le Monde, Nicolas Sarkozy cherchait-il à apaiser le débat sur l'identité nationale ? A se promener sur Internet, on constate l'effet inverse : les commentaires partent dans tous les sens, et chaque phrase ou presque provoque interprétation ou extrapolation.

Sous le titre « Respecter ceux qui arrivent, respecter ceux qui accueillent », le président de la République part de la récente votation suisse sur les minarets pour fustiger la « violence des prises de position » qu'elle a suscitées « dans certains milieux médiatiques et politiques de notre propre pays », ce qu'il attribue à une « méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple ».

Il invite ensuite chacun à respecter les croyances des autres mais sans « ostentation », oppose le métissage au communautarisme et assume son choix de lancer le débat sur l'identité nationale, car « rien ne serait pire que le déni ».

Pour l'éditorialiste de L'Est Républicain Chantal Didier, qui parle « d'exercice d'équilibrisme », Nicolas Sarkozy vient de « recadrer pour éviter de déraper » :

« Le chef de l'Etat doit ainsi monter au front pour éteindre l'incendie provoqué par une question d'autant plus sulfureuse qu'elle masquait mal les arrière-pensées politiques à l'approche des élections régionales. »

Même si beaucoup de commentateurs filent aussi la métaphore de l'incendie, sur certains blogs, cet équilibrisme est plutôt interprété comme l'expression d'un double discours. Et les accusations de dérapage ne sont parfois pas loin...

Communautarisme : changement ou double discours ?

« Sarkozy, le pompier pyromane », titre Gabale, pour qui le fait que le Président propose un « antidote au communautarisme » est une « supercherie ». « On croit rêver » ; s'exclame-t-il :

« Sarkozy dit aujourd'hui le contraire de ce qu'il a asséné et accompli au cours de ces dernières années. [...] Il fut un temps, pas si lointain, où Nicolas Sarkozy [...] soulignait les vertus des sondages ethniques ou de la discrimination positive comme moyen de rétablir l'égalité des chances. [...]

Statisticiens et sociologues n'ont pas manqué de relever que tous les pays qui recensent l'identité éthnique recourent à des instruments de mesure qui reconstruisent en réalité les réponses des sondés pour les faire entrer dans des catégorisations “raciales” ou ethniques supposées pertinentes pour l'action publique. »

Un autre blogueur, Niobum, relève aussi ce nouveau discours sur le communautarisme, mais considère que « chacun a le droit de changer ».

Une anthropologue : « Cela me fait penser au discours des islamistes »

L'appel de Nicolas Sarkozy à éviter le communautarisme et à respecter la laïcité, c'est « une provocation » pour le mouvement politique Gauche unitaire, créé par un ancien de la LCR :

« Sarkozy est ignorant du message universaliste hérité de la Révolution française, fermé au brassage des cultures et des histoires. Au passage, il en profite pour fouler au pied la tradition laïque, qui distingue soigneusement les croyances de chacun de l'appartenance à la communauté des citoyens.

Cet homme, qui cherche son inspiration du côté de la droite néoconservatrice américaine et des idéologues du “choc des civilisations” est décidément dangereux. »

Dans son édition papier, Libération a interrogé cinq religieux ou universitaires musulmans. Plusieurs d'entre eux regrettent l'amalgame présidentiel entre islam et immigration. L'anthropologue Dounia Bouzar fustige -sans mentionner l'expression de Samuel Huntington- aussi le choc des civilisations.

« Sarkozy parle comme s'il y avait un monde bipolaire avec d'un côté l'Occident [...] et de l'autre des étrangers. [...] Cela me fait penser au discours des islamistes qui veulent faire croire que toutes les valeurs sont intrinsèquement dans l'islam. »

Une religion est-elle vraiment différente d'une ONG ou d'un parti ?

