DéCRYPTAGE

Cadarache : « Les experts du nucléaire se sentent morveux »

Des techniciens à la centrale nucléaire de Cadarache le 16 octobre 2009 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

L'audition menée en urgence à l'Assemblée nationale mercredi a permis de mieux cerner l'incident nucléaire de Cadarache… enfin, plutôt de poser les bonnes questions. Yves Cochet, député (Verts) de Paris, a trouvé « curieux » de ne pas entendre les vrais responsables, à savoir le Commissariat à l'énergie atomique, propriétaire du site de Cadarache (Bouches-du-Rhône) et Areva son opérateur réel.

Au lieu de cela, ont été dépêchés devant les députés les « gendarmes » de l'Autorité de sûreté nucléaire et l'Andra, l'agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs qu'il a trouvé « morveux ».

Yves Cochet a été frappé par des discours « d'une langue de bois et d'une opacité extraordinaires », les hauts fonctionnaires délivrant « une note de trois pages sous la forme littéraire de rapport de gendarmerie » pour vanter le bon fonctionnement du système de contrôle français.

Pas d'accident réel mais une possible réaction en chaîne

N'empêche, on a découvert en octobre qu'Areva avait connaissance dès juin, d'une présence plus importante que prévue de plutonium dans les ateliers de production du Mox à Cadarache, en cours de démantèlement.

Les « boites à gant », ces cubes en verre disposant de gants intégrés pour manipuler le plutonium confiné à l'intérieur, sont en cours de démantèlement depuis six mois. Or, au lieu de contenir 8 kilos comme prévu, le CEA a découvert en juin que le site en contenait 22 kilos, et peut-être jusqu'à 39 kilos. (voir le reportage de France24, commentaire de Lise Barcellini)


Or que signifie plus de 10 kilos de plutonium concentrés au même endroit ? Un « risque de criticité », comme disent les experts du nucléaire, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'accident réel mais le risque de démarrage d'une réaction nucléaire en chaîne, comme celui qui a eu lieu à la centrale de Tokaimura au Japon en 1999 (deux ouvriers tués, 119 irradiés).

Remarque de Yves Cochet :

« C'est la première fois que l'Autorité de Sûreté Nucléaire, qui fait des rapports sans arrêt, qualifie le risque d'incident de “grave et imminent.”

Le député a interrogé les responsables de l'ASN sur la rétention d'information du CEA et d'Areva, qu'ils sont censés contrôler. Il a trouvé que :

“Les experts se sentent un peu morveux car ils ont l'impression de se faire berner. En clair, les gendarmes n'ont rien vu.”

Décision unilatérale ou prise avec l'aval du gouvernement ?

Comme le décrit précisément le rapport de l'IRSN, voici les faits :

“Le 17 juin 2009, lors de l'inventaire des matières nucléaires présentes dans les différents postes comptables, l'exploitant a constaté que la masse totale de matières fissiles récupérées depuis le dernier inventaire (mai 2008) était nettement supérieure à celle prévue. (…) ce qui aurait dû amener l'exploitant à informer plus rapidement l'ASN.”

Ce qui fait dire à Sylvestre Huet, journaliste à Libération sur son blog qu'il y a “manifestement une affaire dans l'affaire, qu'il faudra bien éclaircir” :

“La vraie question serait, me semble t-il de se demander si, fin juin début juillet, la décision d'attendre encore d'avoir de meilleures estimations pour rédiger la déclaration formelle d'incident à l'ASN, donc écrite, fut une initiative isolée, unilatérale et non justifiable du CEA et d'Areva, ou si cette décision fut en réalité prise avec l'accord tacite à un niveau quelconque de l'ASN ou du gouvernement.”

Désormais, que va-t-il se passer à Cadarache ? Le démantèlement de l'atelier de plutonium est interrompu et les installations de l'usine de La Hague vont être surveillées de plus près. L'ASN a déjà dressé un procès-verbal et pourrait prendre des sanctions contre le directeur du site.

En attendant, les Verts et une partie du PS continuent de demander une commission d'enquête sur “le dysfonctionnement du secteur du nucléaire en France”. Des explications sont demandées tant sur Cadarache que sur l'expédition en Russie d'uranium de retraitement (révélée par l'enquête “Déchets, le cauchemar du nucléaire”) que sur les pratiques d'espionnage d'EDF (dont ont été victimes Yannick Jadot et le réseau Sortir du nucléaire). De l'aveu d'Yves Cochet, il y a peu de chances que cette demande aboutisse.

Photo : des techniciens à la centrale nucléaire de Cadarache le 16 octobre 2009 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

Mis à jour le 25/10 après vérification sur l'incident de Tokaimura, 119 irradiés selon une source officielle. Précision apportée sur la quantité de plutonium, non par boite mais sur l'ensemble du site.

