Temoignage 16/11/2009 à 18h55

Enlisement en Afghanistan : le récit cash d'un expert français

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Repas de Noël pour les soldats américains de la base de Bagram en 2006 (Omar Sobhani/Reuters)

Au moment où Barack Obama hésite à envoyer de nouvelles troupes en Afghanistan, voici une étude française qui va doucher les espoirs placés par les dirigeants occidentaux de voir les Afghans prendre le relais dans le combat contre les talibans (l'« afghanisation“de la guerre).

Michel Goya, un expert de l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire (Irsem), dépendant du ministère de la Défense, est allé à Kaboul en octobre pour donner des cours devant des officiers afghans, et suivre avec eux un stage de contre-insurrection organisé par les Américains.

Il publie ses ‘Impressions de Kaboul’, repérées par Jean Guisnel sur son blog ‘Défense ouverte’ et qui ‘n'engagent que leur auteur’, dans la lettre électronique de l'Irsem. Ce qu'il décrit permet de mieux comprendre pourquoi la Force internationale d'assistance à la sécurité (Fias) est en train, sinon de perdre cette guerre, en tout cas de ne pas la gagner.

‘Une machine qui tourne sur elle-même’

Les premières descriptions donnent l'ambiance :

‘La coalition apparaît comme une immense machine tournant un peu sur elle-même et souvent pour elle-même, en marge de la société afghane. Le QG de la Fias (2000 personnes) et les différentes bases de Kaboul forment un archipel fermé sur l'immense majorité de la population.

Les membres de la Coalition se déplacent en véhicules de base en base comme de petits corps étrangers, blindés et armés. (...)

Prendre ses repas dans la base américaine Phoenix est surréaliste par l'abondance de produits offerts, presque tous importés des Etats-Unis, et ses coûteux écrans plats diffusant en boucle les émissions de la chaîne des forces armées américaines (deux tiers de sport et un tiers de slogans sur la fierté d'être soldat, l'hygiène ou la lutte contre le harcèlement sexuel), univers aseptisé dont les Afghans sont absents, sauf pour le nettoyer.

Outre son caractère égoïste, cet archipel a le défaut d'être associé, dans les esprits afghans, à une administration locale corrompue, d'être multinational, avec ce que cela suppose comme complexité organisationnelle, et d'être sous domination d'une culture militaire américaine peu adaptée à ce type de conflit.’

Plus troublant, Michel Goya évoque aussi les élèves officiers de l'armée afghane qu'il a croisés :

‘Les stagiaires sont majoritairement originaires de Kaboul et ne demandent qu'à y rester, quitte à acheter leur poste.

Le facteur ethnique est également omniprésent et intervient dans toutes les décisions ou presque (j'ai vu des stagiaires pashtounes se plaindre de recevoir des calculatrices plus petites que celles données aux Hazaras).

On se retrouve ainsi avec un décalage important entre le corps des officiers formé à Kaboul et celui qui combat sur le terrain.’

‘On ne permet pas aux Afghans de combattre à leur manière’

Le chercheur fait observer que les Afghans sont des guerriers nés, mais qu'en passant dans le moule d'une armée façonnée à l'occidentale, ils perdent tous leurs moyens et leur motivation :

‘On ne permet pas aux Afghans de combattre à leur manière, en petites bandes très agressives (...) tout en ayant du mal à les faire manoeuvrer à l'occidentale.’

On est donc en droit de s'interroger sur la réalisation du programme de multiplication par deux, voire trois, de l'armée afghane, demandé par le général McChrystal.”

La situation est encore plus critique dès qu'on touche aux soldes des soldats afghans, sujet sensible. Le coût de cette guerre est d'ailleurs disproportionné face à l'enjeu des soldes : une seule mission, sans tir, d'un chasseur-bombardier moderne équivaut presque en moyenne à la solde mensuelle d'un bataillon afghan, précise-t-il.