Plusieurs commentateurs, adeptes d'une des trois religions du Livre ou militants laïcs, s'interrogent aussi sur l'appel de Nicolas Sarkozy à l« humble discrétion » des pratiquants. « Je ne suis pas un apôtre de l'évangélisation sonore et démonstrative en vue de conversion massive », prévient par exemple Niobium :

« Néanmoins j'aimerais bien que l'on m'explique la différence entre une religion et un parti politique ou une ONG. Les uns et les autres tentent de faire connaître et de convaincre du bien fondé de leurs visions du monde respectives n'est-ce pas ? Finalement, là où leurs chemins se séparent c'est que là où les uns proposent l'espoir d'autres parlent d'Espérance. [...]

Donc au final, si l'abbé Pierre et Sœur Emmanuelle étaient encore parmi nous, on les inviterait à faire moins de bruit. »

Pour le reste, nombre de blogueurs rappellent les visées électoralistes du débat sur l'identité nationale, comme Gabale, qui résume « la parole présidentielle [à un] simple clientélisme électoral ». Le Coucou de Claviers, lui, considère que Nicolas Sarkozy « change l'Europe pour nous » en raison de « l'incroyable culot avec lequel il feint de s'attendrir sur les Français qui rejetèrent la Constitution européenne ».

« Le vrai problème contourné : l'idéologie libérale »

Dans cette belle cacophonie de commentaires et d'opinions, il y en a même pour considérer que le président de la République « contourne le vrai problème ». C'est le titre du billet du journaliste de droite réactionnaire Patrice de Plunkett, qui juge tout de même la tribune « intéressante » :

« Le “débat sur l'identité nationale” n'est pas sérieux parce qu'il contourne le vrai problème, dont parlait François Huguenin hier à Radio Notre-Dame : l'idéologie libérale, qui vidange les contenus (moraux, spirituels, culturels) et ne laisse subsister qu'un individualisme de consommateur, réduit à la seule liberté d'errer entre les rayons (vidés) d'un introuvable “vivre ensemble”.

Cette errance est ce que les médias, la pub et les politiques nomment “tolérance” et “métissage” ; double abus de vocabulaire, la “tolérance” ne pouvant exister qu'entre des convictions (or elles sont vidangées), et le “métissage” consistant à fusionner (non à laisser l'individu à lui-même). »

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  • Compte supprimé le 23 janvier 7
    • Posté à 16h18 le 09/12/2009

    Ce que nombre de blogueurs ne comprennent pas ou refusent d'admettre, c'est que la France n'est pas qu'héritière uniquement de la Révolution de 1789, à peine plus de deux siècles.
    Autre paradoxe, c'est effectivement « leur méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple ».

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 16h19 le 09/12/2009
    • Internaute
      Chroniqueur Grolandais

    Plus que sa contribution dans Le Monde, c'est de sa crédibilité qu'il faudrait parler.
    Un jour au feu en demandant à ses ministres emblématiques de faire dans le clivage et le gros rouge qui tache à propos de l'identité nationale
    Le lendemain à la lance à incendie dans la tribune d'un journal pour y proférer des paroles contradictoires et ambigües.
    Pour ne point être un Sarkologue très pointu, je me perds en interrogations sur la vérité présidentielle, je pense ne pas être le seul dans ce cas.
    Si quelqu'un possède un décodeur, qu'il le transmette via Rue89

  • Guillaume_69
    Guillaume_69
    Avocat
    • Posté à 17h16 le 09/12/2009
    • Expert
      Avocat

    Depuis la campagne présidentielle, Sarkozy agite le chiffon rouge et invite les français au mépris des « différences ».

    Même si je reste persuadé qu'il n'est pas raciste, par pur électoralisme, il surfe sur la vague de l'amalgame entre immigration, délinquance, identité nationale etc..

    Honnêtement, cela n'annonce rien de bon pour l'avenir. Cela fait déjà plusieurs mois qu'on nous parle d'identité nationale, et tout ce qu'il en reste c'est de savoir si l'islam est compatible avec les lois de la République. Pourtant cela ne fait aucun doute que oui.

    Mais à force de viser touours les mêmes, il va finir par créer un véritable climat de défiance.

    C'est dangereux pour la démocratie et aussi pour lui.