Enquête

Conservation du patrimoine : une « décision inique » de Sarkozy

Alors que les experts et le ministère de la Culture penchaient pour implanter le futur Centre national de conservation du patrimoine à Neuilly-sur-Marne, le Président a choisi Cergy-Pontoise. Un cadeau pour le Val-d'Oise qui vient de basculer à droite et pour le député UMP Axel Poniatowski qui était pressenti au gouvernement ?

Tryptique de Jean Braque au musée du Louvre (Reuters)

C'est l'histoire d'une concertation qui prend l'eau par la volonté présidentielle. Depuis près d'un an, un comité de pilotage, composé notamment d'experts du musée du Louvre, du musée d'Orsay et du ministère de la Culture, multipliait les consultations en vue du choix du site qui devait accueillir le futur Centre national de conservation du patrimoine (CNCP).

Un centre qui abritera à partir de 2015 des collections des grands musées parisiens, actuellement stockées sur les bords de Seine et sous la menace des crues centennales. Les candidatures de douze villes d'Ile-de-France sont d'abord retenues, mais deux se dégagent nettement : Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis) et Cergy-Pontoise (Val-d'Oise).

Le rapport est rendu courant juin et la préférence des experts va à Neuilly-sur-Marne. Restait à Christine Albanel à prendre la décision. Sauf que la ministre de la Culture se fait débarquer et que son successeur, Frédéric Mitterrand, demande un délai de réflexion supplémentaire, le temps de consulter le dossier.

« Les arguments techniques ne tiennent pas »

Comme les experts et celle qu'il a remplacée, le nouveau ministre penche d'abord pour Neuilly-sur-Marne et le fait savoir autour de lui. Mais, ce mardi, Frédéric Mitterrand surprend son monde en annonçant dans un communiqué que Cergy-Pontoise (Val-d'Oise) est finalement choisie pour accueillir le CNCP :

« Les critères de sélection au regard desquels le site de Cergy-Pontoise a été retenu ont été l'accessibilité, la facilité de construction des espaces nécessaires et l'implication, dans un cadre partenarial, des collectivités concernées, afin de pouvoir conférer à cet équipement, au-delà de sa vocation culturelle, un rôle structurant en matière éducative et sociale.

En outre, la proximité du département scientifique de l'université de Cergy-Pontoise permettra au futur centre de profiter du dynamisme du pôle de recherche et d'enseignement supérieur et de multiplier les liens avec les institutions de recherche et de formation qui y sont implantées, afin de renforcer son niveau d'excellence et de participer au rayonnement de la recherche patrimoniale. »

Pourquoi un tel revirement ? Comment s'est-il opéré ? Logiquement amer, le sénateur-maire PS de Neuilly-sur-Marne, Jacques Mahéas, ne décolère pas et parle de « provocation ». A Rue89, il explique que « les arguments techniques ne tiennent pas ».

« Les deux dossiers se valaient, à deux points près. » Cergy-Pontoise bénéficie certes de la proximité de son université, mais Neuilly-sur-Marne a un avantage qui emportait l'adhésion « de tous les conseillers techniques » : la ville se situe deux fois plus près du centre de Paris que sa concurrente.

« C'est bon, c'est Neuilly-sur-Marne »

Surtout, Jacques Mahéas confie qu'à deux reprises, le gouvernement lui a confirmé de visu qu'il avait remporté la mise, dans les couloirs du Sénat. L'actuel ministre de la Culture, d'abord :

« Frédéric Mitterrand m'a dit il y a trois semaines : “C'est bon, c'est Neuilly-sur-Marne.” En me précisant de le garder pour moi. »

D'où sa surprise feinte, ensuite, quand Christian Blanc, chargé du Développement de la région capitale, l'a abordé la semaine dernière :

- « Bravo Monsieur le maire.
- Pourquoi ?
- Vous avez le centre.
- Ah bon ? De qui le tenez-vous ?
- Du ministre de la Culture. »

Contactés à de multiples reprises depuis mardi, les deux intéressés se sont refusé à confirmer ou infirmer ces conversations. Mais plusieurs responsables culturels, ayant pris part aux concertations, ont confirmé à Rue89, sous le sceau de l'anonymat, avoir reçu les mêmes assurances.

Pour le sénateur-maire de Neuilly-sur-Marne, cela ne fait aucun doute, il s'agit d'une « décision profondément inique et décevante », qui a été « prise unilatéralement par le président de la République ». Selon Jacques Mahéas, il s'agissait de récompenser la droite qui avait bien travaillé dans le département, le conseil général du Val-d'Oise venant de repasser dans l'escarcelle de l'UMP à la faveur d'une cantonale partielle :

« Je pense que le président de la République a choisi le Val-d'Oise parce que le département vient de changer de majorité et qu'il faut bien apporter quelque chose dans la corbeille de la mariée. »

« Les plus hautes autorités de l'Etat »

Nicolas Sarkozy a aussi été décidé par un homme : Axel Poniatowski, député UMP du Val d'Oise, qui compte Cergy-Pontoise dans sa circonscription. L'homme est apprécié du chef de l'Etat (et vice versa) au point qu'il était à deux doigts d'obtenir le secrétariat d'Etat aux Transports, lors du mini-remaniement estival, finalement repoussé pour cause de malaise vagal présidentiel, puis annulé.

