Tribune 18/11/2009 à 11h14

Immobilier : les affaires (et les coups bas) reprennent

La triste vie d'un agent immobilier"
Ninon Ingrid | La triste vie d'un agent immobilier


Panneaux d'agences immobilières signalant des biens à vendre à Marseille en 2008 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

Alors que la valse illicite des étiquettes avait cessé depuis quelques mois, certaines agences immobilières la remettent au goût du jour avec une vigueur inconnue. Elles n'hésitent plus, depuis septembre, à baisser arbitrairement le prix affiché sur leurs publicités (sans avertir les propriétaires bien sûr ! ), afin d'attirer le chaland.

Sur le site immobilier le plus consulté, SeLoger.com, les biens sont affichés par ordre croissant de prix. Le prix est donc un élément stratégique qui permet de classer les annonces entre elles. Une même maison, confiée à plusieurs agences, apparaîtra plusieurs fois sur le site mais l'annonce affichant le prix le plus bas (même d'un euro ! ) apparaîtra avant les autres dans les résultats.

5 000 euros de moins en cinq jours

Exemple : j'ai constaté que le prix d'un appartement, mis à la vente 300 000 euros dans mon agence (le mandat de vente dûment signé faisant foi), descendait de jour en jour du fait de la concurrence que les autres agences se livrent entre elles sur SeLoger.com.

Lundi, l'agence A baisse le prix à 299 000 euros. Mardi, l'agence B, découvrant le subterfuge, affiche le même appartement à 298 000 euros. Mercredi, l'agence C s'en mêle et décide de ne pas respecter, elle non plus, les termes contractuels du mandat. Elle baisse le prix à 297 000 euros.

Jeudi, l'agence A, initiatrice du mouvement, s'aperçoit que ses concurrents sont entrés dans la danse et hop, corrige le prix à 295 000 euros. Voilà comment un appartement a perdu artificiellement, en cinq jours, 5 000 euros de manière illégale, au nez et à la barbe des propriétaires.

Heureusement pour les professionnels, peu de propriétaires contrôlent les annonces. Généralement, ils vérifient au début de la commercialisation que l'annonce est en ligne, puis ils ne consultent quasiment plus les sites. Si un propriétaire s'aperçoit par malchance des modifications de prix, il suffira de répondre :

« C'est une erreur de saisie de la stagiaire, nous allons corriger immédiatement... »

Les acquéreurs se réjouissent (je les comprends), mais ils sont bien les seuls ! En ce qui me concerne, ces pratiques sont catastrophiques : 50% de mes biens sont affichés plus chers que ceux de mes concurrents. Pas en raison d'un problème de barème d'honoraires (les agences s'alignent entre elles), mais parce qu'ils attendent que je publie mon annonce, pour afficher 1 000 euros de moins.

Afficher un bien à la vente à un prix différent de celui du mandat est formellement interdit par la loi Hoguet (sauf si un avenant écrit correctif est signé par les propriétaires au préalable). En cas de contrôle inopiné de la DGCCRF, le responsable de l'agence écope au mieux d'une amende et, au pire, perd sa carte professionnelle.

Tout est bon pour attirer le client et vendre ! En respectant la loi, je pâtis d'une forte concurrence déloyale de la part de certaines agences qui ne s'émeuvent absolument pas de ces pratiques, puisque « tout le monde le fait ». L'idiot est bien celui qui ne le fait pas. Le système pousse au crime.

Pas de « dumping » sur les honoraires

Certains « confrères » n'hésitent pas non plus à télécharger les photos les plus alléchantes des agences concurrentes (dont parfois les miennes). Imaginez-vous, quel gain de temps : pas la peine de prendre des photos soi-même, ni de passer du temps à les recadrer pour les rendre attrayantes...

Il suffit de choisir le concurrent qui travaille le mieux et fait les plus belles photos, les « piquer » d'un clic droit de souris, puis afficher 1 000 euros de moins qu'elle. L'internaute viendra tout de suite vers cette agence apparemment très professionnelle, alors qu'elle n'a même pas pris le temps de photographier le bien et ne respecte pas le prix prévu par le mandat de vente.

En dehors des agences honnêtes, les grands perdants sont les propriétaires vendeurs. Lorsqu'un appartement est affiché 295 000 euros dans une agence, 296 000 dans une autre, 297 000 dans une troisième, 300 000 dans une quatrième, l'impression donnée à l'internaute est désastreuse. Le bien semble « traîner » sur le marché, alors que, dans certains cas, il est à la vente depuis seulement cinq jours.

Même si l'agence qui affiche le bien au prix du mandat amène par le plus grand des hasards un visiteur masochiste (qui a choisi, en dépit du bon sens, de faire travailler le professionnel le plus cher), le nouveau prix de référence en vue d'une négociation ne sera plus 300 000 euros, mais bien les 295 000 euros annoncés sur le web.

L'agence coupable de « dumping » publicitaire ne pratiquera pourtant pas de « dumping » sur ses honoraires. A l'heure de l'offre, l'acquéreur calculera la remise demandée à partir des 295 000 euros affichés. L'agence exigera, elle, son pourcentage habituel. Les 5 000 euros évaporés resteront à la charge seule des vendeurs.

Si les propriétaires surveillaient plus le travail des agences et n'hésitaient pas à stopper les mandats de celles qui ne respectent pas les contrats, les choses seraient peut-être différentes. Pourtant, rares sont ceux qui cessent leur collaboration pour ce motif.

Ils sont bien plus nombreux à congédier les agences lorsque ces dernières n'amènent pas suffisamment de visites. Et quelles sont les recettes miracles pour multiplier les visites ? Facile : être artificiellement moins cher que les autres sur le Web !

