En images 07/12/2009 à 15h59

20 000 travailleurs forcés d'Indochine oubliés par la France

Pierre Daum | Journaliste


Pahm Van Nhân prise à Phuc Yên (Tonkin), le 12 novembre 1939, au moment de son engagement. Crédit : Pham Van Nhân.

C'est une première en France : jeudi 10 décembre, le maire d'Arles va rendre hommage aux travailleurs indochinois envoyés pendant la Seconde guerre mondiale en Camargue pour y travailler le sel et le riz. C'est grâce à eux, d'ailleurs, qu'il existe aujourd'hui du riz camarguais - ce que tout le monde ignore. Jeudi, en prononçant son discours en présence des dix derniers acteurs encore vivants de cette épisode historique, Hervé Schiavetti (PCF) deviendra le premier élu de la République à reconnaître officiellement cette page sombre du passé colonial de la France.

La patrie ou la prison

Septembre 1939, la France entre en guerre. Pour le gouvernement de la IIIe République, il est naturel de piocher sans compter dans les réserves humaines des peuples colonisés afin de soutenir la patrie en difficulté. Ordre est donné à l'administration de l'Indochine de recruter dans chaque village un nombre déterminé d'hommes. Quelques volontaires se présentent, mais trop peu.

La règle devient alors la suivante : chaque famille qui compte au moins deux hommes en âge de partir (entre 18 et 45 ans) doit en fournir un à la France, sinon leur père sera envoyé en prison. 20 000 paysans sont ainsi recrutés, puis expédiés en fond de cale vers la métropole afin de servir non pas de soldats, mais d'ouvriers dans les usines d'armement.

Débarqués à Marseille, ces hommes passent leur première nuit sur le sol de la mère patrie... à la prison des Baumettes, qui vient d'être construite. Organisés en 73 compagnies de 250 hommes chacune, ils sont ensuite envoyés à travers l'Hexagone dans des établissements appartenant à la Défense nationale.

Location de main d'œuvre à bas prix

La défaite, en juin 1940, surprend tout le monde. Quelques milliers de ces travailleurs indochinois (appelés aussi ONS, pour « ouvriers non spécialisés ») sont rapatriés. Mais dès l'été 1941, la route maritime vers l'Extrême-Orient est coupée par la flotte britannique. 14 000 ONS indochinois se retrouvent bloqués en France pour toute la durée de la Seconde guerre mondiale, et même au-delà.

Le service de la main-d'œuvre indigène (M.O.I.1), qui gère ces hommes au sein du ministère du Travail, décide alors de louer cette main d'œuvre à des entreprises privées (usines de textiles, industries métallurgiques, scieries, exploitations agricoles...) qui le désirent, ou à des collectivités locales pour des travaux de voiries, d'assèchement de marais, de coupe de bois, etc...

L'employeur passe un contrat avec la M.O.I. et lui verse une somme correspondante au nombre d'ouvriers et de journées travaillées. Le prix est avantageux, puisque exempté de charges sociales. Pendant toutes ces années, la M.O.I. encaisse l'argent sans jamais le redistribuer aux travailleurs indochinois qui, mal nourris, mal logés et souvent mal traités, reçoivent des indemnités journalières équivalentes au dixième du salaire de l'ouvrier français de l'époque.

Un morceau d'histoire qui s'est volatilisé

Cette situation concerne toute la moitié sud de la France. De très grands camps de travailleurs indochinois voient en effet le jour à Marseille, Sorgues (Vaucluse), Agde (Hérault), Toulouse, Bergerac (Dordogne), Bordeaux et Vénissieux (Rhône). La Libération ne change pas grand-chose au système, et ce n'est qu'à partir de 1948 que les premiers rapatriements sont organisés. Les derniers ONS ne revoient leur pays qu'en 1952, après 12 années d'exil forcé. Un millier d'entre eux décident de rester en France.

Et après ? Plus rien. Du jour au lendemain, l'histoire de ces 20 000 hommes s'est volatilisée dans la mémoire des Français. En 1986, une étudiante de Nanterre rédige un mémoire de maîtrise sur ce sujet. Dix ans plus tard, Lê Huu Tho, interprète de la 35e compagnie, publie ses souvenirs sous le titre « Itinéraire d'un petit mandarin » (éditions L'Harmattan).

Moi-même, lorsque j'ai par hasard entendu parler de cette histoire, mon premier objectif a été de retrouver les derniers de ces hommes encore vivants, et de recueillir leur témoignage avant que cette mémoire orale ne disparaisse à jamais. J'ai parcouru la France et suis parti au Vietnam.

