document 25/10/2009 à 18h04

Quand Israël pensait que les islamistes étaient ses alliés

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Charles Enderlin et un général israélien à une conférence de presse en novembre 2000 (Havakuk Levison/Reuters).

C'est l'histoire d'un « grand aveuglement » historique lourd de conséquences. Le journaliste Charles Enderlin raconte dans un nouveau livre l'histoire des liaisons dangereuses entre Israël et « l'irrésistible ascension de l'islam radical » palestinien : un fait connu, mais auquel il apporte des témoignages et des documents montrant comment l'Etat hébreu a laissé grandir son pire ennemi d'aujourd'hui. Edifiant.


Jaquette du « Grand aveuglement » de Charles Enderlin (DR).

Le principe est vieux comme le monde : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Depuis sa conquête des territoires palestiniens de Cisjordanie et de Gaza en juin 1967, Israël a initialement considéré que son ennemi principal était la mouvance nationaliste palestinienne sous toutes ses formes, nationaliste arabe classique à la manière de Yasser Arafat et du Fatah, ou néo-marxiste façon Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de George Habache.

Pour mieux s'opposer à ces mouvements regroupés au sein de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), les gouvernements successifs d'Israël et ses responsables militaires pourtant en première ligne sur le terrain de la confrontation, n'ont pas vu émerger le danger islamiste, et ont au contraire encouragé ce courant pour mieux diviser les Palestiniens et contrer les nationalistes.

Cette erreur a un prix lourd : Israël a conclu en 1993 un accord de reconnaissance réciproque avec Yasser Arafat et, malgré les échecs et les déboires du processus de paix, n'a jamais remis en cause cette relation ; Alors que le Hamas, aujourd'hui en contrôle de la bande de Gaza, n'a jamais accepté de reconnaître l'Etat hébreu dont il est devenu le principal ennemi, comme l'a montré la guerre de janvier dernier.

L'occupation fait le lit du Hamas

Conclusion de Charles Enderlin :

« Les décennies d'occupation ont fait le lit du Hamas. »

Pourquoi raconter cette histoire maintenant ? Charles Enderlin, correspondant de France2 à Jérusalem et auteur de plusieurs ouvrages aux occasions manquées de la paix au Proche Orient et aux impasses des processus de paix israélo-palestiniens, répond. (Ecouter le son)

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Pour être tout à fait honnête, l'erreur d'Israël est largement partagée dans le monde. Dans les années 70, nombreux ont été les régimes qui ont encouragé les forces religieuses pour s'opposer aux « marxistes », avant de réaliser qu'ils avaient permis la naissance d'ennemis implacables. Des campus marocains aux faubourgs du Caire et d'Islamabad, le scénario a été le même.

C'est en Afghanistan et au Pakistan que cette politique a été poussée à son paroxysme, avec l'appui de la CIA américaine aux courants islamistes les plus radicaux pour s'opposer à l'armée soviétique engagée au côté du régime de Kaboul. Pour voir apparaître, dans les années suivantes, des ennemis déterminés de l'Amérique, et en particulier Al Qaeda et Oussama Ben Laden. (Ecouter le son)

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Dans le cas d'Israël, Charles Enderlin montre bien que l'aveuglement ne fut pas total. Les quelques voix qui ont tenté d'alerter les responsables politiques ont été marginalisées et n'ont pas été prises au sérieux. A l'image de Avner Cohen, responsable des Affaires religieuses à Gaza pendant vingt ans, qui a mis en garde contre le radicalisme religieux du Cheikh Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas. Ou du général israélien Yitzhak Segev, gouverneur militaire de Gaza en 1979, qui tente d'alerter ses supérieurs sur le danger, sans être entendu. (Ecouter le son)

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Cette erreur historique est d'autant plus grave, du point de vue d'Israël, que, pour Charles Enderlin, l'hypothèse d'un accord de paix, un jour, entre l'Etat hébreu et le Hamas est irréaliste. (Ecouter le son)

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Le plus troublant, dans ce récit, est le parallélisme qu'établit Charles Enderlin entre « le grand aveuglement » d'Israël qui donne son titre au livre, et la montée du sentiment religieux en Israël, et l'émergence d'un courant de pensée « néosioniste » qui veut remettre la religion au coeur de l'identité de l'Etat hébreu. Religieux vs religieux ? Un scénario qui rend une solution pacifique plus insaisissable encore. Le livre ne répond pas à cette question, mais en fournit la trame inquiétante.

Le grand aveuglement - par Charles Enderlin - Albin Miche - 378 p. 20,90€.

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  • Anonyme

    Excellent livre que j'ai lu d'une traite.
    Lucide, précis, référencé, il doit permettre à chacun de se convaincre - enfin - qu'à force de jouer avec le feu, on se brûle. Erreur ou calcul le résultat est le même..

  • NELEPHANT
    • Posté à 19h13 le 25/10/2009
    • Internaute

    On peut retenir des propos d'Enderlin deux points :

    - Dès les années 70, les précurseurs du Hamas pratiquaient la takiya ( dissimulation) pour tromper les « kouffars »

    - La Charte du Hamas n'est pas purement réthorique, il faut la prendre au sériaux. Nous en avons une preuve dans la presse française au travers de l'interview qu'a donnée le porte-parole du Hamas à Gaza il y a 1O jours à Libé.

