
C'est une dynastie, une vraie, de celles dont on devrait faire des sagas télé. Le nom de Tueni colle à la peau de l'histoire du Liban, de l'histoire de la presse libanaise aussi : Ghassan Tueni, le patriarche, agé de 83 ans, se livre dans un livre fort, traversé par le souffle de l'histoire, et, dans son cas, par la tragédie.
Le livre, intitulé « Enterrer la haine et la vengeance » et paru chez Albin Michel, est né d'un moment particulièrement douloureux : les funérailles de Gebran, son fils, tué dans un attentat en 2005.
« Martyr » de la lutte d'une partie du Liban contre l'influence syrienne, le portrait de Gebran Tueni orne la façade du siège du grand quotidien « An Nahar » qui appartient à la famille Tueni, place des Canons au centre de Beyrouth.
Ghassan Tueni se trouve, ce 14 décembre 2005, deux jours après la mort de son fils, dans la cathédrale Saint-Georges des Grecs orthodoxes, et, face à une foule en colère qui rêve de vengeance, il crie à contre-courant : « Enterrons les haines et les rancoeurs » !
Cette expression de pardon au lieu d'attiser les flammes a été perçu sur le coup comme une faiblesse, et a poussé Ghassan Tueni à s'expliquer par écrit.
Ghassan Tueni traverse guerre civile, invasions, menaces
La dynastie Tueni commence avec le propre père de Ghassan, lui aussi prénommé Gebran. Diplomate, homme de presse fondateur d'An Nahar, Gebran était ambassadeur du Liban en Argentine et au Chili en 1947, au moment où l'assemblée générale de l'ONU s'apprêtait à voter le partage de la Palestine du mandat britannique en deux Etats, l'un juif, l'autre arabe.
Gebran doit prononcer à Santiago un discours contre ce plan de partage, et fait un pénible voyage que les médecins lui avaient déconseillé : en montant à la tribune, il est frappé d'une attaque cérébrale et meurt.
Le fils prend la suite sur ces débuts tragiques. Ghassan Tueni sera député, ministre, ambassadeur à l'ONU, homme de presse, notable grec orthodoxe. Il traversera la guerre civile, les invasions, les menaces.
Il connaîtra la prison, également, notamment dans les années 40 pour un engagement qu'il reniera dans les rangs du Parti populaire syrien (PPS), avant de devenir un farouche défenseur de la souveraineté du Liban face, en particulier, à la Syrie.
Sa fille sera élue député et prendra la direction du journal
Un demi-siècle plus loin, lorsque Gebran, le fils de Ghassan, est assassiné dans une vague de meurtres qui touche également Samir Kassir, grand journaliste libanais et éditorialiste à An-Nahar, le passage de témoin générationnel se fait une nouvelle fois dans la douleur.
C'est la propre fille de Gebran, Nayla, 27 ans, qui prend le relais de son père, se faisant élire député et s'engageant à fond dans la direction du journal, avec à ses côtés son grand-père, sorti d'une semi-retraite pour relever le défi.
Nayla Tueni, quatrième génération de Tueni en politique et en presse, donc, s'est confiée récemment au micro de Philippe Couve pour l'Atelier des Médias de RFI, elle a expliqué le sens de son engagement. (écoutez le son, merci à Philippe Couve de nous avoir permis de le réutiliser)
Ghassan Tueni énonce dans ce livre sa vérité sur le Liban, sur le monde arabe, sur la coexistence des communautés libanaises.
Sur le Proche-Orient :
« Bien sûr que les Arabes ont été floués au moment où l'Angleterre a renoncé à son mandat sur la Palestine, mais il est plus juste de dire qu'ils n'ont pas su saisir leur chance. Il s'agissait, dans la grande majorité, de régimes corrompus, absolument incapables de prendre la mesure de cet événement historique ».
Sur la place des chrétiens au Liban :
« Les chrétiens doivent tenir leur rang. Ils doivent avant toute chose renoncer à ce complexe de persécution qui est le propre des minorités. Ils ont simplement perdu le rôle qu'ils croyaient détenir au Liban, mais pas la place qu'ils occupaient, ni les prérogatives constitutionnelles qu'ils détenaient en vertu du “pacte national‘.’
Sur l'islam :
‘Dans un monde qui se globalise et se morcelle à la fois, le Liban demeure la preuve ultime qu'il est encore possible aux communautés, une fois le pluralisme politique équitablement et librement respecté, de s'opposer, chacune puis toutes ensemble, au fondamentalisme et à l'exclusivisme.
Les chrétiens ne doivent pas tenter de choisir leurs bons’ musulmans. Il n'y a pas les musulmans que nous pourrions aimer, et ceux que nous devons haïr. C'est l'islam tel qu'en lui-même qui est notre partenaire et que nous devons accepter”.