Après quatre années de recherche, j'avais recueilli 25 témoignages, 11 en France et 14 au Vietnam, que j'ai complété par de solides recherches archivistiques. Paru en mai dernier aux éditions Actes Sud, mon ouvrage, « Immigrés de force, les travailleurs indochinois en France (1939-1952) », lève enfin le voile sur cette page sombre de l'histoire coloniale.

Poussé par Lê Huu Tho, j'ai alors suggéré au maire d'Arles d'organiser un hommage à ces hommes. Entre 1941 et 1945, en effet, 1500 d'entre eux ont été envoyés en Camargue, les uns utilisés par Péchiney dans les salines autour de Salin de Giraud, les autres employés dans une vingtaine de mas, avec pour mission d'essayer de faire pousser du riz. Ils y sont parvenus, au-delà de toute espérance. Et ont apporté à cette région une fortune et une culture dont les Arlésiens profitent encore aujourd'hui.


Camp Bao Dai à La Ferté (Saône et Loire).

Photo 1 : photo de Pahm Van Nhân prise à Phuc Yên (Tonkin), le 12 novembre 1939, au moment de son engagement. Crédit : Pham Van Nhân

Photo 2 : Camp Bao Dai à La Ferté (Saône et Loire). Le camp a été construit pour héberger les travailleurs envoyés couper le bois. Dans une baraque logeaient une soixantaine de travailleurs. Construites en bois, il y faisait froid, mais les hommes pouvaient se chauffer grâce à des poêles à bois. Crédit : Pham Van Nhân

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Travailleurs indochinois dans le camp de Mazargue à Marseille. Crédit DR

Travailleurs indochinois dans le camp de Mazargue à Marseille. Crédit : Pierre Daum

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Vénissieux, 1er avril 1941. Salut aux couleurs

Vénissieux, 1er avril 1941. Le capitaine Guérin vient de renverser Valent Falendry, il prend le commandement. Tous les matins, vers 7h30 ou 8h, après le petit déjeuner, salut aux couleurs. À droite, c'était la cuisine et le réfectoire. Derrière se trouve la vingtaine de baraquements dans lesquels les ONS dormaient. Crédit : Pham Van Nhân

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Le capitaine Crouvezier face à sa compagnie, la 58ème

Le capitaine Crouvezier face à sa compagnie, la 58ème, dans le camp de Vénissieux, vers 1943. Ce jour-là, les ONS faisaient grève pour protester contre la mauvaise nourriture. Les hommes du devant sont des interprètes. Crédit : Pham Van Nhân

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Repiquage du riz en Camargue, 1942. Crédit Vu Quoc Phan

Repiquage du riz en Camargue, 1942. Crédit : Vu Quoc Phan

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Culture du riz en Camargue. Crédit Pham Van Nhân

Culture du riz en Camargue. Crédit : Pham Van Nhân

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Archives Dang Van Long

Départ de manifestation au camp de Mazargues, à Marseille. Peut-être vers la gare Saint Charles, afin d'accueillir le leader vietnamien, de passage dans la capitale phocéenne le 17 septembre 1946. Sur la banderole, on peut lire : « Vive Ho Chi Minh » (littéralement : Ho Chi Minh 1000 vies). Crédit : archives Dan Van Long

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Chu Van Ngan Vietnam 2007. Crédit Pierre Daum

Chu Van Ngan, ancien ONS, en 2007 au Vietnam. Crédit : Pierre Daum

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Lê Huu Tho, ancien interprète de la 35ème compagnie, et sa femme Madeleine, Grenoble, 2007. Crédit Pierre Daum

Lê Huu Tho, ancien interprète de la 35ème compagnie, et sa femme Madeleine, Grenoble, 2007. Crédit : Pierre Daum

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  • flixp
    flixp
    Aboyeur
    • Posté à 17h14 le 07/12/2009
    • Internaute
      Aboyeur

    j'ai été surpris aussi.

    Sur le site Lien on y lit :

    « Du XIV au XVIème siècle, de nombreux écrits témoignent de l'extension des rizières en Provence. Sur les conseils de son ministre Sully, Henri IV ordonne en effet le 23 Août 1593 que soit entreprise en Camargue la culture du riz. Etait-ce pour agrémenter sa légendaire “poule au pot” ? L'histoire ne le précise pas.

    A la fin du XIXème siècle, après de nombreux essais peu concluants effectués en d'autres régions, la riziculture reprend en Camargue, terroir au climat privilégié avec de faibles écarts de température, une luminosité intense et un effet bénéfique du mistral.

    Créée dans les années 1840 sous l'impulsion d'Etienne Noël Godefroy, administrateur de la Compagnie Générale de dessèchement, la première rizière du Domaine de Paulet, sert avant tout à lutter contre le sel qui menace de transformer la Camargue en désert après l'endiguement contre les crues du Rhône. Le rôle essentiel des rizières restera, jusqu'en 1930, la préparation des sols pour d'autres cultures comme la vigne.

