Sur le terrain

L'AP-HP renoncerait à chasser les artistes de l'hôpital d'Ivry

« Humaniser l'hôpital », l'expression est en vogue. Depuis quinze ans, dans l'ancienne Blanchisserie de l'hôpital Charles-Foix d'Ivry, le plus grand centre gériatrique d'Europe, deux collectifs d'artistes, KP5 et Les Mêmes avaient des solutions concrètes pour rendre plus humaine la fin de vie des plus modestes.

Ils sont menacés d'être mis à la porte. (voir la mise à jour en fin d'article)

Tout avait démarré à la demande des pouvoirs publics qui cherchaient à faire « entrer la cité dans l'hôpital ». C'était il y a quinze ans, on était loin de la loi Bachelot et de la rationalisation des coûts.

Comédiens, plasticiens, vidéastes, sculpteurs ont été invités à occuper gracieusement un vaste lieu (2 000 mètres carrés) sur le site même de l'hôpital, en échange de prestations ponctuelles. Une porte ouverte entre les malades d'Alzheimer et les artistes a créé une expérience unique. Les plus grands noms de l'art contemporain ont même laissé des sculptures dans le cadre de l'opération « Jardins secrets ».

Une action pour chahuter le vernissage d'une exposition de l'AP-HP

Pour protester contre leur expulsion, plus de 50 artistes ont chahuté le vernissage, mardi soir, de l'exposition « L'humanisation de l'hôpital », organisée au musée de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris.

Briefés par le collectif des Désobéissants, les artistes avaient mis au point un petit happening qui devait déboucher sur un rendez-vous avec le directeur général de l'AP-HP, Benoît Leclercq. Las, ils n'ont obtenu que la carte de visite de Jacques Deschamps, responsable du musée de l'AP-HP. (Voir la vidéo)


Stéphanie Deniel, co-fondatrice du collectif Les Mêmes, explique ce qu'ont inventé les artistes en quinze ans :

« Ce n'était pas notre métier de travailler avec les malades, mais ce fut un challenge de trouver les formes adéquates pour un public spécifique.

Par exemple, on faisait les tournées du “facteur”, une lettre (un poème ou autre) était apporté à chaque personne âgée. On a aussi inventé des projections de films au plafond pour qu'ils puissent les voir depuis leur lit, on leur racontait des histoires à l'oreille… »

Peu à peu, les rapports se sont délités

Des conventions fixaient le cadre des relations entre les artistes et l'hôpital : ils disposaient du lieu gratuitement, mais « devaient » une dizaine d'actions par an. Peu à peu, les rapports se sont délités, sous prétexte de contraintes de sécurité.

Une cinquantaine d'artistes ont continué à jouir d'un bel espace de travail, mais leurs recherches et créations sont restées fermés aux malades. Puis, un loyer leur est demandé et enfin l'expulsion, fixée à la fin de l'année.

C'est toute cette histoire que les participants rappelaient quelque temps avant de passer à l'action. (Voir la vidéo)


Lors des réunions organisées ces six dernières mois, la direction de l'APHP a fait la chaise vide. Mais a commandé au professeur Didier Sicard un rapport en forme de bilan (voir le rapport Sicard). Prudent, celui-ci affirme clairement :

« Il ne s'agit en aucune façon d'un squat mais d'une forme d'expression culturelle qui rend un grand service à l'hôpital. Dans le futur, si cette parenthèse se refermait sans nouveau projet, cela signifierait que l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris reste réellement sourde à une vision humaine de sa fonction. »

« Ils ne resteront pas gratuitement jusqu'à leur retraite »

Interrogée sur l'avenir de la Blanchisserie, la nouvelle directrice de Charles-Foix, Véronique Desjardins se dit « convaincue du rôle des artistes », mais souhaite un « renouvellement » car ceux-là « se sont un peu trop installés ».

Elle a surtout d'autes préoccupations plus urgentes : son hôpital est celui qui a le déficit d'exploitation le plus élevé de l'AP-HP :

« On me demande de resserrer l'hôpital sur certains bâtiments et d'en fermer d'autres, le site fait 20 hectares et beaucoup de bâtiments, classés, sont en mauvais état. »

En clair, pour elle un sursis temporaire est possible, mais « ils ne resteront pas gratuitement jusqu'à leur retraite ».

Article mis à jour le 23/10 à 10h40. Suite à cette action, un rendez-vous téléphonique a été obtenu avec le directeur général de l'AP-HP Benoît Leclercq. Celui-ci s'est engagé à trouver des solutions concrètes pour pérenniser leur dispositif. Une nouvelle convention va être proposée aux artistes sous peu.

4 commentaires sélectionnés

Portrait de vol19

De vol19

ailleurs | 21H51 | 21/10/2009 | Permalien

Article intéressant, et ce fait témoigne bien de l'état du lien social qui se ferme, s'enferme, se vide, s'épuise... fin d'expérimentations sociales, artistiques... c'est significatif, signifiant et inquiétant... (et c'est un peu comme celà de partout) révélateur d'un phénomène mortifère dans la société pour des questions de "rationalisation", "économie"/mètre carrés, et surtout d'une impossibilité à faire ensemble.
En fait le problème de fond, semble celui, de la coopération, de la négociation d'un cadre qui permette d'apporter des synergies aux uns et aux autres... sachant que sur le fond les bénéfices semblent évident.
Qu'est ce qui fait que ces coopérations, cadres, inventions, essais/erreurs, processus de régulation ne fonctionnent plus?
Au contraire, les artistes, chercheurs, la diversité, la sublimation, les expérimentations ont bien quelquechose à faire dans les situations de crise... C'est au contraire ce qui serait à stimuler, plutôt que freiner... pour dans les essais/erreurs trouver quelquechose qui fait sens...

Portrait de Patinside

De Patinside

Se questionne sur l'avenir... | 08H10 | 22/10/2009 | Permalien

Bonjour,
Les artistes ne touchent strictement rien de l'hôpital, ils ont juste un lieu pour lequel après renégociation de la convention ils doivent payer un loyer. Certes, ce lieu est important pour eux car il leur donne un grand espace de création, mais je ne vois pas en quoi cela est un problème au vu du service qu'ils rendent à la société. Et je vois d'autant moins où est le problème étant donné qu'une partie de leur revendication se fait sur un plan politique parce que le problème dont on parle ici, c'est avant tout un problème de santé publique. Si vous aussi vous aidez les vieux, vous devez savoir que les dispositifs visant à les aider ne sont pas en surnombre et qu'il reste du chemin à faire. En virant les artistes, l'APHP est plutôt en train de faire le chemin dans l'autre sens, non?

Portrait de Bergerpi

De Bergerpi

Etudiant | 08H11 | 22/10/2009 | Permalien

Les artistes qui ont leurs ateliers dans cet hôpital ne sont pas payé.

Portrait de Sophie Verney-Caillat

De Sophie Verney-Caillat (auteur)

Rue89 | 10H25 | 22/10/2009 | Permalien

Bonjour Yvon et merci pour ces questions précises :
- ce qui était passé c'est une convention d'occupation gratuite, ils ont eu une subvention de 150 000 euros de la DRAC pour rénover le lieu, mais jamais de subvention de l'AP
- ils reçoivent aussi des subventions publiques diverses pour leurs prestations
- ils gagnent leur vie comme intermittents
- donc l'APHP ne paie que les charges (notamment le chauffage)
Depuis 2009, ils sont occupants sans droit, et ne paient plus le loyer de 5 euros par m2 qui avait été fixé par l'hôpital auparavant.
Enfin, ils ne logent pas sur place.

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