Sur son histoire familiale :
“Certains ont dit que j'étais, à moi seul, une tragédie grecque. Le héros grec est mené vers son destin tragique par des forces qu'il ne commande pas. Je n'y crois pas, bien entendu, mais ne pas y croire ne signifie pas que cela n'existe pas. (…)
Si je peux comprendre l'idée de vengeance, intellectuellement, connaissant la nature humaine, je ne l'ai jamais comprise avec mon coeur. J'aurais été en droit de comprendre la vengeance, ayant vécu plus de drames que la moyenne au cours de mon existence. Cependant, même le jour de l'assassinat de Gebran, l'idée de vengeance m'est apparue comme une impasse”.
Le pardon, une idée neuve au Proche-Orient ? C'est en tout cas le message de Ghassan Tueni.
Photo : l'immeuble d'An Nahar avec le portrait de Gebran Tueni, à Beyrouth en septembre 2009 (Pierre Haski/Rue89)
►Ghassan Tueni, Enterrer la haine et la vengeance, un destin libanais. Albin Michel, 187 p. 19€.
►rectificatif : erreur sur l'age de Ghassan Tueni, merci à l'internaute qui l'a signalé.



















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De Rachelle
16H13 | 18/10/2009 |
la dynastie des Tueni donne raison a Ibn Khaldoun, et sa theorie des 4 generations. Gebrane etait un gd homme, son fils ghassan en a bien profite, son petit fils Gebrane a disperse le patrimoine, et voila la petite fille qui acheve ce qui reste.
c'est du gachis. les occidentaux adorent les feodaux quand ce n'est pas chez eux qu ; ils abusent. encore que …
jean sarkozy heritier, ca vous choque. meme scenario au liban, des sieges de deputes qui sont transmis SANS MEME UN SIMULACRE D'ELECTIONS, et voila un bel article dans rue 89.
essayer les memes valeurs pour tous. sinon, on vous suspecterait de neocolonialisme.
à Rachelle
De Pierre Haski
(auteur)
Rue89 | 17H55 | 18/10/2009 |
Faire le lien entre les Tueni et Jean Sarkozy est osé, tant les contextes sont éloignés. L'objet de cet article n'est pas de faire l'éloge du communautarisme ou de cette forme de féodalisme à la libanaise, mais j'ai été frappé par la hauteur de vues exprimées par Ghassan Tueni dans ce livre, et j'ai voulu attirer l'attention sur ce message. Interpréter ça dans le contexte de l'affaire Sarkozy est un peu réducteur…
à Pierre Haski
De Rachelle
21H19 | 18/10/2009 |
il y a les actes, et il y a les mots.
le livre est surement bien ecrit, les articles de Ghassan tueni sont souvent remarquables.
les actes sont differents. dans cette dynastie, il y a eu des prises de positions politiques qui ressemble a des tourbillons, il y a des deputes nommes, des journaux et des journalistes vendus, le tout pour aboutir a un fiasco total.
je ne peux rien dire de la souffrance d'un homme qui a perdu un fils assasine et qui appelle au calme. mais je me pose des questions sur les prises de positions politiques, passees et presentes, et du bilan actuel de la petite fille et du Nahar. le journal etait un phare dans la region. qu'est il devenu ? pourquoi ? parcequ'on idonne les rennes a des incompetents, heritiers.
c'etait le cas de Gebrane. c'est le cas de sa fille. et ce sera bientot le cas du petit Jean.
à Pierre Haski
De nadpoox
nanar | 07H45 | 19/10/2009 |
Les contextes ont beau être éloignés, la France et le Liban sont des Etats qui diffèrent en tant de points… Mais la comparaison n'est pas si osée, dans la mesure où, au Liban, la plupart des leaders politiques sont des « fils de ».
Arrêtons nous sur ce point : le Liban se dit être une démocratie, alors que moi, simple anonyme possédant la nationalité libanaise, je ne peux ni être président de la république (je ne suis pas maronite), ni accéder facilement à la députation (si tant est que j'en aie envie). Alors que si j'étais un fils de leader politique, la députation ne serait pas un problème.
Ici vous parlez des Tuéni, mais il en est de même pour les Gemayel, les Joumblatt et les Hariri dans la coalition pro-occidentale dite du 14 mars, tout comme les Frangieh, les Arslan, les Wahhab dans l'autre camp. Même le General Aoun, très inspiré par la France où il s'est longtemps exilé, a placé son gendre comme ministre, encore que ce dernier est un homme objectivement compétent, mais tous les hommes aptes à devenir ministres n'ont pas la chance de croiser le chemin d'une « fille de » pour se marier avec elle et assurer l'avenir du pays (et le leur), n'est ce pas ?
Donc oui, la comparaison peut se faire avec Sarko, car premièrement, on lit dans cet article le courage dynastique, mais pas une seule critique touchant à l'incompétence de la petite Tuéni, alors que son père et son grand père étaient brillants. D'autre part, la Liban devrait prendre exemple sur cette France qui fustige l'hérédité politique, car ce féodalisme qui mine le Liban met au pouvoir des hommes qui parfois n'ont même pas redoublé une 2ème année de droit puisqu'ils n'ont même pas le brevet des collèges.
