02/12/2009 à 10h18

Le PDG de l'AFP veut lutter contre le pillage en ligne


« Ca coûte beaucoup, ça rapporte rien et ils sont déjà en grève avant que j'arrive. » Voilà comment Vincent Bolloré a tourné en dérision l'idée qu'il puisse investir dans l'Associated Press. L'anecdote illustrant les difficultés économiques des agences de presse est racontée par Pierre Louette, PDG de l'AFP pour faire taire les rumeurs d'entrée d'investisseurs privés dans son agence.

L'idée que des investisseurs puissent faire la queue pour rentrer dans le capital de son AFP, « c'est Oui-oui et Potiron vont faire du ski » résume-t-il lors d'un déjeuner organisé par l'Association des journalistes médias. Autrement dit, l'AFP n'est « pas vendable » d'après le PDG qui défend un projet de réforme pour faire de l'agence une société de capitaux publics

Ce que cette absence d'intérêt du secteur privé sous-entend : le modèle économique des agences de presse est remis en cause.

Une dizaine de journaux abonnés perdus

Avec une dernière vague de licenciements mi-novembre, Associated Press a annoncé qu'elle tiendrait son objectif annuel de réduction de la masse salariale de 10%.

L'AFP ne licencie pas, elle a continué à recruter, assure Pierre Louette qui se targue de prévoir un résultat positif pour 2009 et d'avoir reconstitué une trésorerie saine pour l'entreprise.

Mais 2010 devrait être plus difficile. Le chiffre d'affaires de l'AFP s'élève selon son PDG à 270 millions d'euros dont 160 de « clients commerciaux » et 110 d'« abonnements à l'Etat » (qu'il ne veut surtout pas qualifier de subventions pour ne pas alerter Bruxelles).

Or en 2010, l'AFP aura perdu une dizaine de titres de quotidiens régionaux parmi ses clients (La Provence, Nice Matin, Corse Matin, Var Matin, Paris Normandie, L'Union de Reims...) qui représenteront ensemble plusieurs millions d'euros de moins pour le chiffre d'affaire.

Un logiciel pour suivre le pillage de ses dépêches

La raison ? La presse quotidienne régionale, qui a perdu près de 20% de ses recettes publicitaires, fait des coupes dans ses budgets. Et l'abonnement à l'AFP fait vite partie des terrains d'économie, surtout quand la circulation des dépêches sur le web crée un sentiment de gratuité, d'information disponible partout.

« On a mis un peu de temps avant d'agir », explique Pierre Louette. Autrement dit de ne pas laisser des sites qui ne soient pas abonnés à l'AFP reprendre ses informations sans les avoir payées. Il indique que l'AFP utilise maintenant deux logiciels de monitoring, pour le texte et pour la photo, de ce qui est visible en ligne et « va voir » ceux qui utilisent ses dépêches sans autorisation.

« On a réussi à générer 100 000 euros en transformant ces gens en clients, mais j'aimerais bien avoir des clients autrement qu'en les attrapant au lasso. »

Ces tendances touchent toutes les agences. Aux Etats-Unis, le groupe de presse Tribune, un poids lourds, a donné son préavis de résiliation d'abonnement à AP et invité mi-novembre les journaux du groupe à tenter « une semaine sans AP » pour voir en quoi cela affecterait leur travail. L'agence s'associe à une initiative groupée contre le piratage de ses dépêches.

Une stratégie bridée auprès du grand public

Autre handicap : coincée par son conseil d'administration, l'AFP ne peut pas vraiment avoir de stratégie en ligne auprès du grand public. Ses clients médias y siègent et ils n'accepteraient pas que l'AFP développe, à la manière de Reuters par exemple, une stratégie pour monétiser ses contenus auprès du grand public. « Le public leur appartient ».

C'est aussi cette bizarrerie qui explique le fonctionnement étrange de l'accord obtenu avec Google. En 2005, l'AFP avait porté plainte contre Google, accusant Google News de reprendre des dépêches et des images de l'AFP (via les reprises sur d'autres sites de journaux abonnés à l'AFP).

Résultat : un accord deux ans plus tard qui fait que les dépêches AFP sont aujourd'hui reprises sur un système de pages hébergées Google News (comme ici par exemple). Et le moteur de recherche indemnise l'AFP pour une somme qui « ne change pas les contours du compte d'exploitation de l'AFP ». Autrement dit des clopinettes.