    Au temps pour ceux qui ici même écrivent qu'il faut passer outre cette charte, et que la non-reconnaissance d'Israel n'est que l'atout que le Hamas garde dans sa manche pour négocier.

    Négocier avec le Hamas ? Alors, « speak softly and carry a big stick......... »

  • Magog
    • Posté à 20h45 le 25/10/2009

    Et voilà le retour de Lifka et consorts. J'étais étonné que dès les premiers commentaires, Charles Enderlin ne soit pas cloué au pilori.
    Il a fallu attendre... un peu.
    Pour moi qui ai vu moult de ses reportages depuis de nombreuses années, j'ai vu effectivement ses positions passer d'une neutralité toute journalistique (mais n'est-elle pas une forme de lâcheté ? ), à un traitement du conflit moins déséquilibré, pour finir par se faire finalement vertement attaquer sur son professionnalisme.
    N'en déplaise à nos pro-israëliens habituels, je crois que la dure réalité du terrain et de cet horrible et meurtrier conflit d'occupation à déformé Charles Enderlin de la bonne manière, celle du journalisme engagé, dont le travail doit servir éclairer la brutale réalité dans un souci de justice.
    Merci Mr Enderlin de votre engagement, et je m'en vais de ce pas me procurer rapidement votre livre, tant pour soutenir votre travail que pour pouvoir croiser la plume avec les Lifka et consorts, et ajouter votre nom à cette liste honnie des « traîtres » : Shlomo Sand, Avraham Burg, J Street, Gideon Levy ...etc,etc.
    Ils finiront bien un jour par être les plus nombreux ? (mode optimiste ON)

  • thierry reboud
    • Posté à 21h57 le 25/10/2009
    • Internaute

    Je suis très surpris de l'assurance d'Enderlin sur l'absence de rencontres entre Israël et le Hamas, alors même qu'Israël et le Hamas conviennent mezzo voce qu'elles existent (à des niveaux relativement bas, mais tout de même), ne serait-ce que pour obtenir la libération de Shalit ou sur le sort des prisonniers.

    D'autre part, je ne suis pas vraiment convaincu par son raisonnement sur le double discours du Hamas : il existe bel et bien, certes, mais comment être certain que le discours à usage interne n'a pas vocation à maintenir l'enthousiasme militant quand le discours à usage externe serait celui qu'il faut prendre en compte ? Les deux hypothèses sont également valables, et je ne vois pas comment on peut trancher aussi nettement.

    Pour ma part, j'inclinerais plutôt à croire qu'Israël et le Hamas finiront par discuter parce que ni l'un ni l'autre n'ont le choix, et finalement c'est la meilleure raison.

    En effet, Israël a réussi au-delà de toute espérance à dévaluer le Fatah et le FPLP : il lui faudra donc bien, tôt ou tard, négocier avec ce qu'il aura en face de lui. C'est sûr que ça ne fera pas plaisir aux dirigeants israéliens qui devront s'y coller, mais ils pourront se consoler en considérant que ça ne fera pas plus plaisir aux islamistes qu'ils auront en face d'eux.

    Symétriquement, le Hamas ne peut pas sérieusement croire obtenir quoi que ce soit par la seule vertu ( ? ) des armes, tout comme ses dirigeants doivent savoir qu'ils seront lâchés par l'Iran ou tout autre parrain dès qu'ils ne rapporteront plus rien en termes politiques. Les dirigeants du Hamas, comme tous les dirigeants palestiniens avant eux, ne disposent que de leviers extrêmement contingents et pour eux c'est un peu la course contre la montre, c'est-à-dire savoir jusqu'où ils peuvent aller trop loin. Et s'ils ont beaucoup de défauts, je ne crois pas qu'ils soient stupides.

  • supprimé à la deande du riverain 14.01.10
    • Posté à 17h48 le 26/10/2009

    Aron disait que la politique étrangère est une affaire de truand : il faut parfois, dans les intérêts du moment, contracter une alliance objective avec celui qui n'est encore qu'un ennemi lointain contre le grand ennemi du temps présent. Toute action, tout choix, entraîne des conséquences positives et négatives. Et c'est pourquoi l'action politique nécessite parfois de dépasser la question morale, comme le disait déjà Weber au travers de ces catégories d'éthique de conviction et d'éthique de responsabilité.

    nous avons pu le voir avec l'exemple américain qui apporta un appui logistique a Ben Laden en Afghanistan (ce qui fait d'ailleurs dire a des gens bien naïfs que Laden est un allié américain et alimente la théorie conspirationniste) pendant la guerre des 1980's.

    l'exemple des alliances successives de la ligue arabe pour battre Israël constitue lui aussi un exemple de retombées négatives : alors même que l'effet recherché, au présent, était d'affaiblir l'Etat hébreux, les guerres ont permis de consolider Israël et de retarder la création d'un état plestinien. Un mal pour bien ou un bien pour un mal ? A vous de choisir !