Le chercheur ajoute :

“Il suffirait probablement de doubler la solde des militaires afghans (soit environ 200 à 300 millions de dollars par an, dans une guerre qui en coûte plus d'un milliard par semaine aux seuls contribuables américains) pour, d'une part, diminuer sensiblement le taux de désertion et d'autre part attirer les guerriers qui se vendent au plus offrant.”

Reminiscences du Vietnam

Le chercheur français critique vertement les méthodes américaines qui, “guère différentes de l'époque de la guerre du Vietnam” :

“Au sein d'une culture afghane féodale, guerrière et mystique, cette puissance de feu écrasante est comme un Midas qui transforme en héros ceux qui s'opposent à elle, en martyr ceux qui en sont victimes et en vengeurs les proches de ces martyrs.

Inversement, ceux qui se protègent derrière elle et refusent le combat rapproché apparaissent comme des lâches.”

Sa conclusion :

“Il faut être conscient que cette guerre sera longue et difficile, mais qu'elle est gagnable ne serait-ce que parce que les talibans sont largement détestés.

Au niveau stratégique, tous les officiers afghans rencontrés [considèrent] que l'action militaire comme continuation d'une politique corrompue ne peut qu'être corrompue elle-même. Tous réclament donc une action ferme de la coalition sur l'administration.

Le deuxième pilier de la victoire viendrait selon eux de l'arrêt total du soutien pakistanais aux mouvements rebelles. Ces deux conditions (considérables) réunies, il serait alors, toujours selon eux, facile de soumettre ou rallier les mouvements nationaux.”

Cette note sans caractère officiel d'un expert rattaché à un organisme du ministère de la Défense donne la mesure des défis très particuliers de cette guerre, dont Barack Obama a fait “sa” guerre.

On y voit des difficultés généralement cachées derrière le vernis des discours officiels. Des difficultés qui ne seront sans doute pas résolues par les milliers d'hommes que réclame à Barack Obama le général McChrystal.

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  • umff
    • Posté à 20h20 le 16/11/2009

    il y a des officiers qui sont conscient des réformes à faire, mais le pentagone est un gros paquebot qu'il est difficile de déplacer, c'est comme partout les conservateurs et les réformistes sont dans un rapport de force. L'inertie des changements dans la stratégie de l'armée est très lente. De plus la politique politicienne rentre aussi en compte il n'y a pas que le coté militaire.

  • Anonyme

    Michel Goya est parti du 5 au 15 octobre pour ses conférences.
    Ces dix jours ont pu lui permettre de valider les infos qui circulent officieusement.
    On sait par exemple depuis longtemps que l'entraînement des Afghans a été entièrement calqué sur le modèle des Etatsuniens sans tenir compte des différences morphologiques. La vie sur base, le mode de pensée, les supports de cours, sont totalement inadaptés aux comportements afghans.
    Comme le dit Michel Goya : « On ne permet pas aux afghans de combattre à leur manière », alors que ce sont d'excellents combattants quand ils utilisent leurs techniques. Il précise également que beaucoup abandonnent : « Et encore, les officiers désertent-ils peu par rapport aux sous-officiers et militaires du rang (3% contre respectivement 12% et 34 % ! ). »
    Le passage concernant la « médiocrité tactique » américaine qui n'a pas évolué depuis le Vietnam me semble le plus explicite.

    Dire qu'aujourd'hui même, 150 gendarmes français doivent embarquer pour l'Afghanistan dans le cadre d'une mission à haut risque d'une durée de six mois, former et accompagner sur le terrain, dans les villages et sur les marchés, la police afghane : POMLT (Police Operational Mentoring and Liaison Team).

