A la une 02/11/2009 à 15h13

Afghanistan : pas de deuxième tour pour l'encombrant Karzaï

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Le retrait de son rival et les révélations sur son frère fragilisent la position du Président. Et par ricochet des Etats-Unis.


Hamid Karzaï ce lundi 2 novembre à Kaboul (Ahmad Masood / Reuters)

John Burns, le plus expérimenté des correspondants de guerre du New York Times, en a vu d'autres. Mais, comme beaucoup de ses lecteurs, il a été frappé par le choc de deux informations sur l'Afghanistan la semaine dernière, qui montrent l'ampleur des contradictions dans lesquelles sont empêtrés les Etats-Unis et leurs alliés, et dont l'annulation, lundi, du deuxième tour de la présidentielle afghane est le symbole le plus voyant.

Une bonne partie de ce débat tourne en effet autour de la personnalité du président Hamid Karzaï et de son entourage. L'annulation du deuxième tour de l'élection a été décrétée par la Commission électorale en raison du désistement du candidat arrivé second au premier tour, Abdullah Abdullah, qui s'est retiré après avoir dénoncé les fraudes commises par le camp du Président. Resté seul en lice, ce dernier est donc élu d'office, mais, de toute évidence, mal élu.

Mercredi, le New York Times révélait que Ahmed Wali Karzaï, le frère du Président, fortement soupçonné d'être impliqué dans le trafic d'opium dans le sud de l'Afghanistan, était payé par la CIA depuis des années pour services rendus. Un héritage pourri de plus laissé par l'administration Bush.

Le lendemain, on a pu voir le président Barack Obama accueillir de manière sombre et solennelle 18 cercueils recouverts du drapeau américain, sortis d'un avion cargo C-17 en provenance d'Afghanistan, dont les corps de trois membres de l'Agence américaine de lutte contre la drogue tués dans le sud-ouest de l'Afghanistan.

Au total, 56 Américains ont été tués au cours du mois d'octobre, le mois le plus meurtrier pour les Etats-Unis depuis le début de cette guerre d'Afghanistan lancée fin 2001.

Les mauvais choix des Etats-Unis

Le choc de ces deux images est clair : les Etats-Unis ont-ils une nouvelle fois choisi les mauvais alliés pour mener une guerre ingagnable, envoyant des soldats lutter contre la production et le trafic d'opium quand la CIA paye, pour d'autres raisons, un homme sur lequel pèsent de forts soupçons d'avoir partie liée avec ce même trafic ?

La question a son importance au moment où Barack Obama s'apprête à prendre une décision sur la demande du général McCrhystal, le chef du contingent américain en Afghanistan, déjà fort de 100 000 hommes, de lui envoyer des dizaines de milliers de soldats en renfort. Obama consulte intensément depuis plusieurs jours, dans un contexte dans lequel il n'y a que de mauvais scénarios.

Face à ces deux images opposées, John Burns, reporter vétéran de toutes les guerres des trente dernières années, évoque sur son blog du New York Times quelques alliances peu opportunes des Etats-Unis, à commencer, évidemment, par celle du régime corrompu de Saïgon pendant la guerre du Vietnam.

Mais il rappelle aussi, comme le faisait récemment sur Rue89 le journaliste Charles Enderlin à propos de son livre « Le grand aveuglement », comment les Etats-Unis, pendant la guerre antisoviétique, ont soutenu les tendances les plus dures de la résistance afghane, aux dépens d'hommes plus « fréquentables » comme le commandant Massoud.

Les Etats-Unis ont ainsi financé et équipé Gulbuddin Hekmatyar et son Hezb-i-islami, très actifs contre l'armée rouge, mais ensuite ralliés aux talibans et que les Etats-Unis considèrent comme responsable de la fuite de Ben Laden fin 2001...

Karzaï tenu à distance, mais incontournable

Cette question des alliances est au centre des incertitudes stratégiques américaines. Hamid Karzaï était en ligne directe avec George Bush à la Maison Blanche, mais est aujourd'hui tenu à distance par Barack Obama. Ce dernier se retrouve toutefois coincé avec cet allié encombrant de Kaboul, alors que toute la stratégie américaine repose sur l'« afghanisation » de la guerre et la formation d'une armée nationale capable de prendre le relais de l'Otan.

Ces questions font l'objet de lourds débats à Washington. Mais silence radio à Paris, où Nicolas Sarkozy s'était félicité dans un discours de la bonne tenue des élections afghanes, et fait en sorte que la guerre d'Afghanistan ne devienne pas un enjeu du débat public. On attend le message de félicitations de l'Elysée au président Karzaï pour sa réélection sans scrutin.

  • 6817 visites
  • 39 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 16h06 le 02/11/2009
    • Internaute
      yetiblog.org

    L'ARROSEUR ARROSÉ

    Dire que les forces de l'Empire ont organisé ce scrutin pour redorer leur blason singulièrement noirci.
    Et au final, quoi ? Un blason qui pue encore plus. Et un Empire de plus en plus embourbé.

  • christobal0094
    • Posté à 16h08 le 02/11/2009

    Je vous suis tres bien,

    mais je pense que l'ami Pierre Haski reste un peu en dessous de ses reelles apreciations de la situation.
    - le cache sexe de la democratisation est parti dans le vent
    - Obama aurait dut refuser l'heritage et partir d'Afghanistan immediatement. Mainteanant il est dans l'engrenage
    - la guerre contre l'opium nous rappele le VietNam et Air America la compagnie CIA.
    - l'afghanisation bien sur la Vietnamisation chere a Nixon.

    mais surtout les US, UE et autres n'arrivent pas a integrer le nouveau paradigme : de l'Iran a la Chine et a la Russie, les westerners n'ont plus grand chose a faire dans le coin.
    la Turquie commence a changer et a s'adapter, l'Irak sera reconstruit, l'Asie centrale, l'Asie du Sud et la Chine constitueront l'axe majeur economique, militaire et politique des annees 2020.

    on en est reste a l'Otan, au corps expeditionnaires, a la bonne conscience des colonisateurs et autres trompe-l'oeil.

