C'est un document très étonnant et dérangeant que publie CNRS Editions sous le titre « Berlin 1942, le voyage d'un collabo au coeur de la Gestapo », présenté par l'historien Laurent Joly.
Un court récit, très détaillé, à mi-chemin entre le journal intime et le PV de police, d'un séjour forcé à Berlin, dans les salles d'interrogatoire de la Gestapo.
L'auteur est un flic des RG, un peu trouillard, un peu fragile, un peu salaud, très ordinaire : le visage de cette « banalité du mal » que Hannah Arendt a si bien su décrire.
Louis Sadosky a été arrêté par des policiers SS au début du mois d'avril 1942, ainsi que son ancien chef, Christian Louit, et embarqué en train vers l'Allemagne. La Gestapo s'intéresse à un agent polonais qui a été leur informateur.
Là-bas, les deux hommes, qui ne cessent de se chamailler, passent par diverses épreuves psychologiques et interrogatoires, avant d'être raccompagnés en France un mois plus tard. Au passage, Sadosky est informé des techniques et méthodes de la Gestapo.
Christian Louit sera arrêté de nouveau quelques jours après, et passera le reste de la guerre dans les geôles allemandes. Sadosky s'occupera tranquillement du « rayon juif » des RG.
Le flic des RG découvre le quotidien des agents de la Gestapo
Le texte a été rédigé d'une traite par Sadosky, à son retour de Berlin. C'est un rapport destiné à ses supérieurs, mais il est émaillé d'impression personnelles : il ne cache rien de ses pleurs et ses états d'âmes (quand il balance son informateur, par exemple).
Il livre aussi des détails précis sur le travail des inspecteurs de la Gestapo : on apprend ainsi qu'ils commencent leur travail à 7h30, terminent à 16 heures (midi le samedi), prennent de « légères collations » ; que chaque inspecteur possède sa propre machine à écrire ; que leur traitement est de 350 marks, plus 100 de frais, sans parler des transports gratuits, etc.
Après une courte grève de la faim et quelques interrogatoires, Sadosky gagne la confiance de ceux qui l'interrogent. Ils finissent par lui faire visiter différents quartiers de la capitale. C'est Eric Anders, inspecteur du service de contre-espionnage pour l'Europe de l'Ouest de la Gestapo, qui l'accompagne.
« Nous croisons un jeune juif, porteur de l'insigne »
Lors de sa première visite de Berlin, Anders, présenté par Sodosky comme un homme aimable, décide d'un claquement de doigt d'envoyer un jeune juif vers les camps :
« A l'entrée de la porte de Brandebourg, nous croisons un jeune juif, porteur de l'insigne. L'avenue est interdite aux juifs. L'inspecteur l'interpelle, il n'a pas de papiers d'identité sur lui, alors le jeune juif est conduit à un Schupo qui stationne, à quelque distance de là. Promenades dans Berlin.
J'apprendrai que cet oubli de pièces d'identité vaudra au jeune juif son déportement dans l'Est. »
Cet incident ne gâche pas pour autant le plaisir première sortie de Sodosky, qui décrit sa journée comme « comblée ».
Dans le passage que nous reproduisons ci-dessous, avec l'autorisation de CNRS Editions, Sadosky raconte sa « promenade » dans le quartier juif de Berlin.
On verra que, dès le printemps 1942, un simple sous-officier SS est au courant du projet de « solution finale » et qu'il n'hésite pas à en faire part à son « visiteur » français. Sadosky apprend ce projet, ce qui ne l'empêchera pas, à son retour, de diriger le « rayon juif » des RG. Et donc, comme le remarque l'historien Laurent Joly, de traquer des centaines de juifs en sachant parfaitement quel sort les attendait « à l'est ».
► Lire l'extrait de « Berlin 1942, Le voyage d'un collabo au coeur de la Gestapo »
► Berlin 1942, Le voyage d'un collabo au coeur de la Gestapo présenté par Laurent Joly - CNRS Editions - 20€




















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De Don leon
10H33 | 17/10/2009 |
« Dans le Gouvernement général, les fuifs ne vivent pas longtemps ».
Votre faute de frappe est comme un lapsus : un mélange entre « juif » et « fugitif » qui évoque la brièveté du temps qui restait à vivre pour les juifs berlinois de 1942.
Les rumeurs sur l'extermination étaient omniprésentes dans toute l'Europe occupée : le secret sur une telle opération e pouvait être total. Songeons à Kapput, le livre de Malaparte, qui en 1943 l'évoque explicitement, sans bien entendu en connaître les détails.
De fyk 10643
dans les Cévennes | 10H33 | 17/10/2009 |
La fiction « Personne ne savait » commencerait-elle enfin à disparaitre ?
De caro
délinquante avérée | 12H45 | 17/10/2009 |
ce livre semble intéressant, en ce sens qu'il montre bien que les soldats nazis, ou tout au moins leur hiérarchie à tous les niveaux savaient vers quoi allaient les juifs qu'ils faisaient transporter par trains entiers.