Malgré l'accord, ces dépêches apparaissent rarement parmi les premiers liens fournis sur Google News. « On ne fait rien pour être bien référencé », confirme Pierre Louette. Effectivement, si les dépêches AFP étaient trop visibles sur Google, elles pourraient détourner des lecteurs des sites d'information de médias clients de l'agence.

Mis à jour le 02/12/2009 à 11h34, Vincent Bolloré parlait d'AP et non de l'AFP. (C'est fou comme une lettre peut suffire à changer la portée d'une anecdote.)

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  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 11h11 le 02/12/2009
    • Internaute
      oiseau

    Je crois que le sieur Vincent Bolloré a quatre enfants. S'est-il rendu compte qu'eux aussi, « Ca coûte beaucoup, [et] ça rapporte rien » ? ; -)

    Plus sérieusement, concernant les agences de presse, que ce soit l'afp ou l'ap, la chasse aux pilleurs est ouverte.

    Bien sûr, pour le lecteur commun, le problème est plutôt invisible puisqu'il est en amont des médias. Il n'en reste pas moins que si des gens se casse la tête professionnellement à construire et chercher une information, ces personnes sont en droit d'en avoir une rétribution si quelqu'un d'autre utilise leur travail. Ce point de vue est tout à fait légitime. On ne va pas dans le jardin du voisin pour lui prendre ses fraises sous prétexte qu'il y a des fraises sauvages dans la nature.

    Restent deux problèmes.

    -1- Comment être sûr qu'il y ait pillage ? Internet relie des gens de tous les horizons, des spécialistes comme des passionnés. Une personne peut alors très bien avoir fait le même travail de recherche que l'afp et, donc, présenter la même information.

    -2- Il n'y a plus de maréchaux ferrant, simplement parce qu'on n'en a plus besoin. A l'heure des blogs, des sites personnels, des sites professionnels, etc... l'information ne passe plus nécessairement par des agences de presse. Ces dernières n'ont plus le monopole de l'information. Au lieu de crier au pillage pour ramasser des miettes et survivre, ne vaudrait-il pas mieux pour elles de chercher à évoluer ?

  • Guillemette Faure
    Guillemette Faure répond à Tita
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 11h42 le 02/12/2009

    Reste un souci : l'info coûte plus cher à produire qu'à distribuer. Si l'AFP « évolue » comme vous dites, qui continuera à produire de l'information ?

  • jck
    jck répond à Tita
    • Posté à 12h33 le 02/12/2009
    • Internaute

    Un autre point de vue lui aussi légitime :
    Vu que nous, le public, payons l'AFP 110 millions d'euros avec nos impôts il ne me semble pas totalement illogique qu'on ait le droit d'y accéder gratuitement.

  • Le-Hurleur
    Le-Hurleur répond à MichelK
    Manutention-Artiste musicien
    • Posté à 12h49 le 02/12/2009
    • Internaute
      Manutention-Artiste musicien

    Les arguments contre Hadopi ne sont pas les mêmes. Ce n'est pas le même sujet. Et plusieurs solution existent pour rémunérer les artistes et producteurs dont les oeuvres sont distribuées sur internet. La license globale est une bonne piste.
    Une redistribution financière pourrait se faire sur le même modèle avec l'information. Les sources seraient mieux rémunérées que les réseaux de diffusion, au pourcentage de « pillage ». Après, je ne suis vraiment pas un bon économiste, mais je pense que ce sont des pistes.

  • Beaubo
    • Posté à 14h06 le 02/12/2009

    « Si l'AFP “évolue” comme vous dites, qui continuera à produire de l'information ? »

    ...D'autant que bien souvent la presse, gratuite notamment, se contente de retranscrire bêtement les dépêches AFP et autres sans aucune analyse.