à nadpoox
De RyanB86
Étudiant | 12H37 | 19/10/2009 |
Tu es totalement hors-sujet. L'Article ne fait pas l'éloge du système libanais.
Ensuite, ça a beau être féodal, ça passe par des approbations, des elections. Le fils Hariri n'en est là que parce que le peuple à choisi de voter pour lui.
Concernant le système religieux, c'est totalement fou d'oser comparer ça au système français. C'est totalement oublier que le Liban est un pays qui compte 18 communautés différentes. Ce système a été mis en place pour assurer l'équité et éviter une domination d'une communauté sur l'autre.
Le jour où les libanais seront devenus athée, là on pourra sans doute songer à un système à la Française. En attendant, y a 18 communautés, une lourde histoire de guerre fratricide. Alors vouloir un système totalement laïc est suicidaire.
Sans oublier que même si le président ne peut être que Chrétien maronite, le premier ministre que sunnite, et le président de l'assemblé que chiite. Ces 3 postes on des pouvoirs modérés qui permettent une certaine égalité du pouvoir. En effet les prérogatives du président ont été baissés au niveau de ceux des deux autres "présidents" (comme ça se dit en libanais). Il sont par ce fait tout 3 considérés comme des présidents dans divers rôles.
à RyanB86
De nadpoox
nanar | 16H57 | 20/10/2009 |
Je ne suis pas si hors sujet que cela, et je vais te dire pourquoi.
Mais d'abord, il faut que je souligne un point: je suis conscient que Haski, dans son article, ne parlait pas de cela. Par là même, je sais que ce n'est pas le sujet, et je conçois parfaitement qu'on puisse me voir comme étant hors sujet.
Maintenant, je rappelle que le titre de l'article contient un mot: dynastie. Comment ne pas faire le parallèle (osé???) avec Sarko, je ne sais pas. J'y pensais en lisant l'article, et manifestement je n'étais pas le seul. Sauf qu'il parait osé de comparer la tumeur microscopique française au cancer métastasé libanais. Soit!
Pour en revenir au Liban, comme tu dis, le système a beau être féodal, c'est par des élections que Hariri a été "élu" par le peuple. Mais alors, je te pose une question: qu'en aurait-il été si Hariri ne se serait pas appelé Hariri? S'il n'avait pas été le fils de? Es tu bien sûr que le peuple l'a élu sur ses compétences? Tu sais très bien que non, car on parle là d'un abruti qui peine à aligner 2 mots et qui va chercher ses ordres dans un royaume où le féodalisme est plus assumé, au moins son père a eu le mérite de devenir milliardaire et de construire au Liban.
Et quid de Jean S.? Il a redoublé sa 2ème année de droit, là où son père a au moins eu le mérite de devenir avocat (reconnaissons lui cela). Son nom l'a fait, tout comme Nayla Tuéni, pourquoi le nier?
Quant aux Tuéni, Ghassan, Gebran, et avant eux Nadia ont beau être ou avoir été brillants, j'estime que leur dernière née ne vaut rien, n'a rien dans le cerveau, parle mal, pense mal, et ne mérite son élection que grâce à son nom et à la bêtise des libanais, qui sont incapable de sortir de cette configuration que tu décris, c'est à dire l'équilibre, ce sacro-saint équilibre, qui dans les faits n'est que sectarisme politico-confessionnel.
Mais les français ne sont pas dans cette configuration, et ne semblent pas habitués, moins que nous libanais en tous cas et ils ont raison, à voir dans leurs élections, quelles qu'elles soient, un "fils de" incompétent. Donc à leur image, j'aimerais que les libanais fassent entendre leurs voix afin que la dynastie Tuéni cesse d'exister politiquement, qu'ils continuent le journalisme s'ils veulent, mais qu'ils laissent la politique à des personnes compétentes. Et cela vaut pour toutes les dynasties, de France, du Liban, et de Navarre.
à Pierre Haski
De RyanB86
Étudiant | 12H31 | 19/10/2009 |
C'est totalement bête d'ailleurs.
Aucun Tuéni n'a été nommé à un poste publique sans passer par une élection. L'entreprise familiale n'a rien à voir avec les insitutions publique.
Donc comparer ça à la nomination du gamin Sarkozy à l'EPAD, c'est dénoué de réflexion.
De Amanouil
Levantin | 10H43 | 19/10/2009 |
La comparaison Tuéni / Sarkozy est hors sujet. La démocratie française et la "démocratie" libanaise ne sont pas comparables non plus. Bien entendu, le féodalisme libanais qui conduit à avoir un parlement constitué, suite aux assassinats, de veuves et d'orphelins n'est pas une solution. Mais dans un pays aussi fragmenté où l'Etat est quasi absent, ces familles sont les souvent les seuls points de repère et de stabilité. A ces familles d'opérer une transition de leur pouvoir personnel à celui de l'Etat. La plupart ne sont pas disposées à le faire c'est évident. Reste à espérer que la sagesse d'un homme tel que Ghassan contribuera peut-être à amorcer ce mouvement.
PS : Ghassan à 83 ans et non 73.