  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 16h10 le 02/11/2009
    • Internaute
      ici et là

    Euh... Le but de cet article est il de nous dire que les USA financent souvent des « méchants »... ?

    Obama depuis son investiture a autorisé en moyenne 1 assassinat ciblé par semaine en Afghanistan et au Pakistan. L'élimination du chef pakistanais des talibans Meshud a nécessité pas moins de 15 ( ! ! ! ) attaques avant de tuer sa cible... Combien de femmes, d'enfants de civils victimes de ces attaques... ?

    Entre Gladio, la guerre civile guatémaltèque, les contras, les réseaux Ergenekkon, j'en passe et des meilleurs, les gouvernements américains se sont fait une spécialité de soutenir des personnes infréquentables et meurtrières. La France n'est pas en reste, mais là n'est pas le propos.

    Viktor Bout n'a t-il pas largement aidé les USA et leurs alliés, je ne parle même pas de ses activités illégales, mais celles très officielles de transport de troupes et de matériel en Afghanistan... ?

    On parle bcp des élections, il faudrait peut être remémorer aux gens la composition de l'assemblée afghane, 90% des députés sont des chefs de clans mafieux qui trempent dans tous les traffic et dont certains sont coupables de crimes contre l'humanité, mais ça ne gêne pas grand monde il faut croire... Je ne parle même pas des ministres...

    Instaurer une démocratie de modèle occidental dans un pays largement dirigé par un système clanique est tout simplement impossible, le président doit impérativement être pachtoune s'il veut être accepté, un tadjik ne réussirait pas à gouverner, et le président doit être issu d'une puissante famille.

  • Anonyme

    On peut comprendre que les admirateurs inconditionnels d'Obama tentent de lui trouver des excuses en évoquant « l'héritage de Bush » mais c'est un peu vite oublier que le sieur Obama s'est approprié cette guerre au début de son mandat.
    Cependant, à la vitesse qui semble être la sienne pour prendre des décisions importantes (cf. sa réponse à la demande de McChrystal) il n'est pas étonnant que dix mois se soient écoulés sans que les EU ébauchent la moindre solution de remplacement de Karzai.

    L'administration en place n'a pas soudain découvert qui était ce Karzai, sa famille et ses ministres. Rappelons quand même que Robert Gates est en charge du dossier depuis l'ère bushienne, sans parler du Pentagone dans son ensemble, du département d'Etat ou des agences de renseignement.
    Malgré tout, ce petit monde a laissé faire, sachant très bien quelle marionnette était en place. Ce qui pourrait indiquer éventuellement que cela arrange bien des calculs…

    Lorsque les EU choisissent un « correspondant » au plus haut niveau d'un état qu'ils désirent contrôler, ils s'arrangent pour que le personnage soit flexible et corrompu pour bénéficier de leviers de commande contre lui (b.a. ba de la manipulation). Qu'il soit reconnu ou non par les habitants du coin importe peu. Pouvoir le sortir et le rentrer selon leurs besoins, est tout ce qui les motive.

    Les termes « vietnamisation », « afghanisation », « irakisation » recouvrent un concept qui ne trompe plus grand monde. Ils tentent de faire croire aux peuples (envahis et envahisseurs) que la liberté a été apportée du moment que la police et l'armée locales vont être formées et responsables du pays. Belle arnaque, qui se résume dans une réplique d'un film de Costa-Gavras « Etat de siège » : « les politiciens passent, la police et l'armée restent ».
    Cette réplique était prononcée par Dan Mitrione, instructeur à École des Amériques (Escuela de las Américas) centre d'enseignement militaire créé en 1946 et géré par le département de la Défense. Elle est célèbre pour avoir enseigné aux militaires latino-américains les doctrines de contre-insurrection. Coups d'états et juntes sont les sous-produits de cette école.

  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 17h19 le 02/11/2009
    • Internaute
      ici et là

    Je souhaite juste citer Malalai Joya, parlementaire afghane et défenseur des droits de la femme qui a été suspendue de ses fonctions au sein du parlement afghan pour avoir vivement critiqué en 2007 les seigneurs de la guerre et les avoir comparés défavorablement, à l'occasion d'un entretien télévisé, à une étable d'animaux domestiques.

    « Le gouvernement américain a débarrassé l'Afghanistan du régime violent et ultra-réactionnaire des talibans mais plutôt que de se fier au peuple afghan, il nous a fait sauter de la marmite aux flammes et a choisi ses alliés parmi les criminels les plus retors et infâmes de l'Alliance du Nord. Une Alliance où grouillent les ennemis jurés de la démocratie et des droits de l'homme et dont les idées sont aussi noires, diaboliques et cruelles que celles des talibans.

    Pendant que les médias de l'Occident parlent de démocratie et de la libération de l'Afghanistan, l'Amérique et ses alliés criminalisent notre pays blessé, en font une terre où sévissent les guerres tribales et où le pouvoir appartient aux propriétaires de champs de pavots. »

    Elle a été menacée de mort et de viol par ces mêmes parlementaires en pleine session, et a été victime de plusieurs tentatives d'assassinats.