    C'est dans les années 40 que la riziculture française connaît un réel essor. L'interruption du trafic maritime de 1939 à 1945 et la pénurie de denrées alimentaires pendant et après l'occupation, incitent alors les producteurs à donner à la culture du riz la place qu'elle mérite.

    Sous l'impulsion d'Edmond Clauzel sont entrepris sur l'aire de production des travaux gigantesques : nivellement des terres, constitution d'un réseau de canaux d'irrigation et de drainage, stations de pompage, silos et usines pour le stockage et la transformation du riz paddy récolté... “

    Donc si j'ai bien lu, le réel développement de la culture du riz en Camargue serait réalisé en 39-45 et selon l'article avec l'aide de la MOI.
    Donc si j'ai bien suivi le raisonnement, sans les indochinois, la guardianne se mangerai sans doute avec de l'épeautre.

  • ApollonduRéverbère
    • Posté à 17h44 le 07/12/2009

    Merci à l'auteur d'avoir rapporté ces faits à notre connaissance, car c'est vrai, il faut lever ce voile de plomb qui pèse sur les hommes qui ont été importés sur le sol de France comme autant de marchandises, et il faut leur faire savoir combien nous avons honte de ces agissements.

    Pour autant, la riziculture contrairement à ce que mes co-commentateurs ci-dessus mettent en exergue, date de bien plus loin qu'Henri IV. En effet, il y avait du riz en Camargue depuis la conquête romaine.

    Néanmoins, je veux croire que ces hommes ont participé à remettre une culture sans doute éteinte en valeur. Et cela ne retire rien, riz ou pas, au sort qui leur a été fait.

  • Made in Asia
    Made in Asia
    festival des cultures d'Asie
    • Posté à 17h48 le 07/12/2009
    • Internaute
      festival des cultures d'Asie

    Pour ceux qui sont curieux d'en savoir plus, je me permets de signaler la participation de l'auteur, Pierre Daum, au festival Made in Asia à Toulouse, le 9 février prochain...

    Lien

    merci pour cet articles et pour les photos qui l'illustrent...

  • MathieuC
    MathieuC
    Informaticien
    • Posté à 18h00 le 07/12/2009
    • Internaute
      Informaticien

    Ce n'est pas la première fois que j'entends parler d'une histoire sordide sur le passé colonial de la France, à chaque fois j'ai l'impression de marcher sur une mine, je marche tranquillement et paf un truc m'explose à la figure au détour d'un article, d'un reportage.

    Entre les pensions des anciens combattants de nos ex-colonies, le massacre de Sétif le 8 mai 1945, la répression des tirailleurs sénégalais à Thiaroye le 1er décembre 1944, le sort des travailleurs indochinois et tous les autres que je n'ai plus en tête, la France a un bon nombre d'actes à se faire pardonner.

    Je me demande combien d'histoires du même genre dorment tranquillement dans le placard de notre passé colonial. Même si c'est désagréable à lire, je remercie tout ceux qui s'acharnent à faire remonter ces histoires, grâce à eux nous arriverons peut être à en finir avec cette période de notre histoire.

  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 18h19 le 07/12/2009
    • Internaute
      Les mouches ne me trouveront (...)

    L'utilisation et le sacrifice de pauvres bougres par une république dédaigneuse de la vie humaine est une longue tradition. D'abord les ruraux de l'hexagone réputés plus rustiques, puis les « indigènes ».
    On en a des exemples édifiants tout au long du siècle dernier : tranchées de l'Artois et de Verdun en 14-18, débâcle de 1940, et bien sûr guerres coloniales où ils étaient utilisés comme supplétifs ou « goudronneuses ».
    Un petit mot sur les goudronneuses ?
    Il s'agissait des noirs d'AOF et d'AEF que l'on faisait passer devant la troupe lorsque qu'on soupçonnait la présence de mines sur les pistes d'Indochine.
    Cet épisode camarguais ne devrait donc pas nous étonner, pas plus que sa dissimulation qui elle aussi fait partie d'une longue tradition militaro-politique de la France.

  • fée clochette
    • Posté à 18h28 le 07/12/2009

    du vrai journalisme, à l'honneur de Rue 89

    c'est article est d'ailleurs l'occasion de rappeler que les français d'origine asiatique sont complètement transparents au niveau des représentations ; alors que les français d'origine africaine et nord aficaine trouvent peu à peu leur place , les asiatiques sont ignorés alors qu'ils sont touchés de plein fouet par le chômage et le racisme inavoué à l'embauche