Il ne faut pas oublier que les « chefs » du « monde libre » savaient aussi, avertis par des gens, tels Jan Karski. Oui, dès 42 tout le monde savait …
De Tita
oiseau | 13H34 | 17/10/2009 |
Eric Anders, inspecteur du service de contre-espionnage pour l'Europe de l'Ouest de la Gestapo dit » […]ce n'est pas l'intention du chancelier Hitler, mais au contraire celle de la destruction complète et à jamais de la race. Dans le Gouvernement général, les Juifs ne vivent pas longtemps. »
Ouais, on va peut-être un peu vite. Il est facile maintenant d'interpréter ces mots dans le sens que l'Histoire leur a donné. Cependant, il n'est pas certain qu'à l'époque, Louis Sadosky se doute de toute la réalité de la solution finale sur la seule base de ces deux phrases.
Pourquoi ?
Parce que moult hommes politiques ont moult intentions. Il est rare qu'elle se transforme en acte.
Parce qu'il est difficile de mettre une réalité précise à ces mots : « les Juifs ne vivent pas longtemps ». Maintenant, on sait qu'il s'agit de leur extermination dans des camps. Louis Sadosky pouvait imaginer aussi des bagnes. Après tout, nos bagnards (bien français) n'avaient qu'une espérance de vie de 4 ou 5 ans. Ils ne vivaient donc pas longtemps aussi.
Parce que ces mots sont dit par Eric Anders de la Gestapo. Louis Sadosky peut alors très bien imaginer que Eric Anders répète le refrain de la propagande de son parti, non la réalité. Ce que disaient les commissaires politiques à Moscow ne correspondaient pas non plus toujours à la réalité du terrain.
Louis Sadosky ne pouvait raisonnablement être sûr du sens à donner à cette phrase. Il y avait un doute. C'est même probablement ce doute qui lui a permis plus tard de ne pas trop avoir d'état d'âme dans son travail au « rayon juif » des RG.
D'où la pleine réalité de cette description par Pascal Riché : « L'auteur est un flic des RG, un peu trouillard, un peu fragile, un peu salaud, très ordinaire.
De affreuxjojo
13H33 | 17/10/2009 |
Cet article pose la question de ce qui était connu à l'époque du sort des juifs. Cela peut enclencher des polémiques sans fin pour la bonne est simple raison qu'il n'a pas véritablement de réponse.
Quelques témoins ont rapportés, dans une relative indifférence, des informations sur le génocide des Arméniens. L'Europe était en guerre.
Les immenses massacres en Indonésie dans les années 60 (1 millions de morts) étaient connus à qui voulait tendre l'oreille. Nous étions en peine guerre froide et l'occident devait trouver « acceptable » l'idée de l'écrasement d'un mouvement pouvant faire tomber l'Indonésie dans le mauvais camp. Pinailler sans fin sur les chiffres est une façon de nier l'importance de l'événement pour le rendre plus acceptable et pour garder bonne conscience
Le Génocide au Cambodge était rapporté par des témoins. Il a cependant duré autant que le régime des Kmers rouges soit 4 ans . Et les institutions internationales ont peu bougé.
Les massacres de Sebrenitsa étaient relatés en direct. Les forces occidentales étaient à quelques pas et n'ont pas bougé.
Le génocide au Ruanda s'est déroulé sous nos yeux.
Dans tout ces cas, je ne pense pas que ce soit l'information qui ai fait défaut. Ce qui a toujours manqué, c'est une véritable prise de conscience. L'esprit humain est ainsi fait qu'il peut simultanément voir quelque chose et en refuser la réalité. Et nous nous donnons quantité de bonnes raisons pour ne pas voir. Nous grossirons toujours les méfaits du camp adverse. Et nous diminuerons toujours les méfaits de son camp. Deux lectures subjectives des mêmes faits pour s'arranger avec sa conscience, sa passivité, sa propre vision du monde et sa propre grille de lecture de l'actualité. Cette distorsion du réel est d'autant plus forte que l'on se rallie à un camp avec l'esprit plein de certitudes
D'une façon générale, il est difficile de voir ce qui est.
Le monde est conforme à l'idée que l'on s'en fait.
De Marcantoines
trouveur | 14H57 | 17/10/2009 |
» On ne savait pas. »
Il y a des gens qui ne savait pas. Dans un petit village de la France occupée, mes parents m'ont dit qu'ils ne savaient pas. Ils pensaient à leurs frères, prisonnier de guerre en Allemagne et s'inquiétaient de ne pas avoir de nouvelles. Ils essayaient de survivre en chapardant des patates ou du rutabaga. Ils avaient vu leurs amis résistants torturés puis emmenés par la Gestapo.
Les juifs ? Ils ont appris ce qui s'était passé après la fin de la guerre. L'horreur, l'inhumain, l'insoutenable.