Ses détracteurs y voient un lot de consolation. L'élu du Val-d'Oise juge que « ces arguments ne sont pas recevables », mais reconnaît la manoeuvre le plus naturellement du monde :

« C'est clair que je me suis beaucoup engagé sur ce dossier. Ça a été beaucoup de travail, beaucoup d'explication, beaucoup de lobby. J'ai été porter cet enjeu aux plus hautes autorités de l'Etat.

Tous les conservateurs [de musée] et les conseillers du cabinet [du ministère] sont des gens de haute qualité, mais le politique a tranché. »

A la question de savoir s'il désignait Nicolas Sarkozy, il répète dans un sourire : « J'ai été voir les plus hautes autorités de l'Etat. »

« Les décisions se prennent à l'Elysée »

Ce n'est pas la première fois qu'Axel Poniatowski fait preuve d'une telle franchise, que d'aucuns pourraient assimiler à du cynisme. Au mois de janvier, lors de sa nomination au poste de secrétaire général adjoint de l'UMP, il n'éprouvait déjà aucune gêne à affirmer que toutes les décisions se prenaient à l'Elysée :

« Celui qui fait office de président de l'UMP, c'est le président de la République. Dans tous les cas, toutes les décisions importantes se prennent à l'Elysée. Je ne peux pas être plus précis. »

C'est l'histoire, en définitive, d'un président de la République qui gouverne le pays comme il dirige son parti.

3 commentaires sélectionnés

Portrait de screugneugneux

De screugneugneux

râleur-NRV | 14H09 | 09/10/2009 | Permalien

sur la meme « Une » de rue 89 on a deux « faits du roi », ça en dis long…..

Portrait de FabiendeMénilmontant

De FabiendeMénilmontant

journaleux - blogueur | 15H00 | 09/10/2009 | Permalien

Le conseil général du Val-d'Oise (CG95) compte 39 membres. Depuis le dernier scrutin, la gauche compte 19 membres et la droite 19 aussi. Reste un indépendant (depuis le remaniement des groupes suite au scrutin de Argenteuil Est) : Robert Daviot, qui estime avoir un « bon président » (vidéo http://www.vonews.fr/article_7575 ici)
Depuis mars 2008, le président est Didier Arnal (PS). Qui, pour l'instant, ne compte pas démissionner, mais assumer son mandat. Dans la série : un événement, une loi, l'UMP compte déposer une proposition de loi visant à rendre la démission du président automatique en cas de partielle (un président de CG est élu pour trois ans).
La démission de Philippe Doucet a aussi été demandée http://www.vonews.fr/article_7588
A la veille de la cantonale partielle, le maire d'Argenteuil avait refusé un logement à cause des « origines » d'une famille http://menilmontant.numeriblog.fr/mon_weblog/2009/09/argenteuil-refus-de…
Mardi 6 octobre (jour de l'annonce de Mitrand), il y avait des « Questions » à l'Assemblée nationale. Dont celle-ci de Georges Mothron, qui a brandi une liste à Brice Horthefeux :
http://www.youtube.com/watch ? v=dEC_d9cQ3V0
Et cette réponse de Brice, qui triche sur les chiffres et parle de 20 au lieu de 19 :
http://www.youtube.com/watch ? v=I9JGB-X-OJE
Je constate néanmoins que Brice H indique clairement que Métézeau était « soutenu par » l'UMP et a rejoint la droite.

Lorsque l'Allier a basculé à gauche en 2007 (MAM à l'Intérieur), cette question ne s'est pas posée, il me semble.

Ces éléments parce que je trouvais que dire que le Val-d'Oise « vient de basculer à droite » est UN PEU exagéré… c'est reprendre les termes de l'AFP et de l'UMP.

Portrait de Oister

De Oister

Fabriquant de talonnettes pour L'EP... | 15H55 | 09/10/2009 | Permalien

J'aime les télescopages. Un article sur les magouilles de l'élysée pour poser un ami à un poste (classique, quand ce n'est pas carrément le fils à papa national) et juste à côté une brève sur le léchage rectal de Poniatowsky à propos du Nobel que sarkozy a été grand prince de laisser à Obama.
En france le ridicule ne tue pas, c'est la meilleure voie pour faire de la politique…
Morano, Lefevre, Mitterrand, Sarkozy, Bruni, Amara, Yade, Kouchner ont même bati leur carrière là dessus.
Décomplexés.
Dis papa, ça veut dire quoi plexés ?

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