     ; -)) Ps pour Mauser : ces gendarmes partent avec le fusil allemand Heckler.Koch HK G36, en remplacement du Famas jugé peu adapté.
    Lien

  • General Subverciòn
    • Posté à 20h52 le 16/11/2009

    Ben ouais mais en même temps,si les armées occidentales faisaient tout comme il dit Monsieur l'expert (qui a quand même un point de vue très réaliste et objectif de la situation),comment Alliburton,Blackwater et consorts pourraient-ils continuer à se faire des couilles en platine sur le dos des contribuables occidentaux s'ils ne fournissaient plus toute la logistique guerrière nécessaire à ce genre d'entreprise ?
    c'est un peu comme quand on s'étonne de voir des pays comme la Suisse ou la France. exporter du matériel de guerre et que vous leur demandez si ça ne leur pose pas un problème sur le plan moral,ils vous répondent sans vergogne qu'à partir ou ça favorise l'économie à l'export et que ça crée de l'emploi,la morale est sauve...les Afghans apprécient surement aussi le fait qu'on leur reproche la corruption galopante chez eux,mais peut-être qu'on devrait balayer devant nos portes en regardant les mœurs de nos dirigeants hypocrites et de leurs bailleurs de fonds avant de juger un peuple qui a 30 ans de guerre derrière lui mais qu'on continue à massacrer au nom de nôtre morale soi-disant bien pensante...

  • lancetre
    • Posté à 00h00 le 17/11/2009
    • Internaute

    Très intéressant article.

    Mais pauvre Pierre Haski, qui nous entretient de l'Afghanistan, alors que ce qui passionne les riverains, manifestement, c'est la fessée ! 22 réactions seulement, à minuit, sur ce sujet...Contre 600 de plus sur la proposition de loi d'Edvige Antier !

    Le schéma décrit n'est pas nouveau : c'est celui de toutes les guerres coloniales.

    Les parallèles avec le Vietnam ou l'Algérie, notamment, sont frappants.

    Ce qui est étonnant, c'est l'incapacité des états-majors à tirer la moindre leçon de l'histoire, et leur obstination à répéter toujours les mêmes erreurs.

  • caro
    caro répond à lancetre
    délinquante avérée
    • Posté à 00h40 le 17/11/2009
    • Internaute
      délinquante avérée

    Entièrement d'accord avec votre remarque sur le buzz de l'article sur la fessée. Pourtant, on pourrait relier les 2 articles :
    - est-ce que, lorsque les militaires rentrent chez eux, ils sont partisans des fessées à leurs enfants ?
    - est-ce pour éviter de donner la fessée à leurs enfants qu'ils se sont engagés ?
    - est-ce que les militaires sont des enfants maltraités qui se « vengent » sur l'ennemi ?

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 00h54 le 17/11/2009
    • Internaute
      délinquante avérée

    Je me demande bien comment les armées engagées en Afghanistan vont bien pouvoir en partir ! comme au Vietnam ? comme les Français en Algérie ? en laissant en plan les pays qu'ils ont mis à feu et à sang pendant des années ?

    Aucune victoire possible, effectivement, tant que les états occidentaux se considèreront comme LE modèle économique, sociétal et feront passer leur volonté de mainmise sur les richesses pétrolières ou minières avant le développement des populations autochtones.

    L'Histoire ne se répète pas, elle bégaye.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 15h04 le 17/11/2009
    • Internaute
      Now future & karpe diem

    Ce qui me tue, c'est que même des types comme ça, avec toute l'attention et la crédibilité qu'ils ont dans le système militaire, ne sont pas écoutés.
    Pourtant pas besoin d'avoir le CV de ce mec pour comprendre que balancer des bombes en fermant les yeux est nettement moins efficaces que de financer et former correctement les structures militaires et civiles.

    Et le pire, c'est que ces cons sont en train de perdre même la guerre idéologique, pourtant on ne peut pas dire que ce soit bien compliqué, on ne cherche pas qui est le plus gentil entre les fascos et les cocos, il s'agit de putains de talibans, une des pires bandes de bâtards qui soient en ce début de siècle.
    Mais on en arrive à voir en Occident des gens plus ou moins éduqués prendre la défense de types dont le passe temps est de flinguer les femmes, les colombes et la musique !

    Quoi que cela peut déboucher sur une autre solution pour résoudre ce conflit. On construit un grand mur tout autour du pays, on laisse les talibans talibaniser, on sort de là tout ceux qui les aiment pas et on se fait un plaisir d'y envoyer ensuite tout ceux qui sont tellement partisan des barbus.