6 commentaires sélectionnés

Portrait de nicolasDe

De nicolasDe

médecin | 17H52 | 24/10/2009 | Permalien

Tout le monde crie au loup mais si on y regarde de plus près : il n'y a pas eu besoin d'accident pour que les autorités réagissent fortement.
Le fait même que les marges de sécurité aient été réduites amènent à informer la population et à prendre des sanctions.
Dans le chimique, on ne parle de rien, or ce type d'incident arrivent très fréquemment.
Est ce que cet incident n'est pas simplement le signe que la transparence autour de l'industrie nucléaire devient une réalité, et que les autorités font finalement le travail que souhaite le citoyen?
Rendre ce type d'incident sans conséquence public pour en tirer toutes les leçons est nécessaire si on veut éviter un jour un vrai accident dans une industrie à risque.
Ne jetons pas trop vite l'autorité de sûreté avec l'eau du bain... c'est quand même grâce à leur communiqué qu'on parle de l'incident!!!!
nicolas

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De brawd

contemplateur | 18H03 | 24/10/2009 | Permalien

Dans les INB, le bilan matière est fait en continu, afin de s'assurer que la matière "en sortie" corresponde bien à celle "en entrée"
Tous les solides, liquides, gaz entrent dans ce bilan et font l'objet de rapports aux autorités de sureté et de sécurité. Cette autorité c'est l'ASN.
Il peut arriver que des différences existent, cela s'explique géralement par la contamination résiduelle des matériels mis aux rebuts et dans les rétentions internes au procédé. "Ces différences" font l'objet de calculs afin d'en determiner avec précision l'importance.
Avant démantèlement d'une installation, un bilan très précis est fait et tous les calculs sont soumis à l'ASN pour validation
Dans le cas de Cadarache, il est manisfeste que l'ASN, ainsi que le CEA et AREVA ont oublié une "clé à molette" dans leurs documents de validation et qu'un audit complet de leurs procédures de validation doit être mis en oeuvre par un groupe d'experts indépendants des politiques et des crânes d'oeufs de la filière. Le contraire décribiliserait complèrement un nucléaire vendu comme le plus sûr du monde et parfaitement transparent.

Portrait de umff

De umff

... | 21H00 | 24/10/2009 | Permalien

Voila une histoire toute trouvée pour faire frissonner la ménagère de moins de 50 ans et plus si j'en crois les premiers commentaires...

Bigre on y trouve le mot "plutonium" et "incident" ça fiche la trouille et si en plus les assoc "écolo" nous disent que c'est grave, j'en tremble déjà ! La bombe H n'est certainement pas très loin. Les journalistes, si ils poussent un peu devraient la trouver sous peu.

Portrait de affreuxjojo

De affreuxjojo

21H40 | 24/10/2009 | Permalien

Umff
On nous dit que le nucléaire est l'industrie la mieux contrôlée, que tout est parfaitement sous contrôle, etc. Et c'est en nous assénant cela en permanence que l'on a fait accepter le nucléaire. Alors oui, quand on apprends, qu'en fait, les procédures de contrôle ne sont pas respectées, et que n'importe qui fait n'importe quoi, il y a des réactions.

Portrait de worst04

De worst04

pôv' conne | 02H11 | 25/10/2009 | Permalien

Entre les intégristes anti-nucléaires d' Arte et les apprentis sorciers de Cadarache, c'est dur de se faire une idée. Pourtant il y a eu cet été un incident qui , curieusement est passé inapercu dans la presse nationale ,un incendie est venu lècher la centrale.... si,si c'est vrai . voir les sites de la Provence ou de la Marseillaise .

Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 06H47 | 25/10/2009 | Permalien

"J'ai douze ans et je suis invalide. Dans notre famille, le facteur apporte des pensions d'invalidité à mon grand-père et à moi. Lorsque les filles de ma classe ont su que j'avais la leucémie, elles ont eu peur d'être assisses à côté de moi... Peur de me toucher. Les médecins me l'ont dit : je suis tombée malade parce que mon papa a travaillé à tchernobyl. Et je suis née après ça... J'aime mon papa."
(p.232, de l'ouvrage de Svetlana Alexievitch "La supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse

Mais schut !
Officiellement tout va bien. C'est le silence aussi bien en Bielorussie qu'en France sur les conséquences de tchernobyl ou des autres "incidents".

Entre silence et langue de bois, on ne voit pas trop la différence : on ne touche pas au nucléaire (qui relève du secret défense) et ce n'est pas quelques morts ou "risques graves et imminents" qui y changeront quelque chose.

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