Dois-je considérer qu'ils m'ont menti ? Qu'ils n'ont pas cherché à savoir ?
La guerre, c'est moche. Avilissant. Il n'y a pas de guerre propre. Les actes chirurgicaux n'existent pas !
Notre devoir de mémoire consiste à s'en rappeler. Et à essayer d'agir pour que cela ne se reproduise pas. Démographie raisonnable et croissance économique limitée et écologique. Organisations mondiales pour résoudre les problèmes de l'eau, des ressources, des flux migratoires, des conflits territoriaux.
De zenon.com
sceptique foucaldien | 15H27 | 17/10/2009 |
Il suffit de lire le magnifique poème « Auschwitz » de Louis Aragon écrit en octobre 1943 à Lyon pour se rendre compte que l'existence des camps d'extermination était connue même en zone libre.
http://www.carnialibera1944.it/documenti/auschwitz.htm
L'ignorance des camps est une facilité invoquée après-guerre pour rétablir la concorde nationale.
De lorem-ipsum
empereur de transpatagonie | 16H50 | 17/10/2009 |
Toute de même, ce qui intéressera les historiens c'est l'attribution en 42 à Adolf Hitler, par un témoin allemand, même indirect*, de l'intention d'anéantissement définitif (à jamais) des juifs en tant que race. Tous les mots y sont, si j'ose dire. S'il se confirme que ce manuscrit est bien ce qu'il paraît être**, ce sera une pièce importante dans le débat des fonctionnalistes et des intentionnalistes.
La seule chose qui m'étonne dans tout cela, c'est qu'un Français d'abord arrêté, déporté et interrogé, donc un suspect aux yeux des Allemands, peut-être un ennemi, ait pu si facilement gagner leur confiance au point qu'ils lui décrivent leur organisation (« Il livre aussi des détails précis sur le travail des inspecteurs de la Gestapo »), qu'ils le prennent pour témoin de leurs opérations, presque comme un vieux collègue, et qu'ils lui font des confidences pour le moins embarrassantes sur le traitement des juifs dans le Reich. J'ai de la peine à trouver naturelle une telle naïveté de la part d'officiers de la Gestapo…
*Il est peu probable que l'informateur ait entendu de ses propres oreilles A. Hitler s'exprimer ainsi.
** Il faudra évidemment que d'autre historiens débattent de la question avant que nous n'ayons une idée claire de sa portée.
De Danielle29
17H21 | 17/10/2009 |
J'ai longtemps cherché à retrouver le livre « le peuple allemand accuse », que possédaient mes parents et que j'ai lu adolescente, sans jamais y parvenir. Après avoir écrit un premier commentaire où j'y fais référence, j'ai cherché sur internet et j'ai trouvé des infos, pour ceux que cela intéresserait (en tapant « le peuple allemand accuse »)
Copie du texte que j'ai trouvé à ce sujet :
En 1938 paraît à Paris une oeuvre collective retraçant toutes les atrocités commises par le régime nazi entre 1933 et 1936. Ce livre est l'oeuvre d'auteurs allemands anonymes, il est préfacé par Romain Rolland, Prix Nobel 1916. Tout ce que l'on a appris sur le régime et ses horreurs des années après la seconde guerre mondiale est déjà contenu dans ce livre. Qui étaient les hommes qui ont envoyé cet appel au secours ? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé d'écho en France ? Comment n'a-t-il été réédité que 70 ans plus tard, en 2008 ? André Boulicault, à qui l'on doit cette réédition, répondra à toutes ces questions.
De alainz01
1 | 17H58 | 17/10/2009 |
Condamnations rapportées dans Le Figaro
Louis Sadoski, ancien policier des brigades spéciales, qui fit arrêter 5 000 Israélites, a été condamné par la Cour de Justice aux travaux forcés à perpétuité.
La même peine a été prononcée contre Paul Schultz, ex-inspecteur de police qui procéda à l'arrestation de 70 patriotes, dont 8 furent exécutés.
(paru les 13-14 janvier 1946)
De Tita
oiseau | 18H40 | 17/10/2009 |
Ce qui semble intéresser les historiens, c'est la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 où soit la solution finale est discutée dans sa mise en œuvre, soit elle est simplement officialisée suite à des décisions antérieures.
Les propos rapportés ici de la part de Eric Anders n'apportent donc pas d'éléments nouveaux sur la date de décision de la solution finale. Par contre, ces propos montrent qu'un simple fonctionnaire de base de la gestapo connaissait la solution finale.
Quant au fait qu'un français déporté soit traité comme un invité, est-ce si étonnant ? C'était un collègue (un flic) et qui travaille au RG dans un pays allié. Il pouvait être intéressant de l'amadouer. Après tout, la gestapo travaillait beaucoup avec les délations et une amabilité (une visite de Berlin) en vaut bien une autre…
C'est du moins l'explication que je me propose. Il est cependant vrai que je fus aussi surpris par cette amabilité.