  • eden-saga.com
    eden-saga.com répond à Tita
    • Posté à 14h07 le 02/12/2009

    De nos jours, beaucoup de journalistes sans boulot sont obligés de mettre des articles en ligne, sans rémunération. Si encore les journalistes rémunérés étaient les meilleurs ! Votre point de vue : « ces personnes sont en droit d'en avoir une rétribution si quelqu'un d'autre utilise leur travail » fait écho à la grosse querelle des droits d'auteur et la mauvaise solution Hadopi. Les artistes peintres, eux, ne touchent jamais de droits d'auteur. Ils vendent leur oeuvre une première fois, et puis basta, en général c'est le marchand d'art qui gagne dessus. Ça pose la question autrement : ce système basé sur « la juste rémunération » touche à son terme. Les innombrables bénévoles de ce pays en sont la preuve. Et la générosité des Français. A quand la fin du fric ? Bientôt. Juste après la fin de la peur.
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  • OziOzon
    • Posté à 17h24 le 02/12/2009

    ce que ne dit pas l'article, c'est qu'une entreprise dans un secteur en plein changement a besoin d'agilité et de flexibilité pour s'en sortir. Et de ce côté là, c'est pas gagné !
    Les syndicalistes et certains salariés bloquent toutes les reformes depuis des lustres. Mais évidemment ils ne le clament pas sous les toits.
    L AFP et l'Imprimerie Nationale, mêmes combats et mêmes dégats.

  • offtheroadagain
    • Posté à 17h34 le 02/12/2009

    Sans l'AFP on se demande ce que serait l'information y compris sur le net. Toutes les rédactions on leur fil AFP et sans celui ci, nos contenus seraient bien plus pauvres. Car ce qui fait le force de l'agence c'est son réseau de correspondants et d'informateurs, aucun autre organe de presse n'est en mesure d'assurer au quotidien une couverture pareille, en France et à l'étranger. Il est donc normal que nous payons pour que les organismes d'état aient accès à ces sources sans lesquelles elles auraient sans doute beaucoup plus de mal à assurer leurs missions. Par ailleurs si il est vrai que le fil coute cher et que les abonnés institutionnels, quotidiens, hebdos, TV, radios etc ... ne souhaitent pas voir s'ouvrir les abonnements à un public plus large, c'est sans doute là que se trouve la vraie source de revenus possibles pour l'agence. A titre personnel, je m'abonnerais volontiers a l'AFP, alors que les propositions actuelles du net si intéressantes soit elles ne peuvent rivaliser en terme qualitatif et d'étendue des contenus, étranger, économie, politique, info générale, sports et j'en passe. Elle offre également, un fil en continu avec des alertes sonores qui permettent de suivre une information au fur et a mesure de son évolution. . Les meilleurs journalistes du monde ont quotidiennement recours aux agences, ils ne pourraient s'en passer. C'est un outil indispensable dans une démocratie digne de ce nom. Y porter atteinte avec des opérateurs et des actionnaires privés serait un nouveau mauvais coup pour la liberté d'informer sans entraves, avec un minimum de pressions.

  • jck
    jck répond à Beaubo
    • Posté à 08h20 le 03/12/2009
    • Internaute

    Ce système économique est totalement hypocrite. Si les 110 millions représentaient le coût des abonnements de « quelque centaines de personnes » ils résilieraient et s'abonnerait au Monde à 6€/personne (avec les dépêche afp gratos en prime)
    évidemment les 110 millions représentent simplement le financement public dont l'AFP ne peut évidemment pas se passer.
    Je suis pour que le financement soit entièrement public et utilisable par tous.

  • Redab
    • Posté à 09h17 le 03/12/2009
    • Internaute

    Je vous remercie de votre article même si sa lecture me met dans une position inconfortable, de même que celle des commentaires. M. VB ne veut pas investir dans l'AP, n'est pas une info : mais qu'il tourne en dérision cette éventualité en dit long sur la connivence des hauts responsables de ce pays de se gausser avec des raisonnements ultra-simplistes qu'ils partagent : le secteur de l'information est avec Internet devenu sans intérêt. Lamentable erreur stratégique comme Google le montre, comme Microsoft s'en mord les doigts de ne pas l'avoir compris à temps. Voulez vous encore laissez tomber ce travail de qualité, à la française, pour vous apercevoir quand il sera trop tard et refait par d'autres, que c'était la bonne piste, y compris financièrement ! ! C'est navrant, terriblement navrant autant de gachis et d'irreponsabilité. Visiblement le PDG de l'AFP a un autre courage. Mieux vaudrait être informé de comment l'AFP s'y prend pour surmonter les défis, pour qu'au moins l'AFP puisse avoir de vrais soutiens de personnes averties et conséquentes.