Les vendeurs souhaitent que les agences vendent à tout prix ? Ils seront servis, à leur propre détriment. On n'a que le système qu'on mérite...

Photo : panneaux d'agences immobilières signalant des biens à vendre à Marseille en 2008 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

Publié initialement sur
La triste vie d'un agent immobilier
  • 40038 visites
  • 82 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Tyb
    Tyb
    • Posté à 11h28 le 18/11/2009

    C'est marrant parce que ce que vous décrivez est parfaitement vrai... à une nuance près : quand je me connecte sur les sites d'immobilier je vois effectivement ces 5/6 annonces pour le même appart... depuis plus de 4 mois. Et ceci pour des dizaines d'appart à première vue très bien qui sont tous en vente depuis des mois.

    Ca me rappelle ce petit « ajustement » des agences autour de chez moi : ne plus afficher la superficie des appartements, oh tiens comme c'est bizarre...

    Le titre mérite donc un petite correction : Les coups bas reprennent, les affaires pas encore...

    Et on peut encore chipoter en doutant vraiment que les coups bas aient jamais vraiment cessé.

    De toute façon dans la liste des parasites nuisibles, l'agent immobilier n'est pas très loin derrière le banquier !

  • aartaud
    aartaud
    lambda
    • Posté à 11h33 le 18/11/2009
    • Internaute
      lambda

    Pardonnez-moi mais j'ai du mal à pleurer ! Si les prix n'étaient pas si inabordables au départ (je parle à Paris) ce genre de pratique serait peut-être moins fréquente.

  • theshadedcucumber
    • Posté à 11h35 le 18/11/2009

    Article très intéressant ! J'ignorais ces pratiques d'agences immobilières peu scrupuleuses, et je ferais attention le jour où je mettrais en vente ma maison.

    La diminution du prix pourrait se comprendre si elle se traduisait par une diminution d'égal montant des honoraires... mais uniquement dans ce cas !

  • Olif _archipolak
    • Posté à 11h56 le 18/11/2009

    Ben zut alors ! Ya des agents immobiliers malhonnetes ?
    Si c'est comme ca, j'achete plus d'appartements alors...

  • xaxa
    xaxa répond à theshadedcucumber
    • Posté à 17h50 le 18/11/2009
    • Internaute

    « Ils ne doivent pas modifier cette offre, car c'est justement fausser la concurrence, illégalement. »

    Un petit flou existe tout de meme.

    Le prix de vente d'un logement inclus une commission d'agence qui est libre.

    Il y a 2 cas dans lesquels l'agence peut envisager une modification du prix « de vente » :
    - le mandat de vente précise que les frais sont à la charge de l'acquéreur. C'est rare, mais parfaitement légal. Dans ce cas, le prix de vente du vendeur est techniquement le « net vendeur », l'agence a alors parfaitement le droit de diminuer ses honoraires libres sans consentement du vendeur puisque le prix net vendeur n'est pas impacté. (Cf DGCCRF)
    - le mandat précise un montant brut vendeur, et le vendeur rétrocède la commission après la vente. C'est le cas normal. Dans ce cas, théoriquement, le prix de vente étant figé par le mandat, il n'est pas modifiable, sauf accord du vendeur.

    Néanmoins, les tribunaux sont moins formels que ca. Souvent, ils estiment que tant que le net vendeur ne varie pas, il n'y a pas d'infractions.

    J'ei en tête un cas simple : un vendeur met en vente son produit dans 2 agences, qui affichent un tarif différent, ce qui est théoriquement illégal. L'agence qui a dénoncé une concurrence déloyale (prix de vente différent) a perdu : la différence venant exclusivement des honoraires, le vendeur ne peut être tenu responsable de cette différence. Alors même que les deux mandats portent sur des montants différents !

    Cela induit qu'il est théoriquement possible pour une agence de négocier en live ses honoraires, tant qu'elle n'impacte pas le net vendeur (ce qui est en gros logique puisque le vendeur n'est alors pas lésé).

    Enfin, il existe un mandat dit de négociation, qui laisse toute liberté à l'agence de négocier le prix de vente ... sous condition de respecter le devoir de conseil du professionnel. Autant que je sache, seuls les administrateurs de bien utilisent ce type de mandat.

    Dernière chose : si vous vendez votre bien via plusieurs agences, n'oubliez pas que toute baisse accordée à l'une doit être accordées aux autres.

  • zecite
    • Posté à 00h05 le 19/11/2009

    Quid de la triste vie d'un acheteur potentiel ?

    Cherchant un appartement depuis 1 an à Paris, je suis sidéré par l'absence de professionnalisme des vendeurs :
    - très difficiles à joindre par email, les vendeurs rappellent systématiquement par téléphone, et souvent donnent des informations approximatives ou contradictoires
    - obtenir un dossier sérieux avec le plan de l'appartement, le diagnostic énergétique, les charges et les derniers PVs d'assemblée tient de l'exploit (par ailleurs l'agence explique que le métrage carrez sera fait après la promesse - quid en cas de contestation ? - que le diagnostic énergétique ne sert à rien alors qu'il est décisif dans mon choix)
    - peu de suivi et absence de réponse aux questions de l'acheteur (par exemple sur la présence d'un local à vélo, la réelle propriété d'un jardin à jouissance partagé...).

    Peut-être faudrait-il profiter de la crise pour professionnaliser l'activité et la rendre transparente ?

    Dans la même période, j'ai cherché également un appartement pour faire du locatif sur Grenoble : j'ai contacté plusieurs agences qui m'ont toutes donné des dossiers complets, fait une proposition et acheté en moins de 3 mois.

    Et votre premier motif d'insatisfaction est sur le fait que les prix baissent ?